Blaise, ne vous en déplaise, en marge de la Prose du Transsibérien.

De la part de Aube, jeune lectrice de dix-sept ans, autrement Saraï que Sarah.

" Je ne suis pas poète. Je suis libertin. Je n'ai aucune méthode de travail. J'ai un sexe. Je suis par trop sensible. Je ne sais pas parler objectivement de moi-même. Tout être vivant est une physiologie. Et si j'écris, c'est peut-être par besoin, par hygiéne, comme on mange, comme on respire, comme on chante. C'est peut-être par instinct ; peut-être par spiritualité. Pangue lingua. Les animaux ont tant de manies! C'est peut-être aussi pour m'entraîner, pour m'exciter - pour m'exciter à vivre, mieux, tant et plus !

 

La littérature fait partie de ma vie. Ce n'est pas quelque chose "à part". Je n'écris pas par métier. Vivre n'est pas un métier. Il n'y a donc pas d'artistes. Les organismes vivants ne travaillent pas. Je n'aime pas la sueur de mon front malgré les avis salutaires d'un livre trop fameux. Il n'y a pas de spécialisations. Je ne suis pas hommes de lettres. Je dénonce les bûcheurs et les arrivistes. Il n'y a pas d'écoles. En Gréce où dans les geôles de Tsintsin, j'écrirais tout autrement. J'ai fait mes plus beaux poémes dans les grandes villes, parmi cinq millions d'hommes - ou à cinq mille lieues sous les mers en compagnie de Jules Verne, pour ne pas oublier les plus beaux jeux de mon enfance. Toute vie n'est qu'un poéme, un mouvement. Je ne suis qu'un mot, un verbe, une profondeur, dans le sens le plus sauvage, le plus mystique, le plus vivant.

 

La Prose du Transsibérien est donc bien un poème, puisque c'est l'oeuvre d'un libertin. Mettons que c'est son amour, sa passion, son vice, sa grandeur, son vomissement. C'est une partie de lui-même. Son Eve. La côte qu'il s'est arrachée. Une oeuvre mortelle, blessée d'amour, enceinte. Un rire effroyable. De la vie, de la vie. Du rouge et du bleu, du rêve et du sang, comme dans les contes.

 

J'aime les légendes, les dialectes, les fautes de langage, les romans policiers, la chair des filles, le soleil, la tour Eiffel, les apaches, les bons négres et ce rusé d'Européen qui jouit, goguenard, de la modernité. Où je vais? Je n'en sais rien, puisque j'entre même dans les musées. Quant à mes moyens, ils sont inépuisables ; je suis né prodigue.

Le chat domestique a le pelage soyeux ; son échine est souple, électrique ; ses pattes sont bien armées, ses griffes fortes ; il saute sur la proie qu'il convoite. Mais le chat sauvage saute bien mieux : il ne manque jamais son coup. J'ai des chats sauvages plein la bouche.

 

Voilà ce que je tenais à dire : j'ai la fiévre. Et c'est pourquoi j'aime la peinture des Delaunay, pleine de soleils, de ruts, de violences. Mme Delaunay a fait un si beau livre de couleurs, que mon poème est plus trempé de lumière que ma vie. Voilà ce qui me rend heureux. Puis encore, que ce livre ait deux métres de long!- Et encore, que l'édition atteigne la hauteur de la tour Eiffel!

 

...Maintenant il se trouvera bien des grincheux pour dire que le soleil a peut-être des fenêtres et que je n'ai jamais fait mon voyage."

 

 

 

 

Blaise Cendrars, un autre nom.

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