Nuit, hiver

Le livre de la pauvreté et de la mort. Rainer Maria Rilke. Deux.

 

 

   ... Fais, Seigneur, qu'un homme soit saint et grand

et donne-lui une nuit profonde, infinie,

où il ira plus loin qu'on ait jamais été ;

donne-lui une nuit où tout s'épanouisse,

et que cette nuit soit odorante comme des glycines,

et légère comme le souffle des vents,

et joyeuse comme Josaphat.

 

Fais qu'il parvienne enfin à la maturité,

qu'il soit si vaste que l'univers suffise à peine à le vêtir ;

et permets-lui d'être aussi seul qu'une étoile

pour qu'aucun regard ne vienne le surprendre

à l'heure où son visage change, bouleversé.

 

Fais que le temps de son enfance ressuscite dans son coeur ;

ouvre-lui de nouveau le monde des merveilles

de ses premières années pleines de pressentiments.

 

Fais qu'il lui soit permis de veiller jusqu'à l'heure

où il enfantera sa propre mort,

plein d'échos comme un grand jardin

où comme un voyageur qui revient de très loin...

 

Tiens-nous éveillés, une fois au moins ;

révèle ce qui gît au fond de nous.

 

Ne nous force plus à enfanter dans la souffrance ;

donne à notre enfantement un sens plus lourd.

 

Toi qui peux tout, plutôt que d'exaucer le rêve de la femme

qui croit porter Dieu dans son sein,

fais-nous connaître enfin l'homme dans sa vérité,

l'homme qui porte en lui sa propre mort,

montre-nous le chemin qui mène à lui

et délivre-nous des mains acharnées à sa perte.

 

 

Les grandes villes n'ont rien de vrai ;

elles faussent le jour et la nuit,

et l'espoir de l'enfant, la vie même des bêtes.

Et leur silence ment et leurs bruits sont trompeurs.

 

Rien ne les relie plus au vaste mouvement

qui gravite éternellement autour du centre que tu es.

Et les vents écartelés aux détours des ruelles

dispersent leur grande clameur en mille chuchotements de haine.

Heureux les vents qui fuient vers les jardins...

 

 

Car les jardins ont été faits pour des rois

qui s'y étaient distraits quelque temps

avec des jeunes femmes entrelaçant des fleurs

au son prestigieux de leur rire.

Elles étaient l'éveil de ces parcs fatigués.

Elles allaient en chuchotant comme le vent dans les buissons ;

et le froissement de soie de leurs robes matinales

faisait sur le gravier un bruit de ruisseau.

 

Les jardins à présent pleurent leur souvenir.

Ils se vêtent de teintes claires quand s'en viennent d'autres printemps,

et brûlent lentement aux flammes de l'automne

à travers leurs branches entrelacées

comme les arabesques forgées au fer des grilles.

 

Et tout au fond des jardins apparaît un palais

enseveli dans la vision intérieure

de ses salles peuplées de lourds portraits d'ancêtres.

Indifférent à tout, ne se souvenant plus des fêtes d'autrefois,

il reste, silencieux et patient comme un hôte.

 

Hélas, après j'ai vu les palais de ce temps.

Ils paradaient comme des paons au fier plumage

mais à la voix criarde, horrible.

Beaucoup d'hommes sont riches et leur orgueil est grand.

 

Mais les riches ne sont pas riches...

 

Ils ne sont pas comme les pasteurs de ces peuples nomades

qui passaient par les plaines vertes et claires,

suivis de la masse de leurs troupeaux

comme les nuages passent dans le ciel

                                             du matin

Et quand ils dressaient la tente pour le campement du soir,

alors se levait l'âme errante des plaines,

et les chameaux se profilaient au loin comme des chaînes de montagne.

 

Ils ne sont pas comme les cheiks des tribus du désert

qui reposaient la nuit sur des tapis fanés

mais enchâssaient des rubis étincelants

dans les peignes d'argent de leurs juments favorites.

 

Ils ne sont pas comme ces princes aux moeurs altières

pour qui l'or était sans attrait,

et qui passaient chaque jour de leur vie dans l'ivresse

de l'ambre, de l'amande et du santal.

 

Ils ne sont pas comme ces armateurs des vieux ports de commerce

qui s'entouraient d'oeuvres d'un art superbe,

et parvenaient au prix de l'entêtement de toute une vie

à faire de leurs ports une oeuvre plus belle encore ;

ils ne sont pas semblables à ces anciens magnats

qui, enveloppés dans le manteau d'or de leur ville

comme la feuille dans le bourgeon,

sommeillaient aux battements de leurs tempes blanches.

 

C'étaient là des riches pour qui la vie durait

sans limites et  lourde de sens ;

mais le temps des riches est passé,

et nul n'appellera plus jamais leur retour.

Fais seulement que les pauvres restent pauvres.

 

 

Pauvres, ils ne le sont pas ; ils ne sont que privés de biens essentiels

et livrés au hasard, sans force et sans volonté.

 

Ils sont marqués du sceau d'une angoisse sans nom

et dépouillés de tout, même du sens de la pauvreté.

 

La poussière des villes se lève pour souiller leurs  visages

et toutes les immondices s'attachent à eux.

Ils vont échouer à la dérive comme des épaves ;

ils ont peur comme des pestiférés

mais si le monde sentait le poids de la souffrance

il porterait les pauvres comme une couronne de roses à son front.

 

Car les pauvres ont la pureté de la pierre

et l'innocence de la bête aveugle qui vient de naître ;

et dans leur simplicité pleine de toi, ils ne demandent

qu'à rester pauvres comme ils le sont en vérité...

 

Car la pauvreté est comme une grande lumière au fond du coeur...

 

Tu es le pauvre, le dénué de tout,

tu es la pierre qui roule sans trouver le repos,

tu es le lépreux hideux dont on se détourne

et qui rôde autour des villes avec son grelot.

Pas plus que le vent tu n'as de lieu

et ta beauté cache mal que tu es nu

et même le vêtement qu'un orphelin met en semaine est plus somptueux,

car au moins il lui appartient...

 

Tu es pauvre comme le besoin de naître d'un enfant

dans une fille honteuse d'être mère

et qui serre son ventre au risque d'étouffer

l'autre vie qu'elle porte et qui tressaille en elle.

Tu es pauvre comme une pluie printanière

qui descend doucement sur les toits d'une ville

et comme le voeu chéri d'un prisonnier

au fond de sa cellule à jamais hors du monde.

Tu es pauvre comme les malades qui dans la nuit

se retournent sans cesse et sont presque heureux

et comme les fleurs entre les rails

si tristes dans le vent confus des voyages

et comme la main qui monte aux yeux pour cacher des larmes trop tristes...

 

Et que sont , devant toi, tous les oiseaux qui tremblent ?

Qu'est-ce, devant toi, qu'un chien affamé ?

Qu'est pour toi la longue et silencieuse tristesse des bêtes

abandonnées de tous dans la captivité ?

 

Et devant toi et ta misère

que sont tous les pauvres des asiles de nuit ?

Ils ne sont que d'humbles cailloux,

et pourtant comme la meule de pierre d'un moulin,

ils donnent un peu de pain...

 

Mais  toi tu es vraiment le pauvre, le dénué de tout,

tu es le mendiant qui se cache la face ;

tu es la grande lumière de la pauvreté

auprès de qui l'or semble terne.

 

Tu es en exil, tu n'a pas de patrie,

aucune place ici-bas n'est la tienne.

Ta taille nous écrase, tu es trop grand pour nous.

Tu hurles dans le vent,

tu es comme une harpe que briserait

toute main qui touche ses cordes.

 

Toi qui sais tout, toi dont la science infinie

naît de la surabondance de la pauvreté,

fais que les pauvres ne soient pas toujours écrasés,

libère-les du lourd mépris attaché à leurs pas.

La vie des autres hommes erre et flotte en tous sens ;

eux seuls prennent racine au sol comme des arbres.

 

Regarde-les bien : qui peut les égaler ?

Leur marche les conduit où les pousse le vent,

ils reposent comme s'ils étaient tenus dans une main ;

et dans leurs yeux se reflète l'ombre sainte des prairies

où tombe une brève pluie d'été.

 

Les pauvres sont aussi silencieux que les choses,

et quand au hasard des chemins un foyer les accueille

ils y prennent place humblement comme des visages familiers

et se confondent aux ombres vagues du décor,

et s'effacent dans l'oubli comme des outils abandonnés.

 

Ils sont pareils à ceux qui gardent des biens

qu'ils n'ont jamais vus de leurs yeux ;

ils errent, radeaux perdus sur des gouffres,

et comme des draps de toile étalés dans les prés

ils gisent sans défense, exposés à tout vent.

 

Ils souffrent de cette seule et grande souffrance

dont l'homme n'a su faire que de mesquins soucis ;

et ils acceptent leur existence avec beaucoup d'amour,

qu'elle ait la douceur de l'herbe ou la dureté de la pierre.

 

Et ils vont dans l'espace qu'embrasse ton regard

comme vont les mains sur les cordes de la harpe.

 

Sauve-les seulement du péché des grandes villes

où la haine et la confusion pèsent sur eux.

 

 

Les grandes villes ne pensent qu'à elles-mêmes

et entraînent tout dans leur hâte dévorante ;

elles brisent la vie des bêtes comme du bois

mort et consument des peuples entiers dans leur tourment.

Et les hommes asservis à une fausse science

s'égarent, ayant perdu le rythme de la vie

et parce qu'ils vont plus vite vers des bruits aussi vains

ils appellent progrès leur traînée de limace.

Et ils font parade d leur impudeur comme des filles

et s'étourdissent au bruit du métal et du verre.

 

Ils vont sans cesse obsédés d'un mirage

qui les pousse hors d'eux-mêmes.

L'or règne en tyran et use toutes leurs forces...

Et ce n'est que sous le fouet de l'alcool et des autres poisons

qu'ils persistent dans leur agitation stérile.

 

 

Et les pauvres souffrent, asservis sous ce joug

et tout ce qu'ils voient les accable.

Ils sentent sur leur peau les frissons de la fièvre

et rôdent dans la nuit comme des âmes en peine ;

ils sont rejetés avec tous les déchets des villes

et engendrent le dégoût comme la charogne étalée au soleil.

Au hasard des rues, tout les insulte et les rebute ;

le fard cynique des filles et le fracas éblouissant des voitures...

 

Mais s'il est encore une voix pour prendre leur défense,

fais qu'elle sonne haut, mon Dieu, et qu'on l'entende.

 

Où donc est celui qui sut tirer sa force d'une grande pauvreté

au-delà du temps et de toute possession,

celui qui osa se dévêtir sur la place publique

et marcher au mépris de l'évêque ?

Où est-il le plus aimant de tous les hommes,

le frère aux pieds nus des bêtes des champs

qui savait voir l'éternité dans chaque chose ?

 

Il n'était pas comme ces hommes perclus de fatigue

qui voient l'espoir s'éloigner d'eux de plus en plus.

Il allait par les prés en parlant aux fleurs

comme on parle à des frères.

 

Il parlait de lui et de ce qu'il voyait

pour que chacun pût partager sa joie

et son coeur lumineux s'épanchait sans limites

et rien n'était trop humble pour son amour.

 

Il venait de la lumière et allait vers une lumière plus grande

et sa cellule était pleine d'allégresse.

 

 

Où s'en est-il allé, l'être de lumière, le rayonnant d'amour ?

Et pourquoi les pauvres qui n'ont que leur espoir pour les guider

ne voient-ils plus au loin son fanal dans la nuit ?

Que ne se lève-t-il dans leur crépuscule,

lui, l'étoile du soir de la grande pauvreté.  »

 

 

 

(traduit de l'allemand par Arthur Adamov )

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