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Billet de blog 10 mai 2022

De quoi Monsieur Macron est-il le nom ? Le césaro-narcissisme

A la recherche de l’idéologie jamais eue ? On a souvent dit que Monsieur Macron était un vide conceptuel. Pour ma part, je ne crois pas. Car on peut mettre un « isme » sur son idéologie.

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Le parrallèle un peu incongru est dû à Michel-Ange Flori, un afficheur publicitaire du Sud qui avait publié une autre affiche où Emmanuel Macron apparaissait grimé en Hitler. Ce qui lui a valu 10000 euros d’amende en Première instance. Mais les différences avec le Maréchal sont évidentes, ne serais-ce que parce que ce n’est pas l’échec militaire qui l’a porté au pouvoir, mais un petit tiers des Français. Mais qu’aurait fait Pétain si les algorythmes lui avaient permis de connaître les opinions de chaque Français et qu’il avait été emporté, au-delà de son antisémitisme, par le vertige de l’ubris ? Et évolué sans le contre-pouvoir très limitant de la France Libre et de l'alliance des démocraties ?

Cette recherche d’une improbable idéologie macronienne n’est pas une quête vide de sens. Cet insaisissable personnage ne se laisse pas facilement saisir. Le macronisme est-il un populisme ? Macron est-il un fasciste, comme l’écrivent certains ? Quel autoritariste est Monsieur Macron ? Macron possède-t-il en son cœur ce quelque chose d’Orwellien qui nous précipite dans le mur ? Est-il un «orbaniste» néo-hongrois à la mode française ? Un démocratérien dur libéral, se mutant en autocrate illibéral quand il faut lâcher du lest, «quoi qu’il en coûte» - mais alors aux autres, surtout. Pour cela, le récent interview de l’ex-députée de En marche, Frédérique Dumas par André Bercoff sur Sud-Radio est un moment d’anthologie, qui nous montre à la fois le cœur du système et son autocentrage sur un égo en roue libre, celui du Président «nouveau» réélu par des Français «nouveaux», qui «l’obligent». Mais à quoi, alors? Voir ici ce long interview, glaçant, que l’on ne manquera pas de réécouter lors des cinq années qui viennent. A lire aussi le livre de Frédérique Dumas, Ce que je ne veux pas qu'ils vous disent, publié chez Massot, et qui a justifié cette mise en lumière.

Moments forts.

« On est dans un décor de théâtre artificiel, à tous les niveaux ». (Sur l’impossibilité de répondre aux ministres à l’Assemblée nationale.)

« Il va avoir cette posture, mais il n'en fera jamais rien » (Sur la fascination et l’écoute qu’il paraît donner aux autres.)

« En fait c’est quelqu’un qui veut être libre, en confisquant la liberté à tous les autres... Parce que sa liberté, il la revendique tout le temps... »

« Le problème c’est qu’il est effectivement persuadé qu’il sait, voilà, ça c’est sûr (…) quand vous parlez à ces personnes... c’est pourquoi je prends le film Matrix, vous avez l’impression de parler à une matrice, à un programme informatique, il ne vous écoute pas ».

« Ils prennent une décision qui n’a aucun intérêt sanitaire et, en plus, ils décident d’avoir envie d’emmerder une partie des gens ». (Sur les mensonges liés au Covid et à la vaccination.)

« Au moment où il dit ça, c’est d’ailleurs ce qu’il a fait depuis le début du mandat, à partir des Gilets jaunes, quand il s’est rendu compte que... il a dit lui-même cette phrase, '' quand la défiance a commencé à s’installer c’est irrémédiable ''. Quand il comprend ça, il cherche plus à rassembler : il cherche plus à réconcilier. Au contraire, il se dit, sa stratégie électorale vient, je dois renforcer mon noyau dur, pour, effectivement, passer le premier tour et me retrouver en face de Marine Le Pen... Donc à ce moment-là il a décidé de cliver ».

« A sa décharge, c’est un peu comme un algorythme, car souvent les gens sont fascinés par lui intellectuellement ».... « eh bien, oui, je dis que c'est comme si vous étiez fasciné par un algorythme... eh bien oui, un algorythme ça peut apprendre une encyclopédie par cœur (…) mais ça n’a pas de modération humaine ».

« Ne dis pas ça parce que ça fait monter le Rassemblement national ». (Sur la censure systémique des députés dissidents par le groupe parlementaire de En Marche.)

« Ce qui est négatif, ce sont de faire des choses qui ne vont pas. Non (pour eux) c’est de le dire ».

« C’est pourquoi je lui disais tout, pour qu’il se rende compte que je suis loyale. Mais je me suis rendue compte qu’il ne comprenait pas. Il a un problème d’empathie. Il a un problème de compétence sociale ».

« Plusieurs fois, au moment du Grand Débat, il dit... '' je viens de découvrir... Je viens de me rendre compte qu’il y a des femmes célibataires qui ont des problèmes ''. A chaque fois, c’est quand lui commence à se rendre compte de quelque chose que ça devient... une réalité ».

« A sa décharge... quand on est déconnecté on ne sait pas qu’on est déconnecté. »

Sur l’idéologie : « Il y a certaines personnes qui disent... une dictature et autres... de toute façon quand on dit ça, plus personne ne vous écoute... donc moi ce que j’essaye de dire juste c’est qu’on est pas du tout... qu’on est dans une démocratie abimée et que ça ne va certainement pas avancer, surtout quand on se compare à d’autres démocraties, que ce soit en Europe ou ailleurs ».

Sur la séparation des pouvoirs : « la justice on sait qu’elle n’est pas indépendante (…). Il y a deux poids et deux mesures, et ça tout le monde le sait ». « Ensuite le troisième pouvoir, c’est l’exécutif, le gouvernement... tout le monde sait que les ministres n’ont aucun pouvoir ». « Nous avons trois pouvoirs théoriquement séparés qui n’ont pas de pouvoir »...

« En revanche, tout d’un coup, il y a un endroit qui s’appelle l’Elysée, et toute la substance se déplace vers cet endroit-là. (…) Et l’Elysée c’est quoi ? C’est une espèce de vide juridique, d’abord, je trouve. L’Elysée c’est un endroit où la Constitution dit '' Le Président de la République est irresponsable '' »

Voilà, tout est là, ultra-condensé. C’est pourquoi on ne parlera certes pas de fascisme à propos de Monsieur Macron, mais d’une pratique « troisième bonapartiste » du pouvoir (la vision industrielle en moins), sur un mode plébiscitaire, populiste - et alimentant une chaîne d’oligarques. D’où « césarisme ». Faisant tout reposer sur un seul homme, ce qui compte dans ce césarisme c’est la psychologie de cet avatar de César. Comme l’homme suit une dynamique autocentrée, égotique, ruinant dans son champ d’action tous les pouvoirs, on dira de lui qu’il est un narcissique profond, dont Frédérique Dumas montre, admirablement, qu’il dispose de peu de compétence sociale, d’une empathie faible. A l’évidence, l’homme souffre d’une pathologie psychologique lourde. D’où « césaro-narcissisme ». A mon sens, bien sûr, ceux qui imaginent qu’il ne nous emporte pas vers une forme de tyrannie se trompent, oblitérant la dynamique de cet égo extrême et, probablement, tourmenté. Il profitera de toutes les occasions de crise, de chaos, pour renforcer son emprise. Puis viendra le moment où il se prendra les pieds dans ses nœuds.

Pierre-Gilles Bellin

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