Canetti, Elias Canetti, l'intelligence

Système et critique systémique chez Elias Canetti - W. G. Sebald

 

   « ... on ne s'étonnera pas que Canetti n'ait pu avoir qu'une confiance limitée en l'efficacité de l'art. L'égocentrisme de l'artiste qui bricole sa propre construction lui est suspect, car elle est une activité qui va encore favoriser la prolifération des systèmes. L'ensemble de la culture romanesque a établi tout au long de l'évolution de la culture bourgeoise son propre code et, à l'époque où Canetti travaillait à son Auto-da-fé, elle a atteint son point culminant avec les projets ambitieux des frères Mann, de Broch, de Musil, d'Arnold Zweig, de Döblin et d'autres encore. Canetti lui-même a eu un temps l'idée de réaliser une sorte de comédie humaine excentrique. Si, après l'expérience unique de l'Auto-da-fé, il renonça quasiment à la littérature, c'est assurément qu'il soupçonnait que le système hiératique régissant l'esthétique correspondait à celui des pouvoirs dominants : "Toute œuvre est un viol, du simple fait de sa masse. Il faut trouver d'autres moyens, des moyens plus purs, de s'exprimer". Ce qui irrite absolument Canetti dans les productions de l'art et dans ce qu'on a coutume d'appeler les belles lettres, c'est qu'elles ont tendance à s'éloigner de la réalité. "Dans les romans, c'était toujours la même chose", est-il dit dans Auto-da-fé. L'invariabilité de l'art est le signe de son enfermement dans son système qui, comme celui du pouvoir, dépasse la peur de sa propre entropie en imaginant à l'avance des conclusions affirmatives ou destructives. L'autisme, qui reste dans la logique du système, revendique pour finir un acte de violence. Déjà, on entend dans les dernières mesures des grandes symphonies l'envie de tout fracasser. Au XXe siècle, l'artiste bourgeois souscrit entièrement au mythe de l'apocalypse et, autre pyromane, confie aux flammes le soin de consumer son propre univers. Le romancier Canetti ne fait pas exception. Si par la suite il s'est abstenu d'écrire des romans, c'est selon moi qu'il s'efforçait de se soustraire aux contraintes que leur système imposait, étant donné qu'il redoutait désormais les apories d'un art oscillant entre créativité et vision destructrice.

   Dans la mesure où l'art s'en tient à son propre stéréotype, il n'a plus la capacité de se représenter un autre monde, et dans la mesure où il manque à ce devoir, Canetti ne peut qu'être sceptique à son égard. "Ce serait beau, à partir d'un certain âge, de pouvoir d'année en année redevenir plus petit et d'emprunter en sens inverse les mêmes marches qu'autrefois on a gravies avec fierté". Songeons à tout ce qui serait possible dans un tel monde ! "Les plus vieux rois seraient les plus petits ; il n'y aurait plus que de tout petits papes ; les évêques regarderaient de haut les cardinaux, et les cardinaux le pape. Nul enfant ne souhaiterait plus devenir quelqu'un de grand. L'histoire perdrait de son importance avec l'âge ; on aurait le sentiment que les événements qui se sont produits il y a trois cents ans se sont joués entre des êtres semblables à des insectes, et le passé aurait la chance de pouvoir être enfin ignoré".

   On trouve sans cesse chez Canetti des modèles de ce genre, des mondes dans lesquels les hommes ne s'aiment qu'à distance, et d'autres constructions qui leur ressemblent. Ces sortes d'esquisses sont encore le domaine qu'il privilégie. Mais il se garde bien d'élaborer en règle ses utopies, parce qu'il reconnaît dans le géométrisme du système qui se développe le labyrinthe dont l'auteur ne pourra plus s'échapper. "Le plus difficile est de trouver un trou par lequel on puisse se faufiler à l'extérieur de sa propre œuvre." Afin que sa propre tête ne devienne pas sa prison, il essaie de se cantonner dans le concret. Les abstractions recèlent le danger d'hypostasie. Aussi ne se plaît-il que dans les constructions heuristiques. [ ... ]

   Au sens précis du terme, les grands systèmes bousillent la réalité, aussi est-ce l'intention affichée de Canetti de faire en sorte que le sien ne soit jamais "entièrement clos". Si l'on comprend qu'à l'opposé de la pente prise par le pouvoir et l'art, il ne veut pas d'un tout ni d'une fin, mais préfère une foule de recommencements, on ne sera pas plus surpris qu'il ne donne pas davantage libre cours à sa veine résolument satirique, car la négativité de la vision satirique - [ ... ] - a tendance elle aussi à raisonner en termes d'absolu. "Le prophète qui parle des choses les plus effroyables peut être tout, sauf ridicule. Le sentiment qu'ont les hommes autour de lui, qu'il incarne à sa manière le mal dont il brandit la menace et qu'il aide à son avènement, n'est donc pas si infondé que cela ; s'ils pouvaient le forcer à faire une autre prédiction, il se peut qu'à l'avenir il en irait bien autrement".

 

 

         Canetti est l'un des rares à avoir analysé en profondeur les désastres de notre siècle, la montée du fascisme, le développement hypertrophique des appareils de pouvoir, l'assassinat des juifs, l'ampleur de l'anéantissement nucléaire, et, comme peu d'autres auteurs, il a pris conscience, sur son itinéraire, qu'on ne pouvait pas se contenter de livrer des représentations de la fin. Son idéal n'est pas celui du prophète, mais celui du maître dont le bonheur est de constater, comme on peut le lire dans ses remarques sur les Entretiens de Confucius, qu'on n'a jamais fini d'apprendre. Tandis que le détenteur du pouvoir reste toujours à sa place, celui qui apprend est constamment en route. "Apprendre doit rester une aventure, sans quoi c'est une activité mort-née. Ce que tu apprends dans l'instant doit dépendre des rencontres fortuites, et cela doit continuer ainsi, de rencontre en rencontre, un apprentissage au gré des métamorphoses, un apprentissage dans le plaisir." Toutefois l'activité principale de celui qui apprend n'est pas d'écrire, mais de lire. "Lire jusqu'à ce que les cils des paupières tintent de fatigue". Aussi longtemps que le processus d'apprentissage n'est pas interrompu, le savoir que l'apprenti accumule n'est pas une possession, n'est pas une culture, n'est pas un pouvoir ; il reste présystématique et il est tout au plus une fonction de l'étude, laquelle est chose primordiale. Apprendre s'identifie pour Canetti à la vie telle qu'elle devrait être. Il s'inscrit en ce sens dans une longue tradition juive où l'écrivain ne met pas son ambition dans l'œuvre qu'il a créée, mais dans l'élucidation de l'Écriture. La forme littéraire qu'utilise l'anagogie est aussi pour Canetti celle de l'excursus, du commentaire ou du fragment. Elle s'en tient fidèlement aux objets de l'observation, sans dévorer ceux-ci comme le cochon le fait pour les livres au mont-de-piété. Pour Canetti, il existe une différence essentielle entre le processus de la lecture et l'acquisition de savoir en vue de l'acquisition de pouvoir. La liberté lui semble être "la liberté de lâcher prise, l'abandon de pouvoir". L'attitude à laquelle il est fait ici allusion ici est celle du sage qui est capable de résister aux sirènes du savoir qu'il porte en lui. "De jour en jour tu comprends davantage de choses, mais il te répugne de totaliser : comme s'il était au bout du compte possible de tout exprimer sur tout, mais cette fois  définitivement." Le peu de phrases dites en leur temps, ce serait pour Canetti la réponse appropriée à la contrainte systémique, ce serait de se léguer sans discontinuité les uns aux autres la folie et le pouvoir, l'art et la science».

 

in    La description du malheur, Die Beschreibung des Unglücks , À propos de la littérature autrichienne , (essais traduits de l'allemand par Patrick Charbonneau)    W. G. Sebald, Actes Sud, 2014

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