L’affaire Epstein ou comment faire taire les interrogations légitimes

Les théories du complot et les accusations de complotisme sont parfois utilisées comme argument pour bloquer le journalisme d'investigation légitime. L'affaire Epstein, qui n'est pas terminée et comporte de multiples volets, illustre cette attitude.

 Jeffrey Epstein, le prédateur sexuel américain a été arrêté à New York le 7 juillet 2019 à son retour de Paris dans son jet privé, puis incarcéré dans une prison dite de haute sécurité à Manhattan (Metropolitan Correctional Center) où il aurait fait une première tentative de suicide le 23 juillet. Il est possible qu’il ait été agressé car son cou portait des marques de strangulation. Il a été placé alors en « veille suicide » puis retiré de la surveillance spéciale pour les prisonniers à risque le 29 juillet. Le 9 août son compagnon de cellule fut transféré et alors qu’Epstein se trouvait seul, ce qui enfreignait les règles de la prison, il fut retrouvé mort le 10 août au matin. Les gardes qui devaient s’assurer toutes les 30 minutes que tout allait bien dans sa cellule ne l’avaient pas fait, ils ont déclaré s’être endormis et avoir laissé Epstein sans surveillance pendant 3 heures. Ces gardes ont falsifié les registres de surveillance pour effacer les traces de leur défaillance. L’un d’eux n’était pas un garde habituel de la prison. Leurs noms n’ont pas été révélés aux médias. Pour l’aspect factuel, l’article en anglais de Wikipedia est assez bon mais incomplet.

Après enquête, Barbara Sampson, l’inspectrice médicale de New York, a déclaré qu’Epstein s’était suicidé. La fracture de l’os hyoïde, qui est plus fréquente en cas de strangulation, fut déclarée compatible avec le suicide. Les médias dominants de qualité qui ont rapporté ces faits ont tout de suite mis en garde contre les théories du complot qui ont, selon eux, commencé à se répandre de façon injustifiée. Le maire de New York, Bill de Blasio, qui a déclaré que la mort d’Epstein arrivait à un moment opportun fut classé dans les rangs des complotistes. Le Washington Postlui-même, habituellement prompt à dénoncer les fake news et théories du complot, fut accusé d’avoir favorisé ces théories en publiant un article qui ne faisait que souligner que l’on pouvait se poser des questions sur le suicide d’Epstein.

Les questions qui se posent dans l’affaire Epstein sont nombreuses et l’empressement des médias à dénoncer les théories du complot sert aussi à éliminer ces questions légitimes. Il est donc important de bien distinguer entre « théorie du complot » et questions légitimes dans une affaire où les silences médiatiques sont parlants. Si quelqu’un affirme « je sais qu’Epstein a été assassiné et le commanditaire est X » alors, s’il n’y a pas de preuves, il s’agit d’une théorie du complot. Par contre, si un média sérieux émet des hypothèses ou s’interroge sur les failles du récit officiel, il ne s’agit pas de théories du complot mais de pistes de recherches légitimes.

Les grandes enquêtes publiées par le New York Times ou Le Monde évitent soigneusement de mentionner des faits connus et établis par d’autres journalistes chevronnés. Le Monde, après un chat sur l’affaire, conclut, contre toute évidence, que « Rien n’atteste d’un complot orchestré entre puissants ». Tout dépend ici de la définition de « complot ». Les révélations du New Yorker, un organe de presse sérieux,  sur le Media Lab du MIT montrent l'implication de certains puissants dans cette affaire. 

Un homme qui détient les secrets de deux présidents, Trump et Clinton, qui a des contacts avec les services secrets américains et israéliens et qui, en 2008, avait été condamné pour proxénétisme visant une mineure en Floride doit être surveillé dans sa cellule, (entre autres pour que les victimes de sa prédation puissent engager des poursuites). Sa condamnation à 18 mois de prison était particulièrement clémente pour les crimes qui lui étaient reprochés et qui concernaient déjà 36 femmes ou jeunes filles dont certaines mineures.

Le procureur de Floride, Alexander Acosta, responsable de la clémence, avait ensuite été embauché par l’Administration Trump comme Ministre du travail. Il aurait déclaré lors de son audition avant d’être nommé ministre qu’il avait été mis en garde contre une trop grande peine de prison pour Epstein car celui-ci « appartenait aux services secrets » et qu’il jouait dans une cour plus importante que celle dans laquelle jouait Epstein (above your pay grade). Lorsqu’Epstein fut arrêté Acosta a démissionné. En tout cas, Epstein a bénéficié d’un accord de non poursuite judiciaire (non prosecution agreement) en 2008 qui le mettait, ainsi que ses complices, à l’abri de la justice. Cet accord qui aurait dû être communiqué aux victimes ne l’a pas été, ce qui n’est pas légal et montre le peu d’intérêt pour les femmes victimes du prédateur proxénète.

Alors que les grands médias se cantonnent à l’aspect, très grave, d’exploitation sexuelle de l’affaire, certains aspects de cette exploitation sont bizarrement minorés ou tus. Après sa condamnation Epstein a eu droit à une prison de luxe qu’il pouvait quitter 12 heures par jour pour se rendre à son bureau. Il n’est resté que 13 mois dans sa prison. Traitement fort doux pour quelqu’un qui avait plaidé coupable dans une affaire de proxénétisme. Il est étrange que le mouvement meetoo n’ait pas fait d’Epstein une cible particulière.

Le site World Socialist Web Site a publié plusieurs articles sur cette affaire dans lesquels cet organe sérieux pose les questions essentielles dans cette affaire. Un article intitulé « Qui voulait la mort d’Epstein ? » explique pourquoi il est légitime de s’interroger pour savoir s’il s’agit bien d’un suicide. En effet, la liste des bizarreries du fonctionnement de la prison pose question. La fracture de l’os hyoïde est, peut-être, compatible avec un suicide mais de quels instruments disposait Epstein pour se suicider ? S’il s’est pendu, il n’avait pas beaucoup d’espace pour que l’os hyoïde soit brisé aussi nettement. Pourquoi toute surveillance a-t-elle été suspendue alors qu’Epstein était un prisonnier de haute importance ? Le Ministre de la justice a annoncé une enquête et le directeur de la prison a été muté mais l’identité des gardes reste secrète tout comme le contenu des vidéos de surveillance.

Le même site socialiste propose une déconstruction de l’attitude du New York Times qui exhorte à ne pas être curieux sous peine d’être accusé de complotisme. En France, Le Monde est aligné sur la ligne de son confrère new yorkais, tandis qu’une enquête est ouverte sur les agissements du prédateur sexuel qui bénéficiait, semble-t-il, de complicités hexagonales.

Il se trouve qu’une jeune journaliste américaine, compétente et courageuse, Whitney Webb, a publié une enquête en quatre volets sur non seulement Epstein mais aussi les réseaux de pédophilie qui unissent la mafia, les services secrets américains et israéliens et le monde précisément des puissants dans la politique ou les affaires. Les trois premiers volets avaient été publiés avant la mort d’Epstein. L’enquête mentionne des faits accablants pour Bill Clinton et la fondation qui porte son nom. Les liens avec Ehoud Barak, l’ancien Premier Ministre israélien sont aussi mentionnés, comme ils l’étaient dans le quotidien israélien Haaretz.

Whitney Webb retrace l’histoire de la pédophilie de certains puissants et aussi raconte que l’ancien directeur du FBI, J Edgar Hoover, qui était un homosexuel caché persécutait les homosexuels et menaçait les puissants ou les opposants politiques comme Martin Luther King, sur qui il avait des informations concernant leur vie privée. Il était lui-même la cible d’un chantage de la part d’un chef de gang, Lansky, car celui-ci détenait des photos de Hoover dans des situations compromettantes à l’époque (relations homosexuelles avec le directeur adjoint du FBI, Clyde Tolson). Le travail d’une vraie journaliste d’investigation qui montre les liens entre puissants, mafias, scandales sexuels et espionnage n’a pas été utilisé, réfuté ou mentionné par les médias dominants de qualité.

Ce travail indique qu’il est légitime de douter de la thèse officielle d’un suicide de la part d’Epstein car, comme l’indique le maire de New York, trop de gens importants avaient intérêt à ce qu’il disparaisse. Webb indique que l’appartement d’Epstein à New York lui avait été donné, donc pas vendu, par Leslie Wexner le patron de l’entreprise de lingerie Victoria’s secret qui a eu des liens avec le crime organisé. Dans cet appartement, Wexler avait fait installer un studio d’enregistrement dans des toilettes sous un escalier. Studio qui aurait pu servir à filmer ou enregistrer les ébats illites de multiples personnalités. Ces enregistrements pourraient ensuite, selon la journaliste, avoir été donnés aux services secrets, notamment au Mossad qui pouvait les utiliser pour faire pression sur des responsables politiques. La journaliste suggère que le pardon accordé à Marc Rich qui avait travaillé pour le Mossad par Clinton un jour avant de quitter le pouvoir avait été accordé sous la pression d’Israël qui détient des documents compromettants sur Bill Clinton.

Dans un système médiatique qui fonctionnerait selon la devise du New York Times « la vérité vaut le coup » le travail de Whitney Webb serait mentionné, discuté et réfuté s’il comprenait des erreurs. Le silence total suggère que les multiples questions qu’elle soulève ne doivent pas être abordées. Les accusations de théories du complot servent donc surtout à orienter les recherches et à bloquer certaines pistes. L’accusation fonctionne comme une injonction au silence.

De même que les accusations d’antisémitisme peuvent servir à salir un opposant, comme Jeremy Corbyn, même si elles émanent de gens comme Netanyahou qui ont des contacts fréquents avec de vrais antisémites et sont efficaces car l’antisémitisme est honteux, meurtrier et fortement réprouvé. Les accusations de complotisme peuvent soit viser de vrais complotistes soit faire taire tous celles et ceux qui déconstruisent les récits dominants dont les failles sont visibles. Pour tenter de faire taire Sanders, on peut inventer une hostilité contre les Noirs ou les femmes ou l’accuser d’être complotiste lorsqu’il critique les médias, pour diaboliser Corbyn on le dépeint en antisémite ou en marionnette de Poutine, pour détruire Tulsi Gabbard, la candidate démocrate dans les primaires qui est une ex-soldate et appartient aux minorités, on la fait passer pour une fan d’Assad. Il est clair que les vrais antisémites, les pro-Poutine d’extrême droite et les partisans aveugles d’Assad existent mais il s’agit d’autre chose : salir et diaboliser pour réduire au silence.

Lorsque une version officielle d’un événement est incomplète ou présente de multiples lacunes il est fort tentant de supposer connaître la vérité non dite. Mais entre la procédure scientifique habituelle qui est de formuler des hypothèses puis de les vérifier ensuite, c’est à dire de s’interroger et la certitude d’avoir accès à une vérité alternative sans en fournir la preuve il y a un fossé. Dans le cas des théories du complot sur le 11 septembre, les réponses à donner se trouvent du côté de la science (la physique qui explique pourquoi un avion peut détruire une tour) ou de la présence de preuves.

Dans le cas Epstein, les questions sans réponse sont légion. Qui a vu le corps, pourquoi les avocats du prédateur sont-ils soumis à un gag order (interdiction de s’exprimer) ? Pourquoi les grands médias ne parlent-ils pas de l’espionnage et des liens avec le crime organisé ? L’histoire des transactions financière frauduleuses et des liens entre mafia et services secrets n’est évoquée que dans des médias marginaux mais sérieux.

Parmi les authentiques théories du complot qui ont émergé après la mort d’Epstein, il y en a une qui est révélatrice. Le comédien Alec Baldwin qui jouait le personnage de Trump pour l’émission Saturday Night Live et qui est nommé dans les carnets noirs d’Epstein a twitté que « les Russes avaient tué Epstein, Ils contrôlent tout maintenant ». Bien évidemment les Russes auraient intérêt à ce qu’Epstein soit vivant pour déballer tous ses secrets mais ce qui est intéressant ici c’est la technique mise au point par le clan Clinton et les médias dominants : accusons la Russie pour tout ce qui ne marche pas chez nous. Les mêmes médias qui ont lancé puis propagé la théorie du complot du Russiagate[ 1] dénoncent aujourd’hui les soi-disant complotistes qui cherchent la vérité dans l’affaire du prédateur sexuel et financier Epstein. La non-information ou l’information tronquée rapprochent le paysage médiatique occidental de celui de la Russie. Les russophobes américains s’évertuent à imiter le système poutinien.

Les complotistes existent, les antisémites aussi et les complotistes antisémites sont légion mais accuser sans preuve un (ou une) chercheur de vérité d’être complotiste ou antisémite est une façon de mettre fin à la quête de vérité. Le titre du Monde fait figure d’une belle dénégation. L’affaire Epstein ainsi que l’histoire des coups tordus des services secrets indiquent qu’il s’agit d’une affaire d’État qui implique de nombreux puissants tant dans le monde politique qu’économique ou le monde du cinéma. L'article de Marine Turchi dans Mediapart analyse la filière française du réseau de prédation sexuelle. 

Il est possible que les médias dominants ne cherchent qu’une vérité tronquée sur ce cas plus alambiqué encore que celui des armes de destruction massive inexistantes en Irak. A l’époque déjà, le New York Times ne considérait pas que la vérité valait le coup mais avait suivi le pouvoir et ses mystifications. Dans l’entretien qu’il a donné au magazine der Spiegel pour la sortie de son livre Edgar Snowden déclare : « et si jamais je tombe d’une fenêtre, vous pouvez être sûr que l’on m’a poussé ». Il est clair qu’il est légitime de se demander ce qui s’est passé pour Epstein. Les failles ou silences dans les récits des grands médias alimentent les théories du complot. La vérité est en attente, les complotistes croient la connaitre, les gens sérieux la cherchent. 

[1]Lire : Pierre Guerlain, « Le Russiagate est une théorie du complot qui a réussi » Recherches Internationales, (N° 114 – Avril-Juin 2019)

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