Obstinément, Louis-René des Forêts.

 

 

      Il disait : « Poignantes retrouvailles au seuil de la demeure de lierre où pâlit sur la sombre toison des murs le visage ravagé du père qui l'aura vu grandir et reconnu si peu.

   Une feuille parmi d'autres jette son dernier feu en planant à rebours sur le ciel d'octobre avec la nonchalance majestueuse d'un fil de la vierge, longue chute aérienne qui diffère l'inertie finale, le fatal pourrissement au sol.

   Ce regard très seul comme déjà repu du théâtre et que le terrible destin du monde n'aiguise plus, attentif seulement au temps personnel que chaque battement du cœur lui mesure, sans hâte ni patience attendant que la mort l'arrache aux cris des vivants qui continueront par toute la terre à retentir dans l'exil et le déchaînement des combats.

   À l'écoute du dernier souffle, veillant jour et nuit, la main pour retarder ensemble le moment de mourir.

   Dans le jour douteux de la chambre où l'on dirait fermenter la mort, ce vieux corps possédé par la souffrance, ce regard en faction sous la broussaille grise des sourcils comme travaillant avec une extrême dureté  à se voir mourir, ces lèvres où s'entrouvre d'une manière déchirante le sourire timide d'un enfant, ces doigts joints sur le cœur qui cède en un frémissement désolé, ce visage soudain muré dans une absence stupéfiante.

   Une main pieusement tire les rideaux sur le ciel où glisse avec lenteur un nuage glacé de rouge.

   Depuis la nuit des temps, le soleil, toujours ce même soleil qui étale sa splendide boucherie avant de plonger en terre.

 

 

  Même si les ciels sont menaçants, les lieux peu sûrs, même si les vents hurlent de partout avec une persistance troublante, il garde les yeux fermés comme un enfant sur le côté fait semblant de dormir, mais c'est chaque jour à attendre qu'une main sortie de l'ombre vienne fraternellement le prendre par l'épaule et lui désigner sa tâche qu'il accomplira sans éclat, en partenaire effacé, jusqu'au retour suspect de la pureté dont, forts de leurs vantardises et de leurs titres usurpés, se prévaudront les moins purs pour imposer la loi du talion.

   Du jour où il a perdu sa foi dans le monde, il s'y est cru lié comme un fils à sa mère dénaturée.

   En ce troisième printemps où chacun suppute à mots couverts le jour et l'endroit, c'est au plus fort de l'attente le rêve vertigineux des grands vaisseaux chargés à pleins bords de chevaliers sauveurs bondissant hors du flot, foulant la grève, grimpant à l'assaut avec une fraîche énergie, forçant les défenses en moins de deux, fonçant à travers provinces et frontières, enfonçant l'arme l'arme jusqu'au cœur, comme un manuel résume au pas de charge les lentes et coûteuses expéditions de l'histoire.

   Il faut la vertu d'une enfance attardée pour soutenir les plus aguerris, savoir dans le danger comme autrefois dans leurs jeux joindre le tremblement du plaisir à celui de la peur.

  Dans la cellule plâtrée de froid, Anna Livia Plurabelle  appris par cœur sur des feuillets arrachés et planqués en boule au fond des chaussettes. Performance de la mémoire jouant avec les eaux de la langue qui peuplent de leur libre tumulte le temps de la réclusion où l'oisiveté se vit à petit feu dans un dépérissement insensible, une indifférence presque heureuse aux incertitudes du sort.

 

   Un mot de trop met tout en péril » .

 

Ostinato, Louis-René Des Forêts.

 

  Dans le vent brumeux qui rase la champagne berrichonne, du côté de Saint-Ambroix, je pense à lui.

 

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