Hiver, nuit.

Le livre de la pauvreté et de la mort. Un. Rainer Maria Rilke

 

 

   « Je suis peut-être enfoui au sein des montagnes

solitaire comme une veine de métal pur ;

je suis perdu dans un abîme illimité,

dans une nuit profonde et sans horizon.

Tout vient à moi, m'enserre et se fait pierre.

 

Je ne sais pas encore souffrir comme il faudrait,

et cette grande nuit me fait peur ;

mais si c'est là ta nuit, qu'elle me soit pesante, qu'elle m'écrase,

que toute ta main soit sur moi,

et que je me perde en toi dans un cri.

 

 

Toi, mont, seul immuable dans le chaos des montagnes,

pente sans refuge, sommet sans nom,

neige éternelle qui fait pâlir les étoiles,

toi qui portes à tes flancs de grandes vallées

où l'âme de la terre s'exhale en odeur de fleurs.

 

Me suis-je enfin perdu en toi,

uni au basalte comme un métal inconnu ?

Plein de vénération, je me confonds à ta roche,

et partout je me heurte à ta dureté.

 

Ou bien est-ce l'angoisse qui m'étreint,

l'angoisse profonde des trop grandes villes,

où tu m'as enfoncé jusqu'au cou ?

 

Ah, si seulement un homme pouvait dire

toute leur insanité et toute leur horreur,

aussitôt tu te lèverais, première tempête du monde,

et les chasserais devant toi comme de la poussière...

 

Mais si tu veux que ce soit moi qui parle,

je ne le pourrai pas, car je ne comprends rien ;

et ma bouche, comme une blessure, ne demande qu'à se fermer,

et mes mains sont collées à mes côtés comme des chiens

qui restent sourds à tout appel.

 

Et pourtant, une fois, tu me feras parler.

 

Que je sois le veilleur de tous tes horizons ...

Permets à mon regard plus hardi et plus vaste

d'embrasser soudain l'étendue des mers.

Fais que je suive la marche des fleuves

afin qu'au-delà des rumeurs de leurs rives

j'entende monter la voix silencieuse de la nuit.

 

Conduis-moi dans tes plaines battues de tous les vents

où d'âpres monastères ensevelissent entre leurs murs,

comme dans un linceul, des vies qui n'ont pas vécu ...

 

Car les grandes villes, Seigneur, sont maudites ;

la panique des incendies couve dans leur sein

et elles n'ont pas de pardon à attendre

et leur temps est compté.

 

Là, des hommes insatisfaits peinent à vivre

et meurent sans savoir pourquoi ils ont souffert ;

et aucun d'eux n'a vu la pauvre grimace

qui s'est substituée au fond de nuits sans nom

au sourire heureux d'un peuple plein de foi.

 

Ils vont au hasard, avilis par l'effort

de servir sans ardeur des choses dénuées de sens,

et leurs vêtements s'usent peu à peu,

et leurs belles mains vieillissent trop tôt.

 

La foule les bouscule et passe indifférente,

bien qu'ils soient hésitants et faibles,

seuls les chiens craintifs qui n'ont pas de gîte

les suivent un moment en silence.

 

Ils sont livrés à une multitude de bourreaux

et le coup de chaque heure leur fait mal ;

ils rôdent, solitaires, autour des hôpitaux

en attendant leur admission avec angoisse.

 

La mort est là. Non celle dont la voix

les a miraculeusement touchés dans leur enfances,

mais la petite mort comme on la comprend là ;

tandis que leur propre fin pend en eux comme un fruit

aigre, vert, et qui ne mûrit pas.

 

O mon Dieu, donne à chacun sa propre mort,

donne à chacun la mort née de sa propre vie

où il connut l'amour et la misère.

 

Car nous ne sommes que l'écorce, que la feuille,

mais le fruit qui est au centre de tout

c'est la grande mort que chacun porte en soi.

 

C'est pour elle que les jeunes filles s'épanouissent,

et que les enfants rêvent d'être des hommes

et que les adolescents font des femmes leurs confidentes

d'une angoisse que personne d'autre n'accueille.

C'est pour elle que toutes les choses subsistent éternellement

même si le temps a effacé le souvenir,

et quiconque dans sa vie s'efforce de créer,

enclôt ce fruit d'un univers qui tour à tour le gèle et le réchauffe.

 

Dans ce fruit peut entrer toute la chaleur

des coeurs et l'éclat blanc des pensées ;

mais des anges sont venus comme une nuée d'oiseaux

et tous les fruits étaient encore verts.

 

Seigneur, nous sommes plus pauvres que les pauvres bêtes

qui, même aveugles, achèvent leur propre mort.

 

Oh, donne-nous la force et la science

de lier notre vie en espalier,

et le printemps autour d'elle commencera de bonne heure.

 

Car ce qui fait la mort étrange et difficile,

c'est qu'elle n'est pas la fin qui nous est due,

mais l'autre, celle qui nous prend

avant que notre propre mort soit mûre en nous.

 

Nous nous tenons dans ton jardin au long des années

comme les arbres qui auraient dû porter la douce mort ;

mais nous vieillissons au temps de la récolte,

et comme les femmes que tu as frappées

nous sommes restés fermés, mauvais et stériles.

 

Ou bien serais-je égaré par l'orgueil ?

Les arbres vaudraient-ils mieux que nous ?

Serions-nous seulement

comme des femmes qui se sont trop données ?

 

Nous nous sommes prostitués à l'éternité,

et nous enfantons sur un lit de souffrance

le faux fruit de notre mort.

Et le foetus recroquevillé et pitoyable

couvre ses paupières de ses mains

comme si une chose affreuse le menaçait,

et déjà sur son front saillant se lit la marque

de l'angoisse de tout ce qu'il n'a pas souffert.

Et tous nous finissons comme des filles au ventre déchiré

qui meurent en enfantant.

 

Fais, Seigneur, qu'un homme soit saint et grand

et donne-lui une nuit profonde, infinie,

où il ira plus loin qu'on ait jamais été ;

donne-lui une nuit où tout s'épanouisse,

et que cette nuit soit odorante comme des glycines,

et légère comme le souffle des vents,

et joyeuse comme Josaphat.

 

Fais qu'il parvienne enfin à la maturité,

qu'il soit si vaste que l'univers suffise à peine à le vêtir ;

et permets-lui d'être aussi seul qu'une étoile

pour qu'aucun regard ne vienne le suprendre

à l'heure où son visage change, bouleversé.

 

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