Ainsi donc, l’acharnement psychorigide de l’administration centrale du ministère de la Culture et de la Communication aura eu finalement raison de ce qui restait encore du Centre National d’Archéologie Urbaine (CNAU) installé à Tours. Le plus important fonds documentaire national spécialisé dans ce domaine (12000 ouvrages environ) est actuellement mis en caisse pour être déménagé à Charenton puis très hypothétiquement rejoindre les rayons de la « Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine » – à moins qu’il ne pourrisse quelques années dans un fond de cave, faute de bras pour le traiter –, les bases de données (près de 1300 dossiers monographiques et 33000 références indexées dans la base Millefeuilles) sont éteintes et par voie de conséquence les acquis et travaux de plus de trente années de l’équipe du Centre se trouvent purement et simplement passées par pertes et profits. Ne parlons même pas du sort fait aux membres du personnel, grossièrement placardisés dans quelques services déconcentrés voisins sans aucun rapport avec leur compétence scientifique : à vrai dire, on n’en est plus là après le saccage concerté du droit du travail, à l’heure où, contre l’avis de l’inspection du travail, la ministre du travail elle-même autorise le licenciement d’un délégué du personnel … à celle où toute action revendicative est systématiquement judiciarisée …

 

Créé à la faveur de l’embellie culturelle des années 1980, concurremment avec deux autres « centre nationaux » – le Centre national de Préhistoire à Périgueux et le Centre de recherches subaquatiques à Annecy – le CNAU avait reçu comme eux, dans son champ particulier concernant le domaine archéologique urbain, une triple mission de documentation spécialisée, de formation et conseil et de recherche.

 

Services centraux délocalisés du ministère, ils échappaient à ce titre aux principes de la déconcentration qui régissent les services extérieurs des directions régionales du ministère, notamment les SRA ; exerçant une compétence dans leur spécialité sur l’ensemble du territoire national, ils n’avaient pas pour rôle de faire appliquer les textes législatifs et réglementaires du dispositif juridique. À l’origine, un conseil scientifique indépendant évaluait et orientait régulièrement leur action et leurs programmes. Autant de raisons pour que les trois centres soient considérés par leur tutelle – que la recherche, contre toute logique, n’intéresse pas – comme de vilains canards dans le paysage de plus en plus normé et rigide de la Culture. Le centre d’Annecy a jadis disparu, absorbé par le département des recherches sous-marines (DRASSM) ; le CNP survit comme il peut avec son effectif pléthorique ; le CNAU, devenu au fil des ans simple appendice d’un bureau du service central, continuait miraculeusement à produire, grâce au travail admirable et à la foi chevillée au corps de sa toute petite équipe, mais sa disparition naguère programmée en application de la « RGPP », nouveau cache sexe du démantèlement du service public, vient donc d’être définitivement consommée.

 

Pourtant, ni la production scientifique du Centre, ni son implication multiple et vigoureuse dans les réseaux de la recherche urbaine ne peuvent justifier une pareille vindicte administrative. L’« Annuaire des opérations de terrain en milieu urbain » (base de données Terresurbaines contenant plus de 7700 notices sur 850 villes pour les opérations réalisées de 1985 à 2010), le « Bulletin bibliographique d’archéologie urbaine » (le dernier paru en 2016, concernant les publications 2012, en ligne) qui continuaient à paraître vaille que vaille, la série des « Études et documents » pour la plupart issus de séminaires et tables rondes, et bien sûr les « Documents d’Évaluation du Patrimoine archéologique des villes de France (DEPAVF) » sont des instruments reconnus et largement employés par la communauté scientifique comme par le milieu plus vaste de tous ceux qui ont à connaître de la question urbaine (archéologues, historiens, gestionnaires, services des collectivités, architectes, urbanistes, élus, etc.).

 

Considérant que sa tutelle voulait – sans justification mais à tout prix – s’en débarrasser, il existait cependant des solutions intelligentes pour sauvegarder les acquis du Centre, les développer et les faire fructifier de manière durable. Il eut été, notamment, envisageable de passer une convention, comme il en existe tant d’autres sur le même modèle, avec une unité de recherche tourangelle qui aurait pu accueillir l’équipe avec armes et bagages et lui offrir les conditions matérielles et intellectuelles de l’exercice de ses missions scientifiques. Toutes les parties en cause, autres que l’administration du ministère de la Culture et de la Communication s’étaient déclarées favorables à une telle initiative et ont même longtemps milité en sa faveur. C’était sans compter avec la morgue et l’esprit de clocher de la sous-direction de l’Archéologie dudit ministère.

 

Dans ces tristes circonstances, la lecture de la nouvelle Programmation nationale de la recherche archéologique du CNRA http://www.culturecommunication.gouv.fr/Politiques-ministerielles/Archeologie/Etude-recherche/Programmation-nationale, éditée en 2016, en particulier des pages consacrées à l’Axe 9 (p. 121-135) intitulé Le phénomène urbain ne manque pas de sel. On y apprend, pêle-mêle, que « l’approche géographique de l’espace urbain constitue une avancée très importante … » [et que] « les travaux de l’Atelier de chronochorématique urbaine animé par l’équipe du Centre national d’archéologie urbaine en ont été une belle illustration » ou encore que « l’articulation entre archéologie et aménagement urbain relève encore trop souvent du seul registre réglementaire [et que] les données issues des recherches ne sont pas suffisamment intégrées dans la dynamique d’analyse et de recomposition urbaine contemporaine [et enfin, en conséquence, qu’]il convient donc de réfléchir aux moyens de conférer une meilleure lisibilité aux travaux portant sur les villes et d’en favoriser l’accès non seulement à l’ensemble de la communauté archéologique et scientifique, mais aussi aux professionnels concernés, urbanistes, architectes, aménageurs ou encore élus ». On écarquille les yeux en découvrant qu’il faut « favoriser le partage des données » [que] « c’était l’un des rôles dévolus aux Documents d’évaluation du patrimoine archéologique des villes de France (DEPAVF) pilotés par le passé par le Centre national d’archéologie urbaine (CNAU) … les volumes publiés dans le cadre de cette collection ont permis une lecture diachronique de l’évolution des tissus urbains étudiés, très utile pour la communauté des archéologues, historiens et architectes, tout en étant accessible aux non-spécialistes ». Lesquels (DEPAVF) « grâce à leur structure, les données, tant textuelles que cartographiques réunies, présentent les conditions idéales pour un versement dans des systèmes de gestion informatique ». Versement qui, soit dit en passant, n’est pas une simple opération mécanique mais suppose un lourd investissement conceptuel qui fut naguère réalisé par l’équipe du CNAU comme en témoigne un document mis sous le boisseau par la sous-direction de l’archéologie immédiatement après son édition (Coll. 2004 : Informatisation des documents d’évaluation du patrimoine archéologique des villes de France. Système de gestion de base de données, système d’information géographique. Bilan d’étape 2002-2003. Tours, 2004, 162 p., ill.). Outre de garantir la transmission régulière des acquis de la recherche à l’ensemble de la communauté scientifique, de telles bases relationnelles sont susceptibles d’être également utilisées par les acteurs de l’aménagement du territoire, ce qui participerait à la visibilité des travaux de recherche, souvent très intimistes. Elles constitueraient de surcroît, pour les services prescripteurs, un outil d’aide à la décision en matière de prévention archéologique ».

 

Sans doute faudrait-il songer à la création d’un « organe à vocation nationale » qui seul « peut garantir l’établissement de normes pertinentes répondant aux diverses situations urbaines, leur respect dans le traitement et l’exploitation des données, leur traduction sous des formats pouvant être utilisés par l’ensemble de la communauté archéologique ».

 

Ces fortes recommandations me donnent une idée : pourquoi ne pas installer l’organe national en question à « Tours, lieu de l’étude urbaine par excellence » et le baptiser CNAU ?

 

Doit-on penser, en définitive, que ladite Programmation nationale de la recherche archéologique n’a pas vocation à orienter les décisions de l’administration du ministère en ce domaine ? En tous cas, celle-ci ne s’embarrasse pas de ce genre d’arguties scientifiques et n’est apparemment pas contrainte à s’y conformer. Illustration, sans doute, du vieil adage : «  En France, quand on veut enterrer un problème, on crée une commission ».

 

Pierre GARMY

 

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