Qui sont les « idiots utiles » du terrorisme ?

Parmi les causes du terrorisme islamiste ne pas en oublier une de taille : l'impact des guerres occidentales. Les "idiots utiles" du terrorisme ne sont principalement pas à l'université mais dans les cercles dirigeants.

Plusieurs débats malsains ont émergé à la suite de l’assassinat de Samuel Paty près de son collège de Conflans Sainte Honorine par un terroriste islamiste. Dans ces débats divers groupes sont pointés du doigt et accusés d’être les complices du tueur et/ou les idiots utiles du djihadisme. A l’université, diverses théories et pratiques sont sur le banc des accusés et un nécessaire débat sur la liberté académique, la liberté d’expression, la « cancel culture » (culture de la censure) et les réformes en cours se retrouve lié à un débat sur le terrorisme duquel il est pourtant plutôt déconnecté. Pour débrouiller un peu ce débat, on  pourra lire la « Lettre aux professeurs d’histoire-géographie » de François Héran.

On peut, à l’instar de Serge Halimi du Monde diplomatique, être très critique de Houria Bouteldja (« Ahmadinejad mon héros ») dont le discours est déficient et flirte avec l’antisémitisme, on peut aussi souscrire à la lettre de divers intellectuels anglophones dénonçant la censure, d’où qu’elle vienne, à l’université ou ailleurs, voire même s’inquiéter des dérives animées des meilleures intentions dans certains milieux intellectuels comme le fait le philosophe Alain Deneault dans un texte intitulé  « Cabale au Canada » sans pour autant souscrire aux accusations visant les universitaires et militants qualifiés d’islamo-gauchistes. Un terme dont même son inventeur, Pierre-André Taguieff, reconnaît les usages polémiques et la fonction d’insulte. Il écrit ainsi dans une tribune de Libération : « Mais il serait naïf de reprocher à des termes politiques d’être polémiques. En les employant, on vise à stigmatiser un individu ou un groupe, pour de bonnes ou de mauvaises raisons ».

En résumé donc il y a un problème de censure, à l’université mais aussi dans les médias, un débat sur les théories de l’intersectionnalité, ou dites décoloniales, sur ce qu’est l’islamo-gauchisme et comment il se manifeste qui a été relancé par les déclarations de JM Blanquer visant des universitaires mais ces divers débats ont aussi mené à l’accusation visant certains pans de la gauche d’être les idiots utiles du terrorisme islamiste. Donc complices des crimes des terroristes.

Comme les textes de Serge Halimi et d’Alain Deneault le montrent, la gauche n’est pas unie derrière les théories incriminées et même certains partisans de l’intersectionnalité n’ont rien à voir avec une position vis à vis de l’islam et les universitaires ne soutiennent en aucun cas les meurtres ou meurtriers islamistes. La gauche universaliste qui soutient les progressistes républicains partout dans le monde et s’oppose à la censure n’a aucune tendresse pour l’islamisme et compte dans ses rangs des personnes originaires de pays comme l’Iran ou l’Algérie qui ont été les victimes de l’islamisme. Dans la confusion générale, il serait bon d’identifier une source de soutien, direct ou indirect, aux islamistes dont l’influence dépasse celle de quelques militants ou intellectuels.

La récente tribune de Pascal Bruckner publiée dans Le Monde, « La rage contre la France vient d’abord de la séduction qu’exerce notre modèle »,  monte encore d’un cran dans les accusations visant divers intellectuels ou organes de presse anglo-saxons mêlés aux débats sur l’ islamo-gauchisme français. Bruckner écrit ainsi : « …la France est détestée, non parce qu’elle opprime les musulmans, mais parce qu’elle les libère. ».

On retrouve là la rhétorique déployée par George W Bush aux États-Unis après les attentats criminels du 11 septembre 2001. Pour Bush, les Etats-Unis n’étaient pas attaqués pour ce qu’ils faisaient mais pour ce qu’ils étaient. Le spécialiste américain des relations internationales, Stephen Walt, a écrit un ouvrage entier pour montrer la fausseté d’une telle approche. Pour Bruckner, c’est la France qui « libère les musulmans » qui est visée parce que son modèle serait un élément de « séduction » alors que les Etats-Unis, « bigots » et « multiculturalistes », ne seraient pas visés.

L’opposition de Bruckner aux Etats-Unis ne s’étend pas cependant aux guerres lancées par ce pays que le New York Times honni par Bruckner a lui aussi approuvé. Bruckner est un fervent supporter des guerres américaines ou occidentales. Au moment où la France refusait de se joindre à la guerre américaine en Irak, en 2003 et que cette décision était immensément populaire, Bruckner et quelques autres ont approuvé cette guerre, illégale et illégitime, qui a non seulement tué des millions de gens mais aussi déclenché la formation de l’État islamique, notamment par l’intermédiaire du camp Bucca qui a servi d’école de formation des terroristes de l’Etat islamique. Bruckner a aussi appelé à la guerre en Libye, qui comme celle en Irak était justifiée par des mensonges. La guerre en Libye a débouché sur le chaos dans ce pays, les guerres dites tribales, le retour de l’esclavage, et la fuite de milliers de gens qui ont risqué ou perdu leur vie en mer et causé ce que pudiquement nous appelons la « crise des réfugiés ». Les va-t-en-guerre sont donc responsables du chaos et en partie de la flambée du terrorisme.

On sait qu’en Afghanistan les Etats-Unis ont armé les djihadistes lorsqu’ils luttaient contre l’URSS et que ces mêmes djihadistes se sont ensuite retournés contre les Etats-Unis. L’un des griefs des terroristes du 11 septembre renvoyait directement à la première guerre d’Irak (1991) puisque les Etats-Unis avaient alors décidé de construire des bases militaires en Arabie saoudite. En 1996, les tours Khobar à Dharan en Arabie furent attaquées et 19 militaires américains furent tués.

Lisons ce que Zbigniew Brzezinski, qui fut le conseiller du président Carter, avait déclaré au Nouvel Observateur le 15 janvier 1998 dans une interview dont le titre était : « Oui la CIA est entrée en Afghanistan avant les Russes » : «  Nouvel Observateur, Vous ne regrettez pas non plus d’avoir favorisé l’intégrisme islamiste, d’avoir donné des armes, des conseils à de futurs terroristes ?

Zbigniew Brzezinski : Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? »

Brzezinski révèle donc que les Etats-Unis ont activé quelques « excités islamistes » et l’on connaît la suite, la chute de l’URSS, peut-être, mais aussi des années de guerre ingagnables pour les Etats-Unis et des « excités islamistes » en grand nombre. L’expression en anglais utilisée par Brzezinski est « agitated moslems » ce qui montre que pour Brzezinski, il ny a pas de différence entre musulmans et islamistes. Il donne ici la formule des interventions américaines dans divers pays en utilisant les groupes qui peuvent servir à l’impérialisme américain, qu’ils soient islamistes ou opposants démocratiques du moment qu’ils servent les intérêts géopolitiques des États-Unis.

Le Washington Post a publié un dossier sur la guerre en Afghanistan le 9 décembre 2019, « A Secret History of the War » qui montre que tous les dirigeants et généraux ont menti sur cette guerre asymétrique ingagnable mais productrice de terrorisme. La « guerre contre la terreur », une ineptie conceptuelle, devient « la guerre pour la terreur ». En Afghanistan comme en Irak le terrorisme islamiste a profité des interventions militaires.

Bruckner a soutenu les guerres occidentales en Irak et en Libye, lesquelles attisent le terrorisme, comme le notent Jacques Baud, mais aussi Max Blumenthal.

On sait que la France a participé à la guerre en Afghanistan, puis a envoyé des troupes en Irak et participé avec un rôle important à la guerre en Libye. Les « idiots utiles » du terrorisme islamistes sont ceux et celles qui appellent à la guerre et la soutiennent. En Syrie, la France a envoyé des troupes de façon clandestine mais en ce moment elle soutient des groupes terroristes, comme ceux qui tiennent la poche d’Idlib. La France, comme les Etats-Unis, tantôt contribue à la création de groupes terroristes et s’allie avec eux, tantôt fait la guerre contre ces mêmes groupes. Les « idiots utiles » du terrorisme islamiste refusent de comprendre la part qu’ils prennent dans la multiplication « d’excités islamistes ». Les stratèges du Pentagone, à l’instar de Brzezinski savent ce qu’ils font : ils produisent des « excités islamistes » mais n’en ont cure. Le secteur des armements et l’hégémonie américaine profitent du chaos et font tomber les dirigeants de pays opposés aux États-Unis.  Dans leurs raisonnements en termes de coûts-bénéfices, le terrorisme est un petit prix à payer. Prix payé par les populations civiles, tout comme les contribuables payent le coût financier exorbitant de ces guerres sans fin. Selon des études de l’université Brown aux États-Unis, Costs of war, depuis 2001 les guerres américaines ont coûté 6400 milliards de dollars et causé au moins 37 millions de réfugiés.

Enfin il faut ajouter un facteur important, les États-Unis, comme la France, vendent des armes aux pays qui financent des groupes terroristes, en Syrie ou en Libye ainsi que des mosquées tenues par des extrémistes en France. Ceci fait partie de la dynamique du soutien direct ou indirect du terrorisme islamiste. L’opération appelée « Timber Sycamore » montre les liens entre États-Unis et Arabie saoudite pour financer des groupes dits rebelles c’est à dire terroristes islamistes en Syrie. Les États-Unis et secondairement la France ne cessent donc de créer, pour des raisons géopolitiques et d’influence des complexes militaro-industriels, des « excités islamistes ». L’envoyé spécial de l’administration Trump en Syrie, James Jeffrey, a déclaré que « son job en Syrie était de créer un bourbier pour les Russes », exactement comme en Afghanistan et, par ailleurs, il a aussi dit qu’il avait menti au président sur le nombre de soldats américains en Syrie. Le complexe militaro-industriel contrôle le président, pas le contraire.

On le voit nous sommes loin des débats sur l’université, complexes et nécessaires, ou des groupes politiques suspects de connivence avec le terrorisme, même si certaines déclarations d’intellectuels sont problématiques. On ne peut parler d’islamo-droitiers pour évoquer les partisans des guerres occidentales génératrices de terrorisme car certains, comme Hollande ou Valls, se revendiquent de gauche et sont aussi des agents actifs de la diffusion du terrorisme.

Les néoconservateurs actuels s’emparent d’une expression de Lénine (idiots utiles) pour fustiger ceux qui ne sont en rien responsables de leurs propre cécité ou aveuglement.

A la fin de sa diatribe Bruckner écrit, de façon ironique : « Je ne sais pas si Dieu est grand. Je pense qu’il est surtout fatigué. Laissons-le se reposer. » On peut, tout en étant aussi athée que lui, répondre en citant Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes». Pour trouver les « idiots utiles » du terrorisme islamiste, Bruckner comme tous les militaristes interventionnistes, devrait adopter une réflexion géopolitique. La liberté d’expression doit inclure une réflexion sur les coûts de la guerre, trop souvent absente des médias qui soutiennent ces guerres.

 

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