Pyromanes et propagandistes : le règne de la confusion

Blog sur le site de lObs : (titre choisi par le magazine) "Charlie Hebdo": la haine est redéfinie en liberté d'expression. Un brouillard idéologique

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1366147-charlie-hebdo-la-haine-est-redefinie-en-liberte-d-expression-un-brouillard-ideologique.html

 

Au Texas, une petite farce tragique et meurtrière vient de se dérouler. Elle illustre assez bien les hypocrisies et les mensonges qui pourraient conduire à une "guerre globale des civilisations", le fantasme noir de Huntington.

 

Une militante d’extrême droite, Pamela Geller, avait décidé d’organiser un concours de caricatures antimusulmanes, en défense, disait-elle, de la liberté d’expression et en l’honneur de "Charlie Hebdo". "Charlie Hebdo" encensé par des fachos américains, cela donne à réfléchir. Le journal a sagement refusé de participer à cette manifestation, qui, en France, tomberait sous le coup d’incitation à la haine.

 

Les fabricants de haine se donnent la main

 

Pamela Geller, s’était vu refuser l’entrée en Grande-Bretagne et son agenda politique ne fait aucun doute : elle lutte contre l’islam dans toutes ses formes. Pour elle, il n’y a pas de modérés qui puissent vivre en paix dans une société démocratique. Elle veut donc créer la situation d’opposition frontale entre l’islam et l’Occident que Huntington prédisait il y a plus de 20 ans. Elle a choisi de se cacher derrière la rhétorique de la liberté d’expression pour répandre la haine. 

 

Ses partenaires dans la haine sont, bien évidemment, les deux types, se réclamant de l’Etat islamique, qui ont attaqué au fusil le lieu de la conférence avant d’être tués par la police. La synergie entre extrême droite cachée derrière un discours républicain de liberté et terroristes dits islamistes est parfaite. Elle est connue partout dans le monde. Les fabricants de haine se donnent la main même lorsqu’ils cherchent à se tuer.

 

En 1993, lors de la parution de l’article de Huntington ("The Clash of Civilizations" traduit par "Choc des civilisations"), tous les analystes sérieux avaient démonté les arguments du chercheur. En effet, il y a beaucoup plus de conflits à l’intérieur des "civilisations" ou "religions" qu’entre elles. L’islam est en conflit entre ses variantes sunnites et chiites, l’Iran et l’Arabie saoudite se détestent. En Algérie, en Tunisie ou en Egypte les conflits entre islamistes et républicains ou dictateurs sont bien connus.

 

Néanmoins, aujourd’hui, un cercle vicieux des extrémistes s’évertue à créer la guerre de civilisations qui n’existait que dans la tête du politiste américain, lui aussi d’extrême droite et collaborateur de la dictature au Brésil. Les représentations sont un phénomène social qui produit des effets, imaginer la guerre des civilisations induit des comportements qui la créent.

 

Réductions simplistes et récupérations

 

En France, il est impossible d’avoir des débats sereins. Les réductions simplistes s’affrontent et les anathèmes et récupérations pullulent. Le 5 mai, Brice Couturier fait un lapsus révélateur sur France Culture et utilise le mot "islamique" à la place du mot "islamiste".

 

Emmanuel Todd veut défendre une thèse qu’il appelle sociologique, qui n’est pas sans intérêt, mais aussi problématique. Sur France Inter, il insulte Caroline Fourest ("machine Fourest") qui, elle-même, ne semble pas prête à faire toute la lumière sur ses condamnations et insulte un journaliste particulièrement tenace à son égard.

 

Le gouvernement Valls utilise de façon éhontée les attentats du mois de janvier pour faire adopter une loi liberticide qui met tout le monde sous surveillance. Ce faisant, il copie les atteintes à la liberté qui ont fait suite aux attentats du 11 septembre aux États-Unis. 

 

En sommant les Français d’être Charlie, certains oublient qu’ils sont officiellement pour la liberté d’expression qui s’applique donc aussi à ceux qui n’apprécient pas le magazine satirique, tandis que d’autres voient des complots dans la présentation médiatique des attentats.

 

Philippe Val se prend pour un penseur et croit pouvoir déconstruire Rousseau et Bourdieu, mais fait la preuve qu’il ne comprend pas les sciences sociales. Il confond l’étude des déterminants sociaux et ce qu’il appelle une "culture de l’excuse", comme si les sociologues voulaient excuser le terrorisme.

 

Certains voient des juifs derrière tous les complots, des juifs qui dominent les médias (c’est le délire antisémite à la Dieudonné), mais dans leur réponse, d’autres ne voient que des médias anti-Israël – Brice Couturier, par exemple – et produisent donc leur généralisation un peu complotiste pour déconstruire le complotisme de l’autre. Rivalités en miroir et parasitage des discours.

 

Mettre dans le même sac pour diaboliser

 

Les attentats terroristes de janvier sont maintenant convoqués pour défendre toutes les positions possibles et imaginables dans le plus grand brouillard idéologique. L’extrême droite se drape dans la République et la liberté aussi bien en France qu’aux Etats-Unis et la haine visant un groupe dans sa totalité est redéfinie en liberté d’expression.

 

Ce genre de liberté qui provoque la haine radicalise ceux qu’elle vise et devient une prophétie auto-réalisatrice. Les terroristes du Texas ont voulu prouver eux aussi que l’on pouvait avancer vers la guerre de civilisation. Celle que cherchait Ben Laden et l’EI aujourd’hui.

 

Dans le débat sur l’islam qui devient quasi-obsessionnel, on oublie d’écouter un groupe de gens pourtant en position charnière. Parmi mes collègues et amis, un certain nombre de personnes originaires de pays arabes sont d’ex-musulmans ou des musulmans parfaitement républicains qui, comme un certain nombre de penseurs athées, ex-catholiques ou juifs non-croyants, sont horrifiés par le terrorisme et critiques des politiques étrangères ou intérieures de leur pays.

 

Ils se méfient de tous les discours des "barbus" comme on dit ou des intégristes et critiquent aussi une certaine naïveté d’une partie de la gauche radicale tout en affirmant leurs principes républicains de gauche.

 

Ils sont critiques d’un autre effet de miroir. Les islamophobes (terme problématique) mettent tous les musulmans dans le même sac pour les diaboliser. Mais parfois, les défenseurs de "l’islam" pratiquent eux-mêmes un amalgame en refusant de distinguer entre ceux qui se réclament de cette religion. Les discours critiques d’Iraniens, d’Algériens ou de Tunisiens vis-à-vis des leurs pays ou des interprétations de l’islam en France ou dans les pays islamiques devraient faire partie de notre débat, mais ils sont inaudibles. Les discours des femmes dans ces pays sont particulièrement intéressants.

 

Serge Moati en avait fait un film, intitulé "Méditerranéennes Mille et un combats". C'est un éclaireur avisé. Homme, il donne la parole aux femmes, juif, il s’adresse à des musulmanes, Français, il pratique la dialogue des cultures avec le monde arabe. Contre le choc des civilisations ou la guerre du même nom, le dialogue avec les innombrables hommes et femmes de bonne volonté. Dans l’espace globalisé de la musique, Daniel Barenboim fait la même chose.

 

Utiliser les crimes de l’autre pour justifier ses méfaits

 

Les fachos se lovent dans les libertés qu’ils trahissent, les islamistes de l’EI sont actionnés par les anciens de l’armée de Saddam Hussein et pratiquent la terreur comme outil de relations publiques pour pousser l’Occident à la guerre, ce que l’Occident s’empresse de faire. L’Occident participe au terrorisme qu’il dit vouloir combattre en vendant des armes à ceux qui le financent et en utilisant des drones qui tuent des innocents, mais oublie ses actes pour se réfugier dans un discours réduit à la liberté d’expression.

 

Les complotistes antisémites confondent les actes d’Israël avec ceux de leurs concitoyens, les dénonciateurs de l’antisémitisme comptent dans leurs rangs des racistes antiarabes ou des extrémistes fascisants. Chacun utilise les crimes de l’autre ou les crimes supposés des semblables de l’autre pour justifier ses propres méfaits. Et la danse hobbesienne de la guerre de tous contre tous a lieu dans les médias, les débats simplistes et hargneux s‘enveniment sans apporter la compréhension.

 

La danse se poursuit parfois en actes criminels. Hobbes et Huntington triomphent dans les têtes où toutes les confusions sont possibles. Le pire n’est pas sûr, car il reste des éclaireurs du dialogue. Barenboim est plus futé sur le plan politique qu’un anthropologue médiatique comme Todd. Aux Etats-Unis, un comique, Jon Stewart, est plus percutant que toute la classe politique sur les dangers qui pèsent sur les libertés publiques.

 

Étrange bouleversement des compétences et lueurs de lucidité. 

 

 

 

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