"En finir avec la gauche pour enfin devenir socialiste"

Dans le n°427 de la revue Esprit, Septembre 2016

 

 

   "En 1937, Orwell constate, dans le Quai de Wigan, que le socialisme est en crise :

    Ce qui me frappe, c'est que le socialisme perd du terrain là précisément où il devrait en gagner. Avec tous les atouts dont elle dispose - car tout ventre vide est un argument en sa faveur - l'idée du socialisme est moins largement acceptée qu'il y a une dizaine d'années. (...) Cela signifie que le socialisme, tel qu'on nous le présente aujourd'hui, comporte en lui quelque chose qui détourne de lui ceux qui devraient s'unir pour assurer son avènement.

      Sa participation à la guerre d'Espagne lui apprend que le contenu originaire du socialisme n'est pas en cause, mais bien la gauche, qui va à l'encontre de ses principes.

   Le terme moderne  de «socialisme» apparaît pour la première fois sous la plume de Pierre Leroux en 1831, avec l'avènement de l'ère industrielle marquée par le déracinement des paysans et le développement du capitalisme. Les premiers socialistes élaborent une critique de la nouvelle économie politique, mais aussi du système de valeurs qu'elle porte. L'ambition du socialisme originaire  est de «subordonner démocratiquement l'économie aux besoins et valeurs de la société, en réduisant le champ d'application  de la rationalité et de la concurrence économiques et en développant les formes de coopération volontaires et auto-organisées». Elle critique ensuite l'anthropologie libérale - l'individu isolé, rationnel et calculateur, que Marcuse appellera «l'homme unidimensionnel» - au nom d'une conception socialisée de l'homme.

   Ce socialisme originaire, qui trouve ses racines en France, va être pris en étau par deux idéologies. D'une part, l'idéologie anglaise, dominée par le libéralisme, va imprégner toute une partie de la gauche dès le XIXé siécle. Son expression la plus violente a sans doute été la répression de la Commune de Paris sous la direction d'Adolphe Thiers, sans compter le colonialisme, dont le plus ardent défenseur est Jules Ferry, qui ne trouve comme adversaires à la fin du XIXe siècle que les anarchistes, fidèles à ce socialisme originaire, et les monarchistes. D'autre part, l'idéologie allemande, dominée par un socialisme autoritaire, avec comme chef de file Karl Marx. Dès la fin du XIXe , le socialisme est donc mis à mal par ces deux idéologies qui, malgré les divergences, se retrouvent sur un matérialisme et un progressisme amoraux, reposant en dernière instance sur les intérêts et les rapports de force.

   Si le socialisme autoritaire a marqué l'ensemble du XXe siècle, entachant le terme même de socialisme du soupçon de totalitarisme, la chute du Mur de Berlin lui a donné un coup fatal, laissant un boulevard au libéralisme que la gauche s'est empressée de réinvestir, au point de concevoir l'abandon de l'encombrant adjectif «socialiste». Pourtant, le socialisme originaire, qui trouve selon nous les développements les plus aboutis dans la pensée de Proudhon, loin d'avoir épuisé ses potentialités, est au contraire susceptible de fournir des instruments d'analyse pour mieux analyser le contemporain et des moyens d'action pour mieux envisager un autre futur".

 

                          Édouard Jourdain

 

 

 

                 Si je transcris et transmets cet extrait de l'excellent article de Pierre Jourdain, c'est pour insister sur ce point, auquel je pense depuis longtemps et que je fus heureux de trouver sous sa plume : le libéralisme, qualifié aujourd'hui de néo ou ultra pour désigner ce qui reste le libéralisme débridé, sans adversaire ni, donc, limites, et le socialisme autoritaire, dont les représentants devraient sans doute un jour se poser la question de savoir sur quoi, fondamentalement, il a échoué, libéralisme et socialisme autoritaire se retrouvent sur un point crucial : ils reposent sur un matérialisme et un progressisme AMORAUX, c'est-à-dire : sans morale.

 
   Il serait peut-être temps que ce qui reste de socialiste ou de progressiste "à gauche" le prenne en compte franchement, directement, sans détours et surtout sans laisser la droite libérale ou conservatrice s'accaparer ce domaine crucial de la vie collective. C'est-à-dire encore : d'élaborer une morale critique, construite sur une critique de la morale, poser des fondements moraux de la vie collective : discuter du bien et du mal, au lieu de tourner autour et laisser la droite accaparer le mot en laissant croire qu'elle en possède l'esprit.

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