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Billet de blog 29 mars 2013

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Le Monde et ses deux Allemagne

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le Monde a un problème allemand et une double vision de ce pays. Vision qui, certes, n'a plus rien à voir avec la phrase de Mauriac qui affirmait, au temps de la guerre froide, tellement aimer l'Allemagne qu'il était content qu'il y en ait deux. Les deux Allemagne du Monde sont celles du modèle économique que vante le journal, notamment pour légitimer les efforts budgétaires français, c'est à dire l'austérité, et celle de la prudence en matière d'intervention militaire que Le Monde réprouve. Il me semble qu'il serait plus judicieux de renverser cette appréhension : critiquer le soi-disant modèle allemand hérité des réformes Schröder mais s'inspirer de la méfiance allemande en matière d'interventions militaires.

Les éditoriaux du Monde mais aussi les articles de la section économique font de l'Allemagne un modèle à suivre : réduction des déficits, réduction des salaires, allongement de la durée des cotisations pour la retraite et recul de l'âge de cette retraite. L'idée étant que l'équilibre des comptes conduira à un redressement économique. En gros, l'Allemagne est le pilote de l'austérité et ses succès montreraient que c'est la voie à suivre. Ce genre d'analyse, typiquement néolibérale, ne cesse d'être invalidée par les faits car là où l'austérité est choisie, les problèmes ne cessent de s'aggraver. Non seulement les "économistes atterrés" en France mais des sommités comme les deux Prix Nobel d'économie américains, Paul Krugman et Joseph Stiglitz. s'y opposent. Le Monde choisit donc ses économistes pour alimenter sa position pro-austérité et pro-modèle allemand.

Comme Le Monde est un journal complexe qui tente d'être complet, il fournit aussi des informations qui vont à l'encontre de cette approche. Une recension due à Frédéric Lemaitre de l'ouvrage de Guillaume Duval Made in Germany : le modèle allemand au-delà des mythes déconstruit, à la suite de l'auteur du livre, l'idée que les réformes Schröder auraient conduit aux succès actuels. En somme, Guillaume Duval préfère une autre Allemagne, plus sociale, que celle vantée par Le Monde. On pourrait aussi ajouter que, sur certains plans, l'Allemagne est plus écologique que la France.

Le Monde a soutenu les interventions en Libye, au Mali et soutient l'envoi d'armes aux rebelles syriens ce que l'Allemagne soit n'a pas fait (Libye, Syrie) soit ne fait qu'avec des réserves (Mali). Sur ce plan, il me semble que l'Allemagne avait et a raison. L'intervention au Mali est quelque peu différente des deux autres mais elle est, en partie, le résultat d'une intervention plus que discutable sur le plan du droit, de l'efficacité et de la réflexion politique en Libye ou la résolution de l'ONU fut immédiatement violée par les puissances occidentales. L'Allemagne, comme la France, s'est fourvoyée en Afghanistan et en tire des conclusions. Le volontarisme militariste français qui aujourd'hui conduit à l'idée d'armer des groupes en Syrie qui sont ceux qui sont combattus en Afghanistan et au Mali est une poursuite de l'erreur afghane. L'Allemagne pourrait servir de modèle pour sa retenue mais c'est auprès de l'autre ex-puissance coloniale en Afrique, la Grande-Bretagne, que la France va chercher du soutien.

Paul Krugman a eu quelques débats musclés avec les responsables de la Bundesbank et il fustige, à juste titre me semble-t-il, les décisions européennes en matière de politique de rigueur. Il n'y a rien dans son attitude d'antiallemand. Il est possible de critiquer politiquement les décisions des dirigeants allemands ou européens fortement influencés par l'Allemagne sans être animés par la germanophobie. L'Allemagne a bénéficié des dépenses inconsidérées des pays du sud de l'Europe, par exemple de la bulle immobilière espagnole, et ses exportations ont été favorisées par les folies qu'elle dénonce aujourd'hui. C'est elle qui bénéficie d'un euro fort qui plombe l'économie de la Grèce, de l'Italie et des pays qui ne peuvent avoir recours à la dévaluation. Sa peur panique de l'inflation la conduit à répéter les erreurs commises par Brüning au début des années 1930, comme l'a bien dénoncé l'ancien chancelier Helmut Schmidt. C'est le programme d'austérité de Brüning qui a favorisé l'arrivée d'Hitler, pas l'inflation de la décennie précédente. Ces erreurs aujourd'hui concernent surtout les recommandations allemandes pour les économies autres que la sienne.

Si Le Monde a raison de dénoncer les préjugés germanophobes en Europe du Sud, par exemple à Chypre, où bien évidemment, ce n'est pas l'Allemagne qui a transformé ce pays en lessiveuse des capitaux russes venant chercher un paradis fiscal, il n'en reste pas moins que l'Allemagne et les laudateurs de ses recommandations austéritaires ont une responsabilité dans l'enlisement dans la crise. Le mot Schuld en allemand et en néerlandais signifie à la fois "dette" et "culpabilité", ce qui favorise une appréhension morale d'une phénomène économique. Là où l'Allemagne et Le Monde ont, à mon avis, tort et Krugman a raison, c'est sur le timing d'une résolution des problèmes de déficit. On ne sort pas d'une crise par l'austérité mais par une relance keynésienne. Puis, lorsque l'économie est en phase de croissance on peut s'occuper des déficits. C'est pourquoi l'exemple suédois que Le Monde cite fréquemment aussi n'est pas pertinent aujourd'hui : la Suède n'a pas choisi l'austérité en période de crise internationale. Par ailleurs, ses services publics sont en bien meilleur état que ceux de la France ou, cela va de soi, des Etats-Unis.

Pour éviter la germanophobie ou les caricatures nauséabondes visant l'Allemagne la meilleure voie serait de montrer la complexité de ce pays et de choisir l'Allemagne plus sociale, plus écolo, moins militariste et dont les services publics marchent mieux qu'en France mais de rejeter l'Allemagne prisonnière de ses dogmes économiques et tentée par un hégémonisme européen. (Voir le texte "Hegemon wider Willen" à l'adresse suivante : http://www.eurozine.com/articles/2012-01-10-schonberger-de.html) Une telle approche est d'ailleurs partagée par des auteurs ou responsables politiques allemands et non des moindres puisque Schmidt mettait en garde l'an passé contre la politique d'Angela Merkel et prônait la solidarité européenne. En vérité, le clivage n'est pas entre Allemands et autres Européens mais entre austéritaires et keynésiens.

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