Cause Animale : chronique d’un activiste

"Chronique d’un activiste de la cause animale, l'Archétype du sauveur", est un ouvrage-phare, reflet de plus de dix ans ans d’histoire de la cause animale en France et en Europe. Portrait d’un homme, plongée parfois cocasse dans une société qui veut ignorer ses bas-fonds. Préface du cinéaste Jan Kounen. Fiche de lecture.

Récit choc préfacé par Jan Kounen © "Archétype" Récit choc préfacé par Jan Kounen © "Archétype"

Chats torturés, Animal Liberation Front, Sabotages de chasse, campagne contre les animaux de laboratoire  : premiers combats

Tout commence par une rencontre : celle d’une sauveuse de chats propre sur elle qui se révèle une activiste chevronnée la nuit. Découverte d’un trafic via une clinique vétérinaire, raid au fond d’une campagne glauque sur la maison de « Cruella », dont le passe-temps est d’ouvrir et de refermer à la chaîne des chats « sans raison médicale apparente ». Echec. Puis c’est la découverte de l’Animal Liberation Front. Une première action a lieu vers un abattoir vétuste en région parisienne, où les activistes manquent de peu de recevoir une volée de barres de fer. Retour à la case départ, découverte des sabotages de chasse. Puis c’est l’Europe, la Hollande, la campagne « Stop Hundington Animal Cruelty » (Shac). Echos médiatiques : le Financial Times écrit « Un petit groupe d’activistes réussit là où Karl Marx, la Bande à Baader et les Brigades rouges avaient échoué ». Souvenez-vous : le laboratoire Huntingdon Life Sciences (HLS), ce labo de Cambridge rendu célèbre par une vidéo sur YouTube où l’on voit un laborantin tabasser à coups de poings un petit chien (voir ici). Pour l’auteur, c’est l’arrestation, le fichage comme terroriste. Bref, il devient un habitué des fichiers du FBI et de la DGSI en France (ex « Renseignements généraux »).

Les mafias des pays de l’Est et les « mendiants-machines »

De retour à Paris, l’auteur, "Archétype" (voir ici sa page sur Facebook) tombe sur « Séraphine », spécialiste du « retrait de leurs animaux aux sans-abris roms ». Dès lors, il découvre un réseau de parrains, qui règnent à la matraque sur des dizaines de mendiants, auxquels ils prêtent chats et chiens, qui semblent alors avoir remplacés les bébés et jeunes mères pour capter la charité publique. Commencent six années où, sous les déguisements les plus divers, l’auteur et ses acolytes s’emploient à kidnapper les animaux, les placer, repartir en chasse, tandis que les réseaux se contre-organisent : le trafic de chiens inter-européen  s'accroît pour compenser les animaux retirés, presque aussitôt remplacés, les mendiants qui se sont laissé arracher leurs animaux sont terrorisés, battus, des guetteurs se mettent en place, des complicités s’étendent à tel point que l’auteur découvre un parking parisien dont le dernier sous-sol est réservé aux réseaux, la nuit, qui s’y installent avec voitures, mendiants, chiens, couchages et nourriture. L’aventure se termine avec l’attentat du Bataclan, les états d’urgence et l’arrestation du petit groupe.

Ce que j’en pense : des ruses de la politique et de la répression contre les activistes écolos, et les écolos de terrain

Sur le plan juridique, l’auteur souligne comment il a été progressivement chassé des sabotages de chasses et des campagnes contre les tests sur les animaux par une législation aux ordres. Exemple, la chasse : « … leur véritable riposte fut juridique. Ils firent jouer leur pouvoir politique et les amendes pour stationnement interdit commencèrent à pleuvoir sur les saboteurs garés (certes quelque peu à l’arrache) non loin des propriétés privées sur lesquelles se déroulaient les chasses. Puis en peu de temps, un décret fut introduit dans le « Code de l’environnement » (notez la subtilité) qui fit passer l’entrave à la chasse pour un délit. L’article 2 nous dit que « Le ministre d’Etat, ministre de l’écologie, de l’énergie, du développement durable et de la mer, en charge des technologies vertes et des négociations sur le climat, et la ministre d’Etat, garde des Sceaux, ministre de la justice et des libertés, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret ». Il faut croire que nous menacions l’écosystème lui-même. » En tout cas, ils menacent l’éco-système agro-industriel : ainsi, les activistes assez extrêmes des campagnes anti-vivisection feront les frais d’une législation renforcée à l’échelle européenne… Quant à la lutte de l’auteur contre les trafics de chiens et chats des mafias, elle sera arrêtée par les états d’urgence. Le répression a toujours accompagné les écolos de tous poils et de toutes plumes : ce sont Monsieur Hollande et le premier état d’urgence qui interdisent aux associations de défiler lors de la conférence de Paris sur le climat, fin 2015 ; au barrage de Sivens, la violence policière fait un mort, à Notre-Dame-des-Landes, à Bure, c’est une répression forte, violente, méthodique, tandis que Nicolas Hulot s’agite oralement. Pour autant, les choses ne sont pas univoques : la législation environnementale de l’Union européenne permet de multiplier les recours contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ; des policiers constitueront une brigade animale bénévole à Paris. Pour autant, il n’y a pas de « Grand débat » sur la répression, où les décisions concenant le "developpement durable" sont déjà optées (le développement durable, c'est ainsi sans doute que l'on appelle la nature. Par extension, je suppose que l'on y met la chasse) (voir ici).

La cause des Roms ou la cause animale : peut-on lier les deux ?

L’auteur a pleinement conscience des risques éthiques de sa cause : moralement, peut-on retirer des chats ou des chiens à un mendiant s’ils sont ses seuls subsides ? Il répond oui si le mendiant est exploité par un réseau mafieux et semble avoir veillé méthodiquement, avant chaque "retrait", qu’il en soit ainsi. Son action (ce livre est surtout de l'action, tirée vers le haut par des points philos parfaits à mon sens) souligne combien l’homme et l’animal sont niés et confondus dans la même exploitation, mis hors sol dans des villes indifférentes et elles-mêmes hors-sol. Ô élevages hors-sol. Il souligne la dissociation entre le statut de l’animal, selon qu’il soit un familier, où le produit d’une extermination de masse. C’est donc à une réflexion profonde sur notre nature et la nature qu’il nous convie. Mais son échec me paraît contenu au départ par les risques de cette dissociation morale, ce hiatus, qu’il vit lui-même de plus en plus douloureusement.

Et l’extrême-droite, dans tout cela ? Justement…

Goebbels promettait les camps d’extermination à ceux qui maltraitaient les chiens et chats (voir ici), et une partie de l’extrême-droite est « écolo », comme en témoigne par exemple les ouvrages de l’ambigüe Hervé Juvin, numéro cinq sur la liste aux européennes présentée par Mme Le Pen (voir ici). Ce que « Archétype » souligne, à travers de multiples anecdotes, c’est que la haine des mendiants Roms et la compassion envers leurs animaux font bon ménage dans certain milieu. On expulse l’un, on chouchoute l’autre. Cette confusion des genres piégera l’auteur, inconstestablement anti-raciste. Et signera une descente aux enfers médiatique qu'il a su relater avec distance et humour.

Conclusion

Un récit cru, rapide, brillant, cauchemardesque, à hurler de rire. La vie, quoi ! Comme l’écrit en préface Jan Kounen, « Ce livre parle de notre époque et la regarde par une fenêtre inconnue pour moi ». Un livre comme une série d’univers emboîtés, où l’on passe des shootings de Laetitia Casta, d’Audrey Tautou (l’auteur a été l’assistant d’un photographe connu), aux parrains de la mafia, aux balances et « serrures » des « flics », en passant par toutes les conditions animales. L'auteur semble avoir fini par connaître le "Tout-Paris", sans guère y attacher d'importance, plein de gens en tout cas fascinés par cette trajectoire, extrême mais humaniste, les profondeurs de pensées que "Archétype" retire de ses actions, sa vision du réel et de la conscience animale à travers ses états de conscience modifiée (autant de thèmes qui le rapprochent d'un cinéaste comme Jan Kounen, ou Anne Paris, compagne de celui-ci. Jan Jounen, connu notamment pour Mère Océan, Blueberry, l'expérience secrète) (voir ici). Ce « Robin des bois » (selon le Préfet de police de Paris), est accompagné d’une série de personnages tous plus cocasses, délirants, touchants les uns que les autres. A lire d’urgence (en numérique, mais pour un prix très raisonnable).

Les acolytes d'Archétypes : déguisés pour ne pas être connus des méfiants, avec un certain sens de la mise en scène. © Archétype Les acolytes d'Archétypes : déguisés pour ne pas être connus des méfiants, avec un certain sens de la mise en scène. © Archétype

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.