Shekhina

"Lorsque, en novembre 1967, Guy Debord publia La Société du spectacle, la transformation de la politique et de l'ensemble de la vie sociale en une fantasmagorie spectaculaire n'avait pas encore atteint cette forme extrême qui nous est devenue aujourd'hui parfaitement familiére. D'autant plus remarquable est l'implacable lucidité de son diagnostic.

Le capitalisme en sa forme ultime - explique-t-il, radicalisant l'analyse marxienne du fétichisme de la marchandise, étrangement négligée ces années-là- se présente comme une immense accumulation de spectacles, où tout ce qui était immédiatement vécu s'est éloigné en une représentation. Le spectacle, toutefois, ne coïncide pas simplement avec la sphére des images ou avec ce que nous appelons aujourd'hui media ; il constitue "un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images", l'expropriation et l'aliénation de la socialité humaine elle-même. Ou plutôt, selon une formule lapidaire : "Le spectacle est le capital parvenu à un tel degré d'accumulation qu'il devient image." Mais, dés lors, le spectacle n'est plus que la pure forme de la séparation : la où le monde réel s'est transformé en une image et où les images deviennent réelles, la puissance pratique de l'homme se détache d'elle-même et se présente comme un monde en soi. C'est dans la figure de ce monde séparé et organisé à travers les media, où les formes de l'Etat et de l'économie se compénétrent, que l'économie marchande accéde à un statut de souveraineté absolue et irresponsable sur la vie sociale tout entiére. Aprés avoir falsifié l'ensemble de la production, elle peut manipuler à présent la perception collective et s'emparer de la mémoire et de la communcation sociale, pour les transformer en une unique marchandise spectaculaire, où tout peut être remis en question, sauf le spectacle même qui, en soi, ne dit rien d'autre que : "Ce qui apparaît est bon, et ce qui est bon apparaît."

De quelle maniére aujourd'hui, à l'époque du triomphe absolu du spectacle, la pensée peut-elle recueillir l'héritage de Debord? Car il est clair que le spectacle est le langage, la communicativité même ou l'être linguistique de l'homme. Cela signifie que l'analyse marxienne doit être intégrée, au sens où le capitalisme (ou quel que soit le nom que l'on veuille donner au processus qui domine aujourd'hui l'histoire mondiale) ne visait pas seulement l'expropriation de l'activité productive, mais aussi et surtout l'aliénation du langage lui-même, de la nature linguistique et communicative de l'homme, de ce logos auquel un fragment d'Héraclite identifie le Commun. La forme extrême de cette appropriation du commun est le spectacle, c'est à dire la politique dans laquelle nous vivons. Mais cela signifie, également, que dans le spectacle c'est notre propre nature linguistique qui s'avance vers nous renversée. C'est pour cette raison (précisément dans la mesure où c'est la possibilité même d'un bien commun qui se trouve expropriée) que la violence du spectacle est si destructrice ; mais c'est aussi pourquoi le spectacle contient encore quelque chose comme une possibilité positive, qui peut être retournée contre lui.

Rien n'évoque mieux cette condition que la faute, appelée par les cabalistes "isolement de la Shekhina", imputée à Aher, l'un des quatre rabbi qui, selon une célébre Aggada du Talmud, entrérent au Pardes (c'est à dire dans la connaissance suprême). "Quatre rabbi, dit l'histoire, entrérent au Paradis : Ben Azzai, Ben Zoma, Aher et Rabi Akiba... Ben Azzai jeta un regard et mourut... Ben Zoma regarda et devint fou... Aher coupa les rameaux. Rabbi Akiba sortit indemne."

La Shekhina est la derniére des dix Sephirot ou attributs de la divinité, celle qui exprime, en fait, la présence divine même, sa manifestation ou habitation sur terre, sa "parole". La "coupe des rameaux" de Aher est identifiée par les cabalistes au péché d'Adam, qui, au lieu de contempler la totalité des Sephirot, préféra contempler la derniére en l'isolant des autres, séparant ainsi l'arbre de la Science de celui de la Vie. Comme Adam, Aher représente l'humanité dans la mesure où, faisant du savoir son propre destin et sa propre puissance spécifique, elle isole la connaissance et la parole, qui ne sont que la forme la plus accomplie de la manifestation de Dieu (la Shekhina) des autres Sephiroth où il se révéle. Le risque ici c'est que la parole -c'est à dire la non-latence et la révélation de quelque chose- se sépare de ce qu'elle révéle et acquiére une consistance autonome. L'être révélé et manifeste - et, donc , commun et participable- se sépare de la chose révélée et s'interpose entre celle-ci et les hommes. Dans cette condition d'exil, la Shekhina perd sa puissance positive et devient maléfique (les cabalistes disent qu'elle "suce le lait du mal")

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Dans la société du spectacle, l'isolement de la Shekhina atteint, en effet, sa phase extrême, où non seulement le langage se constitue en une sphére autonome, mais où il ne peut plus rien révéler -où, mieux, il révéle le néant de toute chose. De Dieu, du monde, du révélé, il ne reste rien dans le langage : mais, dans cet extrême dévoilement néantifiant, le langage (la nature linguistique de l'homme) demeure à nouveau caché et séparé et détient ainsi pour la derniére fois le pouvoir de s'investir, non-dit, dans une époque et un état : l'âge du spectacle, ou l'Etat du nihilisme achevé. C'est pourquoi les pouvoirs établis sur un fondement antérieur vacillent aujourd'hui sur toute la planéte et les régnes de la terre s'acheminent les uns aprés les autres vers le régime démocratico-spectaculaire qui est l'accomplissement de la forme Etat. Avant même la nécessité économique et le développement technologique, ce qui pousse les nations de la terre vers un destin unique commun, c'est l'aliénation de l'être linguistique, le déracinement de chaque peuple hors de sa demeure vitale dans la langue.

Mais pour cette raison même, l'époque que nous vivons est également celle où pour la premiére fois il devient possible aux hommes de faire l'expérience de leur propre essence linguistique -non pas de tel ou tel contenu du langage, mais du langage même, non pas de telle ou telle proposition vraie, mais du fait même que l'on parle. La politique contemporaine est cet experimentum linguae dévastant, qui sur toute la planéte désarticule et vide traditions et croyances, idéologies et religions, identités et communautés.

Seuls ceux qui parviendront à l'accomplir jusqu'au bout, sans permettre à ce qui révéle de rester voilé dans le rien qu'il dévoile, mais en amenant au langage le langage même, seront les premiers citoyens d'une communauté sans présupposés ni Etat, où le pouvoir annihilant et déterminant de ce qui est commun sera pacifié et où la Shekhina cessera de sucer le lait corrompu de sa propre séparation.

Tel rabbi Akiba dans l'Aggada du Talmud, ceux-là entreront et sortiront indemnes du paradis du langage."

 

 

Giorgio Agamben, "La communauté qui vient", pp 80-86. Edit. Seuil. "Librairie du XXéme siécle". 1990

 

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