Derrière le drame de Kouré, que fait la France au Niger ?

Dimanche 9 Août 2020, une équipe de 7 humanitaires d’Acted et le président de l’association des guides de Kouré ont été tués par des hommes armés dans le dernier sanctuaire de girafes d’Afrique de l’Ouest au Niger. La nouvelle de cette attaque et les zones d’ombres qui demeurent ont provoqué de nombreuses réactions politiques et médiatiques que nous souhaiterions interroger ici.

Les girafes de Kouré, une des principales attractions touristiques du Niger © P. Fimbel Les girafes de Kouré, une des principales attractions touristiques du Niger © P. Fimbel

Cet acte terriblement violent doit être condamné et les responsables doivent être retrouvés et jugés. Cependant, les réactions des politiques (« attaque lâche et barbare » : Macron, Issoufou, président du Niger) et médiatiques (« fous d’Allah », le Monde, « détermination de la France », la dépêche) consistant à diaboliser systématiquement les auteurs de l’attaque sans autres réflexions sur ce qui a pu provoquer ce drame soulèvent des interrogations sur la responsabilité de la France, son rôle et sa place au Niger et au Sahel.

Avant toute chose, notre expérience avec ce pays consiste en des échanges avec des Nigériens depuis 2016, une mission de volontariat menée en 2018 et notre intérêt son Histoire. Cette réaction n’est qu’une réflexion spontanée et réfléchie, qui se veut une ébauche de compréhension de ce qui a permis cet acte, qui nous semblait impossible encore il y a quelques années ou quelques mois. Nous croyons que la compréhension peut amener à l’élaboration de nouvelles solutions, et non pas comme le disait Manuel Valls en 2016 lors d’un hommage aux victimes de l’Hyper Casher « expliquer c’est déjà vouloir excuser ». Expliquer, c’est apporter les clefs pour ne pas se contenter d’oppositions simplistes et biaisées, apporter des contextualisations temporelles, géographiques, sociales et élaborer d’autres perspectives que celles de la guerre. En aucun cas, nous ne cherchons ici donc à défendre les agresseurs d’Acted, nous voulons simplement tenter d’expliquer un évènement tragique avec une approche historique du néo-colonialisme et de l’impérialisme français au Niger. Nous présentons aux familles et aux proches des victimes nigériennes et françaises nos plus sincères condoléances et nous souhaitons vivement que la lumière soit faite et que les coupables de ce crime répondent de leurs actes.

Tout d’abord, le Niger fait partie des pays les plus pauvres du Monde. Il est dernier du classement des pays en fonction de l’Indice de Développement Humain (IDH), publié par le Programme des Nations Unies pour le Développement en 2019. Dans une telle situation de pauvreté et de précarité, des événements violents arrivent fréquemment (71 militaires tués en Décembre 2019, 102 personnes disparues et certainement exécutées dans la zone d’Inates en Mars). Dans un pays comme celui-ci, régulièrement cité dans les médias, il est rare que les causes des violences, des affrontements soient évoquées, ou encore, que l’on recherche l’origine et les responsables des massacres. Cela fait partie de l’actualité que l’on évoque à chaud, mais la distance géographique et culturelle empêche une meilleure appréhension des événements. La mort de ressortissants français, relayée par les principaux médias a donc suscité un intérêt, mais la dénonciation de la « barbarie » des assaillants l’a une nouvelle fois emporté sur la contextualisation et la compréhension de cette tragédie.

Le nucléaire français : une énergie propre, sauf pour la population Nigérienne

Si le Niger fait partie des pays les plus pauvres du Monde, il n’en est pas moins un pays riche en ressources. On y trouve notamment du pétrole, de l’or, mais surtout de l’uranium, qui sert à alimenter les centrales nucléaires, particulièrement le secteur énergétique français. L’Histoire de l’exploitation de ces richesses souterraines est liée à l’Histoire des relations entre la France et le Niger. Depuis son indépendance de la France en 1960, le Niger est resté proche du pouvoir français et signe des accords de défense le 24 Avril 1961 : en échange d’une protection militaire, le Niger s’engage à laisser la France exploiter ses ressources à des tarifs préférentiels, particulièrement l’uranium. En 2020, la France est toujours largement dépendante du nucléaire et donc de l’uranium nigérien qui permet 30% de l’énergie produite en France. En clair, 1 ampoule sur 3 dans notre pays est alimentée grâce à l’exploitation des sous-sols nigériens. Cette énergie « propre » a des effets dévastateurs sur la population nigérienne et entretient le mythe de « l’indépendance énergétique » française.

La France met en place un programme de production d’énergie nucléaire depuis les années 1950. La recherche se développe et le premier réacteur est construit à Fessenheim à partir de 1970 pour une mise en service en 1978. L’exploitation de l’uranium se développe à partir de 1967. La SOMAÏR (société des mines de l’Aïr) est créée en 1968 pour l’exploitation des mines dans les montagnes de l’Aïr, particulièrement à Arlit et Akokan, au Nord d’Agadez, en tant que filiale de la future Areva (Orano aujourd’hui). Elle est en charge de la production et de la vente de l’uranium à l’industrie nucléaire française. Dans le même temps et sur le même principe, en 1974, la Cominak est créée, détenue elle aussi par Areva, et est en charge de l’exploitation des mines d’Akouta, à proximité d’Akokan. La création d’emplois et la construction de ces villes en plein désert du Sahara sont vues comme une aubaine par le peuple nigérien, qui peut bénéficier des infrastructures mises en place pour les mineurs (route, eau, habitation…).

Des impacts sociaux, sanitaires et environnementaux lourds

Mais ces installations ne se font pas sans dommages : les peuples nomades Touaregs qui vivaient sur ces terres sont expropriés et leurs activités agro-pastorales sont menacées par l’exploitation des sous-sols et les rejets qu’engendrent cette activité. Cette marginalisation des communautés Touaregs va alimenter la rébellion des années 1990, participant à la déstabilisation politique du pays. La création de la ville a fait venir beaucoup de Nigériens, mais les emplois miniers sont limités. Une réelle ségrégation se met en place entre les mineurs et les sous-traitants d’un côté et les personnes qui ne travaillent pas dans ce domaine de l’autre. Les mineurs bénéficiant d’installations récentes et performantes tandis que les autres habitent dans des aires populaires, dans des habitations souvent sommaires et insalubres construites avec des matériaux radioactifs, sans accès à une eau propre...

La production d’uranium a des impacts sociaux et environnementaux lourds, qui concernent l’ensemble des habitants de la région, voire du Niger. Tout d’abord, la production demande une extraction importante de roches et la séparation de l’uranium des autres minéraux, au moyen de produits chimiques lourds tels que l’acide sulfurique provocant une pollution des eaux et des sols. Les déchets radioactifs (35 millions de tonnes accumulés depuis 40 ans) sont stockés à l’air libre aux alentours d’Arlit et polluent l’eau, les sols et l’air. Une enquête de Greenpeace de 2010 montre que depuis le début de l’exploitation des mines, 270 milliards de litres d’eau ont été utilisés pour l’extraction, la ressource restante est contaminée par des produits chimiques et radioactifs. 16% des habitants de la région souffrent de maladies respiratoires (contre 8,5% à l’échelle nationale), ce qu’Areva justifie par la vie dans le désert et les tempêtes de sable et de poussière. Les sols et les matériaux de construction des habitations sont également radioactifs et contaminent les habitants.

Les ouvriers qui travaillaient dans les mines n’ont bénéficié de protection qu’après l’accident de Tchernobyl en 1986 et il n’existe aucun suivi médical des équipes nigériennes, qui sont les plus exposées et meurent prématurément de cancers et de maladies respiratoires. Areva tente de s’acheter une image en créant l’Observatoire de Santé de la Région d’Agadez en 2009, suite à la mobilisation des mineurs et de leur famille, avec l’aide des associations comme la Commission de Recherche et d’Information Indépendante sur la Radioactivité en France (CRIIRAD) et l’Aghirin’man au Niger, mais cette opération est finalement dénoncée comme un « écran de fumée » par ces associations qui cessent leur collaboration en 2012. En effet, les médecins sont des salariés d’Areva, aucune maladie liée aux mines n’est décelée chez l’ensemble des patients nigériens quand des expatriés français sont indemnisés suite à des infections professionnelles, alors qu’à Arlit, 98% des employés d’Areva sont Nigériens et qu’ils sont la plupart du temps plus exposés que les Français. Certains employés ne bénéficient d’aucune protection pendant toute la période d’emploi, ne disposent pas de vêtements professionnels, ce qui expose l’ensemble de leurs familles aux radiations. Le taux de mortalité et de cancer chez les anciens employés nigériens des mines de la région d’Arlit est très élevé. L’accès aux hôpitaux construits par Areva à Akokan et Arlit n’est possible qu’aux Nigériens employés par les mines et pour une durée de 2 ou 3 ans ensuite, alors que les maladies se déclenchent généralement plusieurs années après la fin de leur contrat.

Au-delà de cette exploitation sociale et environnementale des mineurs et de leur milieu, il y a également des problèmes politiques et économiques. La production est en baisse depuis quelques années et ces installations deviennent moins rentables, conduisant Areva (Orano) à fermer ses mines. Aucune alternative n’est proposée aux populations qui vivent au milieu du désert, avec un sol et des ressources pollués, menaçant la santé des générations suivantes. Ces fermetures doivent être effectives à partir de 2021, mais les réductions d’équipes ont déjà commencé. Areva entreprend l’exploitation d’un autre filon, dans les mines d’Imouraren rachetées à prix d’or à la société canadienne Uramin en 2007 (1,7 milliards d’euros) … alors que les gisements sont épuisés ! L’exploitation de cette mine vide est sans cesse repoussée et il ne fait nul doute que les Nigériens d’Arlit et Akokan ne retrouveront pas tous un emploi.

La déstabilisation économique et politique du Niger alimentée par la France et Areva

L’Etat français est toujours le premier actionnaire d’Areva, à hauteur de 45,2% et est impliqué dans les décisions prises par la multinationale. La relation privilégiée de la France avec l’Etat nigérien permet à Areva d’exploiter les mines à moindre coût et d’acheter l’uranium à un prix dérisoire à ses propres filiales du pays. Ces montages financiers et des accords permettent à l’entreprise de bénéficier d’importantes réductions d’impôts, de ne pas payer les redevances et les divers frais qui devraient bénéficier à la population Nigérienne. Ainsi le rapport « Niger, à qui profite l’uranium ? » publié en 2013 par Oxfam montre que depuis le début de l’exploitation des mines en 1970 et jusqu’en 2010, Areva a extrait près de 115 000 tonnes d’uranium du sous-sol nigérien pour une valeur d’environ 3,5 milliards d’euros. Sur l’ensemble de cette production, l’Etat nigérien n’a touché que 460 millions d’euros, ce qui représente à peine 15% de la valeur de l’uranium. Ce rapport pointe également un déséquilibre très défavorable pour le Niger entre la valeur de l’uranium produit localement par Areva et ses dépenses dans le pays. A cela s’ajoute la corruption et l’oligarchie du Niger qui fait que ce sont les dirigeants qui s’accaparent le peu de richesses distribuées par les sociétés minières. Par exemple, la déclaration de patrimoine du président Issoufou s’élève à plus d’un milliard de Francs CFA, soit plus d’un million d’euros. Dans son rapport Oxfam dénonce le manque de transparence des comptes d’Areva au Niger, notamment les montants excessifs des frais « autres », sans savoir ce qu’ils financent.

Alors qu’en 2014, 44,5% des Nigériens vivent sous le seuil de pauvreté selon la banque mondiale, ce problème de répartition des richesses est un terreau pour les groupes terroristes qui peuvent accuser le gouvernement de corruption et de collusion avec les puissances occidentales extérieures, de spoliation des richesses et le retour d’une forme de colonialisme. Les Nigériens deviennent conscients de cette exploitation et sont de plus en plus nombreux à dénoncer cet accaparement des terres par la France. Ils souhaitent enfin percevoir les retombées économiques de l’exploitation des mines chez eux.

Enfin, la France et Areva ont un rôle extrêmement important dans la démocratie nigérienne et des collusions préoccupantes ont été dénoncées par plusieurs associations pour la défense des droits de l’Homme et contre le néo-colonialisme en Afrique telle que Survie. Deux exemples témoignent de cette proximité entre la France et le Niger et du manque de considération sur les questions de développement et de démocratie dès que des mesures contraignantes sont prises sur l’uranium destiné à la France. Tout d’abord, le premier président élu du Niger, Hamani Diori a fait savoir, en 1973 suite au choc pétrolier, que le prix de l’uranium allait être revu à la hausse pour l’ancien colonisateur, qui bénéficiait de tarifs avantageux. L’historienne Gabrielle Hecht résume ainsi la vision de Diori : « Le Niger pouvant contribuer à l’exceptionnelle nucléarité de la France, raisonne Diori, il serait normal que la France contribue de manière exceptionnelle au développement du Niger ». Alors que la France dispose d’une base militaire sur place et de soldats prêts à intervenir en toute situation, aucun soldat n’est sorti de la caserne lors du coup d’Etat contre Diori, en 1974, mené par Seyni Kountché, bien plus favorable à laisser le prix de l’uranium tel quel. L’histoire se répète en 2009-2010, lorsque l’ancien président Nigérien, Mahamadou Tandja, cherche à briguer un troisième mandat de manière anticonstitutionnelle et à ouvrir le marché de l’uranium aux Chinois et aux Iraniens. Malgré une forte contestation populaire, Nicolas Sarkozy et Anne Lauvergeon (alors présidente d’Areva) viennent signer un pré-accord d’exploitation de la mine d’Imouraren en 2009 avec Tandja, qui concède une augmentation des prix en contrepartie de l’assurance du marché, toujours préférentiel, à Areva. La contestation ne faiblit pas et Tandja est finalement victime d’un coup d’Etat le 18 Février 2010. Cet écartement du pouvoir ne menace pas le marché de l’uranium selon Alain Joyandet alors secrétaire d’Etat à la Coopération et à la Francophonie : « il n’y a aucune raison de craindre que le partenariat à long terme qu’Areva a construit avec l’Etat Nigérien et les populations locales ne soit perturbé ». Ce qui peut laisser penser que ce coup d’Etat était opportun pour les intérêts français.

Le rapport d'Oxfam et d'autres ONG sur le manque de transparence d'Areva (pdf, 2.1 MB)

 

 

Publication de Survie sur les liens entre Areva et l'Afrique (pdf, 2.5 MB)

Un terreau fertile pour l’implantation de groupes djihadistes

Les Nigériens sont donc les principales victimes de l’exploitation de leurs ressources puisque, par exemple, malgré la présence d’uranium, près de 87% de la population n’a pas accès à l’électricité. Les groupes djihadistes peuvent facilement se baser sur cette inégalité et les manquements de considérations sociales et écologiques d’Areva pour recruter. Ils le font d’autant plus facilement que le manque d’éducation dans les campagnes facilite l’adhésion à ce discours. Selon le journaliste Nigérien Sedik Abba, auteur du livre Voyage au cœur de Boko Haram : Enquête sur le djihad en Afrique Subsaharienne (Editions L’Harmattan) : « le sous-développement alimente le terrorisme, pour 100 dollars, 150 euros, on peut recruter un jeune parce qu’il n’a pas de perspective. (…) Dans la région de Diffa, les jeunes avaient pensé qu’ils pouvaient adhérer à Boko Haram, non pas par idéologie, mais parce qu’ils y voyaient un employeur. ». Quand les Nigériens voient des expatriés venir au Niger et profiter d’un immense logement, avec piscine, électricité, jardin, d’un hôpital neuf… alors qu’eux n’ont pas forcément accès à de l’eau salubre, on peut comprendre qu’une défiance émerge face à des populations perçues comme néocoloniales, même si elles interviennent avec la meilleure volonté du monde, comme c’est le cas pour les humanitaires d’Acted. Mais qu’est-ce qui différencie, aux yeux d’un Nigérien, un personnel d’Acted d’un personnel d’Areva en visite dans le parc de Kouré ? Pour ceux qui les connaissent et les côtoient, certainement beaucoup de choses, mais pour ceux qui n’ont pas eu accès à l’éducation, et ont subi une instrumentalisation idéologique, la distinction peut ne pas se faire. Par ailleurs, la présence de plus en plus forte de l’armée française dans la région du Sahel et au Niger accentue ce sentiment de défiance pour plusieurs raisons.

Une présence militaire contestée et contestable dont nous ignorons tout

Aux origines des conflits et de l’implantation des réseaux djihadistes

Les origines de ce conflit entre les djihadistes, les populations locales et les Etats membres du G5 Sahel sont complexes et anciennes. Le travail du journaliste Rémi Carayol fournit des pistes pour les appréhender et nous permet de comprendre que les djihadistes qui sévissent en Afrique de l’Ouest n’ont que peu de points communs avec les djihadistes que nous « connaissons », qui frappent en Europe et surtout au Moyen-Orient. Tout d’abord, la population rurale du Sahel fait partie des plus pauvres du monde, que ce soit au Mali, au Niger ou ailleurs. Ils sont souvent agriculteurs (Daoussahaks, proches des Touaregs) ou bien éleveurs, comme les Peuls. Le tracé des frontières des pays lors des indépendances a contribué à rassembler des ethnies qui ne vivaient pas ensemble ou à séparer celles qui étaient proches. Des conflits intercommunautaires peuvent donc facilement se créer sur la base de ces territoires de vie non choisis, des tensions qui surviennent lors d’un vol de bétail par exemple, aux conséquences exacerbées par la pauvreté.

Les tensions étaient déjà fortes depuis quelques temps entre les Peuls et les Touaregs, mais elles se sont intensifiées depuis 2013, avec des massacres engendrant des opérations de représailles dans chacune des communautés. C’est donc face à ces massacres et ces dangers que les Peuls se sont alliés à certains groupes islamistes comme l’Etat Islamique du Grand Sahel (EIGS) ou Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI), pour se protéger, protéger leurs proches, leurs familles, leur bétail et leur communauté, davantage que par conviction religieuse. En se substituant à un Etat défaillant et en proposant les services nécessaires à la population (scolarité, justice, eau…) l’Etat islamique se rapproche des communautés sous un angle favorable. Dans le même temps, il menace les populations locales et il est difficile pour elles de s’y opposer. De nombreux chefs et notables ruraux l’ont payé de leurs vies lors d’exécutions publiques au centre des villages. Il n’y a pas d’alternatives. Cet Etat fait miroiter aux jeunes un avenir radieux, grâce à de l’argent, des motos, des armes… L’enrôlement est donc souvent la seule possibilité d’évolution. Grâce à des entretiens réalisés par diverses associations et journalistes dans les prisons, dans la plupart des cas, nous savons aujourd’hui que le recrutement n’est pas basé sur une conviction religieuse. Le gouvernement nigérien présente actuellement les Peuls comme des « barbares » ou de « dangereux terroristes », alors qu’un dialogue a longtemps été possible, avant qu’ils ne choisissent des alliés puissants et armés face au manque de considération de l’Etat nigérien et aux agressions auxquelles ils devaient faire face. Aujourd’hui ce dialogue n’est plus possible à cause d’une radicalisation de chaque camp et les massacres succèdent aux massacres.

Une intervention française éloignée dont on parle peu

Depuis 2013, la France intervient militairement au Mali dans le cadre de l’opération Serval « pour lutter contre l’implantation dans le Sahara de groupes djihadistes. » En 2014, le président François Hollande annonce que l’opération va se poursuivre et s’étendre à l’ensemble des pays du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad) sous l’appellation de « Barkhane ». 6 ans plus tard, cette opération, que l’ancien président Français déclarait « brève et sans risque d’implantation » est toujours en cours. Elle est même en voie d’intensification depuis l’attaque d’un camp de soldats Nigériens dans la région d’Inates en décembre 2019, qui avait fait 71 morts chez les forces gouvernementales et provoqué le sommet du G5 Sahel de Pau le 13 Janvier 2020. Sur un territoire grand comme l’Europe, la France et l’Estonie sont les seuls pays extérieurs à intervenir depuis le retrait des Etats-Unis annoncé fin 2019, avec la présence de 5100 militaires européens. Ces forces spéciales agissent en collaboration avec les armées nationales des pays du G5 Sahel.

De ce conflit mené loin de chez nous, nous ne savons pas grand-chose. Souvent les médias nous parlent de neutralisation de djihadistes dans la zone, un terme bien agencé signifiant que notre armée, notre Etat, nous, avons ôté la vie à des personnes que nous ne connaissons qu’à travers un prisme biaisé. On nous parle de chefs de guerre neutralisés ou du nombre de combattants éliminés, mais nous ne savons rien d’eux. Ils sont dénoncés par les médias comme des « fous de dieu », des « fous d’Allah », alors qu’ils recherchent uniquement la protection et la considération qu’ils n’ont pas obtenues de leurs gouvernements. L’armée Française elle-même ne sait pas si les cibles qu’elle atteint sont celles qui sont recherchées, si les responsabilités de chaque djihadiste abattu sont établies. D’autant plus que les victimes collatérales sont inévitables et nombreuses, malgré le discours des « frappes chirurgicales », puisque certains djihadistes vivent dans des villages au milieu d’habitants qui ne font pas partie du mouvement.

Une collaboration de l’armée française avec des milices

Depuis 2014, le Niger mène une campagne de dénigrement et de répressions contre les peuples Peuls du Nord-Tillabéri, avec des intimidations, des arrestations arbitraires et des emprisonnements d’hommes, femmes et enfants, des brutalisations de civils, des viols… C’est depuis cette période que les Peuls ont majoritairement cherché un soutien extérieur pouvant les aider. Ils n’ont trouvé que les groupes djihadistes pour les soutenir, l’armée française et la force Barkhane soutenant l’armée nigérienne. Manquant de moyens d’interventions, l’armée nigérienne a intensifié sa répression contre les populations du Nord en faisant appel et en soutenant des milices Touaregs Maliennes comme le Mouvement pour le Salut de l’Azawad ou le Groupe d’Autodéfense Touareg Imghad et Alliés (MSA et GATIA). Celles-ci ont terrorisé les populations Peules. Face aux massacres, les djihadistes n’ont aucun mal à recruter et à faire monter un sentiment anti-Français et anti-gouvernement. Ils massacrent à leur tour des populations Touaregs ou perçues comme telles et gagnent en puissance face aux armées traditionnelles.

Si la France ne participe pas directement aux massacres menés par ses alliés, elle en est complice par son silence sur la scène internationale. Selon certains témoignages, elle apporterait un soutien aérien, ou une solution de repli lors des interventions des milices Touaregs. Interrogé par des journalistes, le ministère français de la défense parle de « collaboration ponctuelle » avec ces milices, sans moyen de connaitre le détail et la motivation de ces collaborations. Dans tous les cas, l’armée française parle de lutte contre le terrorisme et ne sort jamais des éléments de langage. Elle annonce demander une enquête qui doit déboucher sur un rapport officiel avant d’émettre d’éventuelles condamnations, mais il est impossible de savoir si les enquêtes ont réellement débuté. Pourtant, depuis l’alliance entre Barkhane et ces milices Touaregs en Juin 2017, plusieurs massacres ont eu lieu dans des villages peuls au Niger, menés par le MSA et le GATIA faisant des centaines de morts. Certains officiers français vont jusqu’à justifier l’utilisation des conflits inter-ethniques pour lutter contre le terrorisme. Au final, les mouvements djihadistes se nourrissent de ces massacres pour recruter et exister. Cela alimente l’idée d’une collaboration entre l’armée, Barkhane et les responsables des massacres. Le point d’orgue de cette escalade violente a certainement été atteint à la fin du mois de Mars et au début du mois d’Avril 2020 ou deux opérations des Forces Armées Nigériennes (FAN) consistaient à arrêter et enlever 102 civils Touaregs et Peuls dans la région d’Inates où avait été tués 71 soldats Nigériens en décembre. Ces opérations s’apparentent fortement à une vengeance aveugle. Aujourd’hui il ne fait guère de doutes pour les populations locales que ces civils ont été emmenés dans le désert, exécutés et enterrés. La brutalisation de ces attaques et des opérations de Barkhane fait qu’aujourd’hui, certains civils craignent davantage les armées régulières que les colonnes de djihadistes. Quatre autres opérations de ce type ont été menées, toujours par les FAN, avec le soutien tacite de la France, entre le 23 Février et le 3 Avril 2020, faisant entre 5 et 15 victimes par opération.

La France est donc accusée d’être complice des massacres et ne souhaite en aucun cas le dialogue ou les négociations avec les forces djihadistes. C’est d’ailleurs ce qui est dénoncé par le Mali, qui avait entamé des négociations pour un cessez-le-feu, mis à mal par l’intervention de Barkhane. La compréhension des phénomènes permettant l’implantation locale des djihadistes est donc d’autant plus compliquée. L’escalade de la violence, assumée par la ministre de la Défense Française Florence Parly lorsqu’elle parle de « tondre la pelouse », (comprendre : couper fréquemment la tête du réseau djihadiste), semble pourtant être un échec depuis quelques temps. En effet, depuis l’intervention de 2013, les djihadistes ont gagné du terrain, les combattants des armées régulières sont de plus en plus mal vus par les populations. Un sentiment anti-France se développe grandement au Mali et au Niger, où l’on peut assister à des manifestations au cours desquelles le drapeau bleu-blanc-rouge est brulé. Cela contraste grandement avec la foule qui avait accueilli François Hollande en 2013 à Tombouctou.

Le manque de préparation et de cohérence de l’armée française complique ses relations avec les habitants

Au-delà des accusations de complicité des massacres auxquelles elle doit faire face, l’armée française, est également accusée d’abandonner ses informateurs et ses traducteurs, retrouvés par les djihadistes et leurs réseaux de renseignements et exécutés publiquement. En 2015 et 2016 ces opérations « Traitres » et « Traitres 2 » ont été diffusés sur internet par les djihadistes d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Par ailleurs, les forces françaises n’offrent pas de réelle protection aux populations, et le chercheur Yvan Guichaoua estime que « la libération se transforme souvent en occupation sans bénéfice pour les populations locales ». Ce manque de protection n’incite pas à aider l’armée française et contribue aux tensions avec des soldats français, qui en viennent à voir tous les habitants comme complices des djihadistes. Le manque de formation, de perspectives et de connaissance des cultures locales par les forces françaises est également un frein à la collaboration avec les populations locales. Les soldats français s’engagent suite à des campagnes publicitaires qui mettent l’accent sur l’esprit d’aventure, la cohésion… et déchantent rapidement lorsqu’ils sont sur le terrain, font face aux chocs psychologiques et vivent l’abandon de leur hiérarchie. Ces phénomènes sont rapportés dans le livre Mauvaise Troupe (Editions les Arènes) de Justine Barbant et Leïla Minano sur la base de témoignages de soldats intervenant en Afrique.

Par ailleurs, hormis quelques sorties de soutien opérationnel sur le terrain, les soldats français et ceux composant la Mission des Nations Unies au Mali (MINUSMA) ne font qu’organiser et superviser les opérations, entrainer les troupes des armées du G5 Sahel, en laissant l’engagement physique à ces soldats. Les principales victimes des combats sont donc les soldats des armées locales, mises sous tutelle par l’opération Barkhane. Peu à peu c’est donc l’ensemble des populations touchées par ces affrontements et les proches des victimes qui dénoncent les comportements et l’intervention des forces françaises.

Enfin, le soutien à bout de bras de la France à des régimes autoritaires, accusés de corruption et qui font face à une contestation populaire comme c’est le cas d’Ibrahim Boubacar Keïta, renversé le 18 Août par l’armée Malienne et de Mahamadou Issoufou au Niger, ne facilite pas la popularité de l’armée française auprès des habitants. Les populations y voient le retour d’une époque coloniale où les victimes sont Nigériennes et les donneurs d’ordre occidentaux, pour le seul intérêt des élites et des puissances étrangères. Depuis le sommet de Pau du 13 Janvier 2020, l’exécutif Français met la pression sur l’Etat-major et les armées du G5 Sahel pour avoir des résultats notables. L’armée française a d’ailleurs utilisé des drones pour la première fois, les opérations se sont intensifiées et, quoi qu’en dise le ministère, les victimes collatérales sont de plus en plus nombreuses. La lutte contre l’impunité décidée lors de ce sommet s’applique à tous, sauf aux différentes forces gouvernementales. En clair, rien ne semble fait pour apaiser les tensions et trouver des solutions qui puissent mettre fin aux affrontements.

La nécessité de nouveaux paradigmes

En intégrant ces éléments, l’attentat du 9 Août apparait comme le résultat de la politique menée par la France au Niger et la présence de son armée qui n’ont cessé d’alimenter un sentiment anti-blanc et anti-colon depuis plusieurs décennies. Nous aurions donc souhaité que les médias et nos représentants politiques prennent en compte et exposent les éléments historiques, économiques, sociaux… plutôt que d’accabler une population locale qui en est rendue à se vendre à ceux qui la protègent le moins mal.

Quels sont la place et les intérêts de la France dans ces pays ? Quels sont les liens entre les ONG (dont Acted) et l’Etat français qui préfère souvent les subventionner plutôt que d’imposer à Areva/Orano une prise en compte des populations dans le développement du pays ? Ces questions demeurent sans réponses et rien n’indique que les tensions puissent s’apaiser, malgré ce que nous voudrions tous en tant que Français, Nigériens, Maliens…

 

 

Sources :

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