" Quand, par inadvertance,

j'aperçois mon reflet dans une vitrine, je me demande qui est ce gros bonhomme vieillissant qui marche à mon côté. Je suis convaincu que, lors d'une séance d'identification policière, je ne serais pas capable de me distinguer des autres suspects, pas plus que je ne pourrais aisément me désigner sur une photo de famille. J'ignore si c'est parce que mes traits vieillissent trop vite et trop radicalement, ou parce que ma personnalité est moins inscrite dans ma mémoire que les mots imprimés que j'ai appris par cœur. Cette idée est à la fois désagréable et, d'une certaine façon, réconfortante. Être moi, être si foncièrement et absolument moi qu'aucune circonstance ou point de vue particuliers ne puissent s'opposer à la reconnaissance, cela me donne l'heureuse sensation d'être libre de l'obligation de me conformer aux conditions inhérentes au fait d'être qui je suis.

   Selon Dante, le dogme chrétien décrète qu'après la mort, nous récupérons nos corps terrestres lors du Jugement dernier : tous, sauf les suicidés, " car il est injuste d'avoir ce que l'on a rejeté ". La science nous apprend que le corps humain commet une sorte de suicide périodique. Chacun de nos organes, chacun de nos os, chacune de nos cellules meurt et renaît tous les sept ans. Aucun de nos traits n'est plus aujourd'hui ce qu'il était autrefois, et nous disons pourtant, avec une confiance aveugle, que nous sommes qui nous étions. La question, c'est : qu'entendons-nous par être nous-mêmes ? À quels signes nous reconnaissons-nous ? Quelque chose qui n'est ni la forme de mon corps, ni ma voix, ni mon toucher, ni ma bouche, mon nez, mes yeux - quelque chose est là qui est moi. Cela gît, tel un animal craintif, invisible, derrière une jungle de harnachements. Aucun des masques et déguisements que je porte ne me représente à moi-même, sinon sous forme d'allusions timides et de pressentiments minuscules : un froissement dans les feuillages, une odeur, un grognement étouffé. Je sais qu'il existe, mon moi réticent. J'attends. Peut-être sa présence ne se confirmera-t-elle qu'à mon dernier jour, lorsque, soudain, émergeant des broussailles, elle se montrera un instant, bien en face, pour aussitôt n'être plus. »

 

              Alberto Manguel, De la curiosité.      Actes Sud 2015, pp 149-151       Trad. Christine Lebœuf.

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