Drôles d’affaires de la rénovation du Zoo de Vincennes : confidences de l'initiateur

On a oublié que c’est une association qui est à l’origine de la rénovation du Zoo de Vincennes. Retour sur cette histoire qui figurerait en bonne place dans un cours de lobbying, pour une réussite… ayant abouti à un échec mais à une réussite absolument inconnue. Histoire d’une spirale aboutissant à un rapport de la Cour des Comptes. Par Pierre-Gilles Bellin, initiateur de la relance de ce projet.

2014 : réouverture du Zoo de Vincennes (https://en.wikipedia.org/wiki/Bois_de_Vincennes). Février 2017 : la Cour des comptes tire l’alarme sur les finances du Zoo et du Muséum d’histoire naturelle de Paris. 2004 : notre association, exprimant les vœux de scientifique à l’intérieur ou proches du Muséum (contraints au devoir de réserve), lançait un concours d’architecture fictif pour remettre à l’ordre du jour la restauration du zoo des années 1930, qui tombait en ruines. Du Figaro (https://groups.google.com/forum/#!topic/fr.misc.transport.urbain/3nYW_5_D8Sg), à FR3 en passant par Métro, beaucoup de médias rendirent compte de cette initiative « sympathique » ou un peu « folle » (mégalomane serait plus exacte – consulter notre site Arca Majore, "l'Arche majeure" en latin, mais il fallait frapper l’opinion publique par des images grandioses). Dès lors, les tutelles ministérielles dont dépendent le Muséum d’histoire naturelle de Paris (Enseignement supérieur et de la recherche, Environnement aujourd’hui, Culture à l’époque je crois) lancèrent un appel d’offre vers des cabinets d’architecture puis, de là, trouvèrent les financements (ci-dessous, l'un des projets : chacun se distinguait par son genre, serres disparaissant en ondulations pour l'un, zones unies du lac, du zoo et de Bois pour l'autre, plutôt "urbain" pour celui-ci, etc.).

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Quand une minuscule association veut sauver le Monde, comment faire ?

Nous constations, les deux fondateurs de cette association, l’Association pour la Rénovation du Bois de Vincennes, une logique dramatique de destruction du vivant ; et que l’outil dont disposait la France, le Muséum d’histoire naturelle, avait décliné dans son poids relatif (et absolu) depuis Buffon, Jussieu ou Linné. Le délabrement du Zoo (dont seul le grand rocher avait été rénové grâce à Jack Lang (ce qui a été absolument oublié, je n’ai trouvé aucun lien pour l’illustrer) était emblématique de ce déclin.

Or, ce qu’on ne réalise pas, c’est qu’il y a dans l’Est parisien un regroupement de plusieurs milliers de scientifiques du Vivant, de Jussieu au Muséum en passant par quelques autres laboratoires (http://renovation.associati.free.fr/articlepierremerlin.HTM) ; que la protection et la reconstruction de nos écosystèmes sera une source puissante de création d’emplois : pourquoi ne pas faire de la protection et de la restauration du Bois de Vincennes et du Zoo un emblème international, qui dirait l’excellence de nos professionnels pour quand le problème se posera de manière encore plus aigüe au niveau mondial ? Par ailleurs, depuis la fondation du « Jardin du Roi », ancêtre du Muséum, aucun projet n’inscrivait notre pays dans un grand mouvement, comme avait été la classification des espèces : nous proposâmes de créer à Vincennes une serre qui serait une réédition… réussie… de l’expérience Biosphère aux Etats-Unis (un écosystème clos : pour une visite quoique un peu « pub », voir http://www.nbcnewyork.com/blogs/1st-look/The-Future-Full-Episode.html), nous inspirant d’une équipe du Centre national d’études spatial (CNES), qui menait une expérience d’autarcie absolue (l’expérience Mélissa, ci-dessous), afin de pouvoir faire vivre dans l’espace hommes, plantes… et animaux ?… pourquoi pas ? Une Arche pour le Vivant, en quelque sorte, à l’est de Paris, face à l’Arche des Droits de l’Homme, à l’ouest.

 

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Nous convainquîmes des scientifiques du Muséum de nous donner leur programme pour la rénovation du Zoo, celui-là même qu’ils donnaient en vain à leur propre Direction Générale (cette précision est importante), qui devint le programme de notre concours d’architecture fictif. Nous convainquîmes certaines écoles parisiennes d’architecture de nous suivre, réunissant des équipes françaises, franco-allemandes et des étudiants américains de toutes origines. Le docteur et explorateur Jean-Louis Etienne (il ne le mentionne pas, mais voici le lien de cet homme adorable : http://www.jeanlouisetienne.com/) accepta de présider le jury du dit concours qui se tint à l’Aquarium tropical du Musée de la Porte Dorée, lequel jury réunissait des personnalités qualifiées, des représentants des communes avoisinantes, donc du Val-de-Marne (UMP) et de Paris (donc PS) ; par exemple, Paris était représentée par George Pau-Langevin, qui deviendra Ministre des Outre-Mer sous François Hollande (https://www.facebook.com/georgepaulange20). Le tout sous l’œil des cameras de télévision. Cela a fonctionné : les projecteurs étaient enfin à nouveau braqués sur le Muséum et le zoo, qui a engagé la rénovation.

Vision de l’intérieur du Muséum : un préalable indispensable à la réussite

Il était évident que nous ne pouvions rien faire si nous ne comprenions rien à la problématique interne du Muséum : ce qui était significatif, à l’époque, c’était qu’un Directeur Général administratif avait remplacé le traditionnel Directeur Général qui était d’ordinaire un scientifique. Comme Jacques Chirac avait été élu en 2002, il avait presque aussitôt mis un homme proche de lui à la Direction Générale, et ce fut Bertrand-Pierre Galey, haut-fonctionnaire issu du Ministère de la Culture, que j’avais eu comme professeur… de droit administratif. Il y avait un vrai problème de gouvernance au Muséum, de dérives budgétaires comme de manque de moyens, voire de direction au sens noble de ce terme ; aux scientifiques, le nouveau Directeur général parlait un langage nouveau où résonnaient les mots « commandement », « gestion », « privé » ; de ma position, je voyais bien les conflits, qui s’étaient mis à recouper la problématique droite-gauche. Ce lien exprime une vision – qui n’est pas la mienne – de l’action du DG, vu par deux chercheurs d’HEC Montréal : (http://gestion.evalorix.com/cas/leadership-et-comportement-organisationnel/bertrand-pierre-galey-le-museum-national-dhistoire-naturelle-de-paris/)

Et voici qu’arriva au nouveau Directeur Général un nouveau problème, parfaitement imprévu : un concours d’architecture fictif téléguidé en partie de l’intérieur même de l’institution qui soulignait, pour le moins, que le Muséum en tant qu’organisme de recherche était à la remorque de la recherche internationale. Bertand-Pierre Galey reçut donc à contre-cœur le trublion que j’étais, qui traînait derrière lui ces gigantesques panneaux d’affichage, dont le dessin de 5 m de longueur, au trait, magnifique, génial, de l’équipe américaine. (voir le site Arca majore, http://renovation.associati.free.fr/) ; immense planche que j’étalais à terre en grands froissements, dans le propre bureau de Buffon où il avait installé son imperium, sur ce parquet encaustiqué… tandis que mon ex-professeur de droit administratif, très agacé, me demandait presque de ne pas le faire. Il regarda ailleurs, par les fenêtres, regarda le moins qu’il put la planche, puis me dit un peu à brûle-pourpoint qu’au Ministère de la Culture il avait été spécialiste des « grandes manifestations culturelles » (je compris par la suite combien cela donnerait le « la » à la rénovation du zoo et aboutirait à son échec partiel). Il faut quand même savoir que lorsqu’on sort de l’ENA la culture est à la fin du classement, les corps les plus prestigieux étant la Cour des comptes, le Trésor, etc.

Mais mes sources le dédouanèrent plutôt, en m’expliquant qu’au Muséum les problèmes administratifs, de statuts, etc., étaient devenus prégnants. Bon, soit. Je ne comprenais pas plus pourquoi il insistait tant auprès de moi sur le fait d’être de « droite », dans ce milieu ou tout le monde est de gauche, si cela ne créait pas de problème de gouvernance, mais en même temps il était ainsi quand il était mon maître de conférence : il fallait qu’il se déclarât sans cesse conservateur, mais peu nous importait nous trouvions plutôt sympathique qu’il tente de nous éclairer sur le droit administratif (une sorte de bénévolat condamné à l’échec ; je reconnais aussi qu’il semblait très attaché au Muséum). Je lui demandais si, tout de même, notre projet fictif n’était pas trop cher pour un Etat déjà sur-endetté (on m’avait demandé de le tester, car des gens craignaient le recours à un partenariat public-privé) : il me répondit (à peu près) que rien n’était trop cher pour l’Etat. Je m’étonnais. Il me livra alors comme une vérité essentielle que le caractère régalien de « l’Etat » faisait que l’Etat, justement, avait toujours les moyens. Je continuais à m’étonner. Là, il me dit que lui était parfait connaisseur des contrats de droits public-privé. Nous avions donc confirmation.

Ce qui m’ennuyait c’était que je l’indisposais, le mettais dans une certaine rage ; peut-être lui apparaissais-je un peu comme un « Jeanne d’Arc » de la nature ? Cette position était très délicate pour moi, je savais dès l’origine que par instinct on ne confierait jamais une mission à l’américaine à un homme hors du sérail, en plus supposé « de gauche ».

Ou, pendant ce temps, le Ministre de la Culture de Jacques Chirac, Jean-Jacques Aillagon, se prend les pieds dans notre tapis, considérablement élargi par une campagne de presse du Figaro ; où nous nous retrouvons avec un Musée de l’immigration à la Porte Dorée, en lieu et place du projet ministériel de Musée des arts décoratifs

Dans notre projet, nous envisagions d’unir au zoo le musée de la Porte Dorée par un lien physique, où se développerait un mini-lagon tropical (ci-dessous, l'un des quatre projet : on voit le musée de la Porte Dorée, le lagon, le périphérique parisien sous l'une des serres).

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Or, voici que nous apprenons que Jean-Jacques Aillagon, alors Ministre de la Culture, veut faire de ce musée un Musée des arts décoratifs. Si le bâtiment est un magnifique exemple de l’architecture des années 1930, et que la position de Monsieur Aillagon était donc très compréhensible, cette idée ruinait notre concours sur le plan médiatique. Las. (Ci-dessous, une magnifique photo des années 1930. A cet époque, il s'agissait du "Musée des colonies". Jacques Chirac et Monsieur Toubon ont retourné cette idé, pour dédier le monument à l'immigration... au-dessous, se trouve l'Aquarium tropical, une merveille).

Mais il s’avérait que, pour des raisons que j’ignore toujours, la « rédaction culture » du journal Le Figaro (alors très étoffée) ne voulait pas du « projet Aillagon ». Ni une ni deux, j’appelle le conseiller Culture de Jacques Chirac à l’Elysée, au culot ; j’arrive au secrétariat, explique mon problème et… on me passe celui-ci. Là, en deux mots, j’explique que la Porte Dorée ce n’est ni le lieu, ni l’endroit… mais que seul serait cohérent un… « Musée de l’immigration » (allons : on cherchait une place pour celui-ci, je le savais bien. Jacques Toubon se battait pour cette idée, principalement).

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Suit un échange de courrier, et le Conseiller (dont j’ai malheureusement oublié le nom) me fournit « l’attache » d’un conseiller à la culture de Monsieur Aillagon, rue de Valois. Lequel me reçoit. Là, pour Monsieur Aillagon, ma venue était le message de l’Elysée que son projet était plié, que l’Elysée voulait l’immigration à la Porte Dorée, d’autant que Le Figaro publiait un long article illustrant notre projet par ses vues les plus spectaculaires (par diplomatie, l’Elysée fournit des signes que l’habitué comprend… plutôt que dire les choses directement… et le grain de sable que j’étais était ce signe).

Et ce fut par ce jeu de synchronicités typiquement jungiennes que le Musée de l’immigration prit place Porte Dorée. (http://www.palais-portedoree.fr/)

Comment notre association fut alors marginalisée, éjectée et oubliée, tandis qu’était oublié notre projet centré sur les sciences du Vivant de l’Est parisien et notre idée de réinscrire de manière forte et symbolique la nature dans la capitale

Et nous retombâmes dans le jeu droite-gauche. Il faut ici que je rende hommage à l’ancien Maire de Paris, Bertand Delanoë, pour m’avoir avec son intelligence écouté défendre ce projet transversal fondé sur les sciences du Vivant pour l’Est parisien, aux écologistes de l’époque de nous avoir voté une « subvention d’urgence » (sinon c’était la faillite de l’association) ; mais les conseillers PS n’ont pas suivis : trop politiques, certainement, ils n’avaient pas la vision économico-scientifico-pratique qu’avait eu, par exemple, l’initiateur du développement du plateau de Saclay, le sénateur Noë. A Vincennes, il n’y aurait pas d’Arche pour la vie. Seul en subsisteraient la rénovation inaccomplie à mon sens d’un zoo, et quelques souvenirs sur notre site Arca Majore (http://renovation.associati.free.fr/, voir sommaire : « Repenser la nature dans la ville : le cas de Paris, du Bois et du zoo de Vincennes »).

La Direction Générale du Muséum lança une consultation d’architectes. J’étais devenu son adversaire. Pour contrer le mouvement associatif citoyen que j’avais lancé, elle fonda une structure consultative d’associations, présidé par un homme incontestable dans le milieu écologique, qui sait faire l’unanimité et dont il ne faut jamais dire de « mal » : même s’il nous aurait invités, qu’aurions nous fait dans ce comité, en plus pendant toute une décennie avant que le zoo ne fut rebâti ? Le maire de Saint-Mandé me coupa le micro au cours d’une plaidoirie publique, le maire de Vincennes me reçut pour me signifier de ne pas me « prendre pour un scientifique », la municipalité de Saint-Maurice nous accorda 100 euros de subvention sans rien y comprendre, le député-maire de Maisons-Alfort me fit dire par son assistant parlementaire qu’il ne pouvait pas régler nos problèmes sur sa « cassette personnelle » (quand on connaît depuis les dérives de la réserve parlementaire). Tous ces maires étant de « droite », comme le DG du Muséum, mais mon propos n’avait jamais été de jouer la gauche contre la droite, ou inversement. Bien des années plus tard, les écologistes d’EELV de Maisons-Alfort refuseront mon article sur ce thème pour leur site : il n’était pas « approprié »… à la carrière d’une militante locale qui me voyait arriver dans ce parti, brièvement, sans que pour autant cela ne fasse jamais décoller sa carrière. Le grain de sable que j’étais n’insista jamais : j’étais passé depuis longtemps à autre chose.

Conclusion : crise financière, organisationnelle et de projet au Muséum

Ce qui est ironique, c’est qu’une partie de la force créative de nos jeunes architectes surdoués est passée au projet gagnant, car j’ai eu quelques entretiens « off » avec l’agence qui a décroché le premier prix de la consultation et lui ai passé nombre d’idées, de tuyaux et sous-tuyaux. Pour rien, juste pour l’amour de l’art. Ce qui a en résulté, c’est que le projet gagnant était beaucoup-beaucoup trop cher, et que ça a été une première débandade pour la crédibilité des organisateurs. Vite oubliée cependant grâce à leur habileté médiatique.

L’erreur publique a été de délier le problème zoo de Vincennes-du problème Bois de Vincennes-du problème science du Vivant-du problème emploi et vie économique de l’ensemble Est parisien : nous payons toujours les conséquences de l’absence de vision régalienne et des divisions administratives et politiques Paris-proche banlieue, et de l’absence d’un homme pour tout relier qui aurait pu et du être à mon sens le DG de l’époque du Muséum. « The wrong man in the right place », comme on me dira à la conférence de l’UNESCO sur la crise du Vivant, un peu plus tard… conférence présidée par Jacques Chirac qui fit le discours d’ouverture, je crois (le président de la dite conférence déménageant le mois suivant de Paris à Montréal où il avait trouvé les moyens de travailler. Mais ne peut-on rien de plus pour cette recherche française et européenne ?). (http://portal.unesco.org/fr/ev.php-URL_ID=24543&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html)

Je ne vais pas épiloguer sur le rapport de la Cour des Compte 2017 : « Le Muséum national d’histoire naturelle : une mutation inachevée, une institution fragilisée par le Zoo de Vincennes ». L’établissement doit faire face à un « déficit majeur », engendré par des « choix stratégiques imprudents ». 127 millions d’euros ont été apportés par une société privée dans le cadre d’un « partenariat public-privé », et le coût de remboursement s’élève pour le Muséum à 20 millions d’euros par an, avec des recettes de 12,6 millions, en raison de 912 000 visiteurs au lieu de 1,7 million (chiffres 2015). Les hypothèses de fréquentation auraient été surestimées du fait de « la volonté de présenter un niveau de recettes suffisant pour équilibrer le montage financier ». En clair, le coût des billets est trop élevé pour les familles. Quand, sur notre site Arca Majore nous avons compris en 2005 que les recettes ne seraient jamais au rendez-vous, nous avons conseillé un zoo limité sur le modèle du zoo du Bronx à New-York, pour des recettes maximales afin de financer des budgets de préservation. Et c’est le contraire qui s’est passé, un déficit de plusieurs millions d’euros annuels au détriment des programmes scientifiques de fond. Mais je dirais que nous sommes dépassés par ces mécaniques hors-sol, où se conjuguent conservatismes, manque de discernement, de sens pratique, jalousies et coups fourrés, inculture et irréalisme, pour tous sans distinction (Y compris moi, donc.) (Rapport complet de la Cour des Comptes sur le Zoo et le Muésum : https://www.ccomptes.fr/Publications/Recherche-avancee/%28SearchText%29/zoo%20de%20vincennes)

En morale, les professeurs ne professent jamais ce qu’ils croient professer, les professés leur enseignent tout autant, et c’est ainsi que nous évoluons ou croyons le faire.

Ce fut en tout cas ainsi que nous obtînmes à la Porte Dorée le Musée de l’immigration. Grâce à Jacques Chirac et à l’assistante providentielle de l’un de ses Conseillers. (Ci-dessous, l'une de nos multiples correspondances.)

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