Les agressions policières ont-elles un sens?

Et si les agressions perpétrées par la police n'étaient pas commandées par le gouvernement mais au contraire le signe que l'exécutif n'a plus le pouvoir de contrôler la situation?

J'ai participé aux manifestations du 9/03, 17/03, 24/03 et 31/03, parfois en tant que gréviste parfois en sortant de cours. Je ne peux pas faire état de tout ce que j'ai vu ou entendu au sujet des violences policières. Une chose est claire pour moi: L'attitude des forces de l'ordre est totalement disproportionnée.  A ma connaissance il n'y a eu à Marseille aucun pillage ni aucune attaque pouvant justifier les interventions massives, dangereuses et violentes que nous subissons de la part de la police. Il est clair qu'aujourd'hui les manifestants sont littéralement agressés par "les forces de l'ordre". Trois exemples rapides parmi tant d'autres: Le 17/03 sur la Canebière trois voitures de police, sirènes hurlantes, pénètrent dans le cortège qui a pourtant la densité des grands jours. Le premier véhicule se fraie un chemin dans la foule en exécutant une série très violente d'accélérations suivies immédiatement de freinages, la voiture avance ainsi par bonds et pousse les manifestants qui ne faisaient rien d'autre que défiler tranquillement, au risque évident de les écraser. Le 24/03 je suis devant l'entrée de la gare St Charles où se précipitent au pas de course une horde de CRS car des manifestants sont entrés dans le hall de la gare. Une élève de seconde s'adresse à eux:" Faites attention ce sont des jeunes!" Un CRS s'arrête, la regarde droit dans les yeux et lui dit: "De toute façon on va tous vous casser la gueule!". Le 01/04 deux élèves de mon lycée que je connais bien et qui n'ont jamais posé le moindre problème d'attitude en classe me montrent les hématomes laissés la veille par deux tirs de flashball, l'un sur la poitrine l'autre à la main. Je n'invente absolument rien, tout est vérifiable.
Quel sens donner à ces agressions policières?
Nous sommes nombreux à penser qu'elles résulteraient d'une décision du gouvernement. Les consignes d'extrême fermeté auraient pour objectif de casser le mouvement de contestation de la loi -travail en faisant peur aux manifestants, en faisant peur aussi aux parents des plus jeunes. La répression policière permettrait d'offrir au pays une image particulièrement négative des manifestants, vus comme "un ramassis de casseurs" menaçant le bon fonctionnement de notre société.
Et s'il y avait une autre explication? Une explication qui ne servirait pas à dédouaner le gouvernement de ses responsabilités mais qui permettrait de prendre mieux  conscience  du tournant politique que nous sommes en train de vivre.
Dans une étude du Cevipof de Décembre 2015, on découvre que les intentions de vote Front National au 1er tour des élections régionales s'élèvent dans la police et l'armée à 51.5 % des suffrages exprimés  (1). On pourrait donc peut-être considérer que la police est majoritairement hostile au gouvernement et qu'en violentant les manifestants, elle exprime non seulement un réflexe fondé sur la haine de l'indiscipline et du désordre, mais aussi le désir, voire le projet, de mettre le pouvoir politique de ce pays dans une position intenable. Les très nombreuses images d'agressions policières donnent une vision épouvantable de cette fausse gauche qui nous gouverne et ne peuvent que contribuer à radicaliser davantage la jeunesse, à détourner l'ancien électorat de Hollande des urnes en 2017. Peut-on raisonnablement penser que le gouvernement n'est pas dans l'angoisse de revoir un drame comparable à la mort de Malik Oussekine en 1986 ? Même s'il est malheureusement parvenu à étouffer l'assassinat de Rémi Fraisse, le contexte actuel sera beaucoup plus difficile pour reproduire ce genre de manipulation. Pourquoi alors demanderait-il à sa police de taper comme elle le fait ?
Il me semble  que ces violences sont le signe chaque jour un peu plus net que la police gagne en autonomie par rapport au pouvoir, ou pour le dire plus clairement, que le Front National est déjà maître d'une partie de l'Etat. Cela expliquerait pourquoi, quand ils reçoivent les syndicats venus dénoncer l'attitude de la police, les préfets soutiennent les policiers jusque dans leurs comportements les plus arbitraires: Les préfets ont eux-mêmes un pistolet sur la tempe. En effet, comment courir le risque aujourd'hui, en sanctionnant des policiers, de les voir eux-aussi se mettre à manifester leur mécontentement? Il n'est plus possible de ne pas leur lacher la bride. La hiérarchie ne peut plus que les soutenir coûte que coûte, de peur qu'ils ne se révoltent. L'épuisement physique lié à l'état d'urgence et l'ampleur des journées de récupération dues par l'employeur ne jouent certainement pas pour rien dans cette situation. A mon sens, le passage en correctionnel du policier qui a été filmé en train de frapper un élève près du lycée Bergson, ne remet pas en cause l'idée générale. Il s'agit plutôt d'un compromis, comme on en voit souvent en politique, permettant de sauver les apparences démocratiques d'un système qui l'est de moins en moins. On peut d'ailleurs estimer que si le pouvoir politique voulait vraiment reprendre la main, ce n'est pas un seul, mais bien plutôt des dizaines de policiers qu'il faudrait suspendre.
Ainsi le Front National est-il en train progressivement de s'installer au pouvoir, c'est ce que les agressions policières auxquelles nous assistons nous montrent. La tête de l'Etat se retrouve coincée de plus en plus étroitement entre deux puissances qui la menacent gravement: D'un côté une police de type fasciste et de l'autre un pouvoir non élu résultant de la financiarisation de l'économie. Pouvoir qui a quasiment réussi, lui aussi, à s'extraire de toute tutelle démocratique. Quand l'étau se sera suffisamment resserré, il y aura alliance entre ces deux puissances et instauration officielle de la dictature.
Est-ce inéluctable? Je suis persuadé que non et je pense au contraire que cela rend nos luttes actuelles, quelles qu'elles soient, où qu'elles aient lieu et quels qu'en soient les animateurs, encore plus nécessaires. Résister à la police aujourd'hui ce n'est pas seulement s'opposer à Hollande et ses projets de régression, c'est contribuer au sauvetage de ce qui reste de notre démocratie afin de regagner le terrain perdu et espérer un jour renouer avec la justice et la liberté. 

(1):Enquête du cevipof. "Les fonctionnaires et le Front national", par Luc Rouban, L'Enquête électorale française : comprendre 2017, Note #3/vague 1, décembre 2015.
Tableau 2 – Vote et intentions de vote en faveur du Front national, suffrages exprimés (%)
Source : Enquête électorale française, 2015 et Panel électoral français, 2012.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.