Pour servir à une discussion sur ce que peut être un réel socialiste ou un socialisme

réel : un communisme. Extrait de : "Fragile absolu. Pourquoi l'héritage chrétien vaut-il d'être défendu ?" Slavoj Zizek (Et quel rapport cela a-t-il avec la morale ? Des religions, une religion, La religion).

   

   « À quel niveau le Christianisme fonde-t-il réellement les droits et les libertés humaines ? Dit de façon très simplifiée, deux attitudes élémentaires sont à distinguer dans l'histoire des religions. Elles se distribuent le long d'un axe d'opposition entre le global et l'universel. D'un côté, nous retrouvons le Cosmos païen, l'ordre hiérarchique divin des Principes cosmiques, qui, appliqué à la société, produit l'image d'un édifice dans lequel chaque membre a sa place. Le Bien suprême, ici, consiste en l'équilibre global des Principes, et le Mal en leur déséquilibre, c'est-à-dire lorsqu'un des Principes est par trop affirmé au détriment des autres (du Principe masculin au détriment du Principe féminin ; de la Raison au détriment du Sentiment ...) ; l'équilibre cosmique est alors rétabli par l'intervention de la Justice qui, de par une inflexible nécessité, remet les choses en ordre en détruisant l'élément déviant. En ce qui concerne le corps social, un individu est "bon" lorsqu'il agit en conformité avec la place singulière qu'il occupe dans l'édifice social (lorsqu'il respecte la Nature qui lui apporte nourriture et protection ; en montrant du respect pour ses supérieurs qui prennent soin de lui paternellement). Le Mal advient lorsqu'une frange sociale ou un individu ne se contente plus de la place  qui lui est assignée (les enfant n'obéissent plus à leurs parents, les esclaves n'obéissent plus à leurs maîtres, le sage devient un tyran cruel et capricieux...). Le cœur même de la Sagesse païenne repose sur l'idée d'équilibre cosmique de Principes hiérarchiquement ordonnés - et, plus précisément, sur l'idée d'un circuit éternel catastrophe (dérangement) cosmique/restauration de l'Ordre par l'intervention du juste châtiment. Le cas le plus élaboré d'un tel ordre est sans doute la cosmologie de l'Inde ancienne  qui s'applique à l'ordre social, sous la forme du système des castes, comme à l'organisme individuel lui-même, sous la forme de la hiérarchie harmonieuse de ses organes (tête, mains, ventre...) ; une telle attitude est artificiellement vivifiée aujourd'hui dans la multitude des approches New Age de la nature et de la société.

   Le Christianisme et le Bouddhisme (à sa manière) ont introduit dans cet Ordre cosmique équilibré un principe qui lui est totalement étranger, un principe qui, à l'aune de la cosmologie païenne, apparaît nécessairement comme une monstruosité : c'est celui selon lequel chaque individu a un accès direct à l'universalité (du Nirvana, du Saint-Esprit ou, aujourd'hui, des Droits de l'homme  et des libertés). Il m'est permis de participer directement à la dimension universelle, et ce sans considération de ma place au sein de l'ordre social global. C'est pour cette raison que les disciples de Bouddha forment une communauté qui, d'une façon ou d'une autre, ne participe plus de la hiérarchie de l'ordre social et a même commencé par la considérer comme hors de propos : Bouddha a choisi ses disciples indépendamment de leur caste et même (après quelques hésitations, il est vrai) indépendamment de leur sexe. Les paroles scandaleuses du Christ, rapportées dans l'Évangile selon saint Luc, ne vont-elles pas dans le même sens : « Si quelqu'un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu'à sa propre vie, il ne peut être mon disciple * » ?  Il n'est évidemment pas question ici d'une haine brutale exigée par un Dieu jaloux et cruel : les relations familiales sont clairement ici une métaphore du réseau socio-symbolique  tout entier, de toute "substance" ethnique particulière déterminant notre place dans l'Ordre global des Choses. La "haine" prescrite par le Christ n'est donc pas une sorte d'inversion pseudo-dialectique de l'amour, mais une expression directe de ce que saint Paul (Corinthiens I, XIII, 13) avec une insurpassable puissance comme agapè, terme capital intermédiaire entre la foi et l'espoir : c'est l'amour lui-même qui nous demande de nous "débrancher"  de la communauté organique dans laquelle nous avons vu le jour. Et comme Paul le dit, il n'y a pour un Chrétien ni homme ni femme, ni Juifs ni Grecs... Il n'est pas étonnant que l'apparition du Christ ait représenté un scandale traumatique et/ou ridicule, tant aux yeux de ceux qui s'étaient intégralement identifiés  à la "substance nationale" juive qu'à ceux des philosophes grecs ou des partisans de l'Empire romain.

   Nous pouvons maintenant comprendre combien la proposition chrétienne est hétérogène à la sagesse païenne. En opposition à l'horizon de celle-ci, le Christianisme propose la coïncidence des opposés : l'univers est l'abîme du Fondement primordial dans lequel toutes les ("fausses") oppositions coïncident - celle du Bien et du Mal, de l'apparence et de la réalité, et même de la sagesse et de la folie inhérente aux illusions de la maya. Le Christianisme revendique comme acte suprême ce que précisément la sagesse païenne condamne comme la source même du Mal : le geste de séparation qui consiste à dessiner une frontière, à s'accrocher à un élément qui perturbe l'équilibre du Tout. La critique païenne qui reproche au Christianisme de ne pas être "assez profond", d'échouer à rendre compte de l'Un-Tout, est donc nulle et non avenue : le Christianisme est l'Événement miraculeux qui perturbe l'équilibre de l'Un-Tout ; il est l'intrusion violente de la Différence qui fait dérailler le train équilibré de l'univers. »

 

 

ouvrage cité, pp 174-177 de l'édit. 2010 Champs essais, Flammarion.

 

 

*( «Évangile selon saint Luc, XIV, 26 (nous reprenons ici la traduction de la Bible de Jérusalem, qui emploie le verbe "haïr", afin de respecter la traduction anglaise de la Bible utilisée par l'auteur. Nous citerons ultérieurement la TOB pour des raisons analogues. ‹NdE› » )

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