Adrian Zenz et Ai Weiwei : deux façons de critiquer la Chine

Comment critiquer la Chine pour ses violations des droits humains sans pour autant faire de la propagande. Article destiné à la Revue Recherches internationales

Depuis la crise induite par la pandémie du Covid 19, on voit de plus en plus d’articles qui se ressemblent critiques de la Chine dans les médias occidentaux. Ils ont trait aux camps où sont emprisonnés des Ouïgours. Ces articles renforcent une tendance qui s’est mise en place avec le mouvement des parapluies à Hong Kong et renoue avec les critiques anciennes qui se focalisaient sur le Tibet.

On peut penser que ces critiques sont toutes légitimes car la Chine est effectivement autoritaire, tyrannique et a une conception fort particulière du (non) respect des droits humains. On voit cependant se dégager ce que j’appellerai deux types de critiques que l’on peut caractériser par les noms des personnes phares de la critique.

La forme la plus courante est celle qui s’articule autour d’Adrian Zenz qui apparaît dans des articles du Monde, du New York Times, de Mediapart, du Spiegel. Cette critique fonctionne de façon manichéenne ce qui permet de faire de la propagande, c’est la Chine autoritaire qui viole les droits humains contre des pays occidentaux défenseurs de la démocratie. L’autre type de critique est celle du dissident chinois Ai Weiwei qui déconstruit toutes les restrictions à la liberté de parole imposées par la Chine qu’il connaît de l’intérieur. Ai Weiwei est un artiste mondialement connu qui a été expulsé de son pays et qui après avoir vécu en Allemagne a quitté ce pays qu’il trouve trop accommodant avec l’Empire du milieu pour des raisons purement économiques. Son film Coronation est une sévère critique du confinement à Wuhan et des pratiques autoritaires chinoises. Ai Weiwei critique les violations des droits humains en Chine et les médias occidentaux lui ouvrent leurs colonnes pour qu’il le fasse mais il critique également les violations des droits humains dans le monde occidental et de ce fait, fort logiquement il soutient Julian Assange à qui il a rendu visite dans sa prison de haute sécurité de Belmarsh en Angleterre. Sur ce terrain cependant on ne lui donne pas la parole.

Nous avons donc deux voies pour critiquer la Chine, l’une dont l’objectif est une propagande occidentale qui jouera avec certains aspects de la vérité, l’autre fondée sur une appréhension cohérente et globale des droits humains. On peut se demander pourquoi des médias critiques de la Chine préfèrent dépendre des analyses d’un occidental comme Adrian Zenz qui ne s’est rendu en Chine qu’une seule fois en 2007 plutôt que de celles d’un dissident qui a compris comment fonctionnait son pays et la nature des relations qu’il entretient avec le reste du monde.

Écoutons ce que nous dit Ai Weiwei de la relation entre la Chine et les pays occidentaux, et en premier lieu, les États-Unis. Dans un article publié par le Guardian Weiwei dit clairement que dans la période post-Mao, les Occidentaux, c’est à dire surtout les entreprises acquises au néolibéralisme et à l’hyper-mondialisation,  sont venus avec leurs « sourires obséquieux » quémander des ouvertures dans un pays qui n’avait pas de droit du travail, pas de critiques dans des médias libres, pas de règlementations sur la santé et qu’ils ont accepté les offres chinoises d’exploitation d’une main d’œuvre docile. Il utilise une image parlante : « Les représentants du business européen et américain ont prospéré au tout début du boom chinois. Ils se sont assis dans une chaise à porteurs pour être emmenés jusqu’en haut de la montagne par leurs partenaires chinois. » Ce qui est au fondement même de la critique du dissident chinois, c’est la collusion entre le capitalisme dit libéral des Occidentaux et le capitalisme d’État de la Chine dont il dit qu’elle n’a « ni idéologie, ni religion, ni morale ».

Ai Weiwei est lui-même victime de la censure chinoise ; dans un article publié par le New York Times il explique comment elle fonctionne et les phénomènes d’autocensure dans un pays autoritaire.

Adrian Zenz qui est allemand a émigré aux États-Unis et coopère à la Victims of Communism Memorial Foundation qui est une organisation proche de l’extrême droite. Dans le dossier publié par Mediapart sur les violations des droits humains en Chine il y a un entretien avec Zenz dont on peut se demander s’il a bien eu lieu en face à face avec la journaliste. Mediapart qui affirme se situer résolument à gauche n’indique pas où travaille Zenz et le présente comme « l’un des premiers chercheurs à alerter l’opinion internationale sur la persécution des Ouïghours ». Zenz déclare que les camps où sont emprisonnés les Ouïghours sont « plus sophistiqués que les goulags soviétiques », ce qui est une affirmation qu’il faut questionner si l’on pense au nombre de morts du goulag soviétique. Zenz et la journaliste utilisent le mot de « génocide » qui pourtant a un sens précis depuis l’invention du terme par Raphael Lemkin en 1943 et s’applique à la Shoah, au génocide des Arméniens ou au génocide du Rwanda. L’entretien, dont ne sait ni où ni dans quelle langue il a été réalisé, contient cette phrase : « En fin de compte, Pékin a estimé qu’il fallait quelque chose comme une ‘solution finale’ à cette situation. » Donc la Chine serait à la fois Staline et Hitler et pratiquerait une solution finale.

Si l’on en revient maintenant aux déclarations informées d’Ai Weiwei, il faut en conclure que les Occidentaux obséquieux sont complices de ce génocide. Ce qui est plus qu’étonnant que des médias dits de gauche ou de qualité n’aient pas cherché à s’informer un peu mieux sur Zenz qui est le co-auteur, avec Marlon Sias, d’un livre fondamentaliste chrétien Worthy to Escape :Why All Believers Will Not Be Raptured Before the Tribulation. Zenz est favorable à la punition des enfants (true scriptural spanking is loving discipline and not violence), critique vis à vis de l’homosexualité et de l’égalité entre les genres. Pourquoi choisir un tel personnage pour dénoncer les violations des droits humains en Chine ?

Au début de la pandémie en Europe et aux États-Unis, les articles sur les mensonges de la Chine ont pullulé dans les médias occidentaux. Ainsi le magazine, Valeurs actuelles dénonce des « bobards sur les décès ». Ces mensonges concernaient la phase initiale du déclenchement de la pandémie et les statistiques sur le nombre de morts. On sait que les premiers mois de la pandémie ont donné lieu à un traitement brutal des autorités chinoises mais aussi que ces autorités ont commencé à alerter le CDC (Center for disease control) américain et l’OMS à partir du 31 décembre 2019. Donc mensonges et traitement brutal en effet puis transmission des données au monde. Aujourd’hui ces mêmes médias ne mettent plus en doute le fait que la Chine a effectivement mis fin, de façon brutale et liberticide, à la pandémie chez elle.

A partie de fin janvier, lorsque tous les pays étaient informés et pouvaient prendre des mesures contre le Covid, les mensonges occidentaux ont commencé, sur leur situation sanitaire et sur l’impact des mensonges de la Chine. Agnès Buzyn, l’ancienne Ministre de la santé savait et affirme avoir alerté le gouvernement dès cette époque. Donc aux mensonges de la Chine ont succédé les mensonges sur la Chine. Sans nul doute, la Chine s’est comporté de façon autoritaire avec ses médecins mais les Occidentaux l’ont accusée pour masquer les défaillances de leurs propres systèmes de santé éprouvés par des années de néolibéralisme. Tous les acteurs de la rivalité sino-occidentale ont joué au poker menteur pour leur propagande interne puis internationale. Dans le contexte américain, Joshua Cho (« No, China Didn’t ‘Stall’ Critical Covid Information at Outbreak’s Start ») donne les dates des annonces chinoises et analyse les diverses stratégies mensongères pour dénoncer la Chine. On pourra aussi lire l’article de Nicolas Petit et Fabien Gargam dans The Conversation : « Comment la Chine a-t-elle évité la deuxième vague de contamination de Covid 19 ? »

Beaucoup de journalistes ont voulu trouver des explications en termes de systèmes politiques pour comparer les chiffres de la pandémie en insistant, par exemple, sur les bons résultats des démocraties comme Taiwan et la Corée du sud ou encore, à un moindre niveau de l’Allemagne. Cependant cette division du monde selon les idéologies ne correspond pas aux résultats alors que si l’on compare l’Asie à l’Europe ou à l’Amérique du Nord on voit tout de suite les différences. Le Vietnam loué dans les médias occidentaux n’est pas plus démocratique que la Chine mais a obtenu de bons résultats tandis que l’Italie, la France ou les États-Unis sont très loin d’être sortis de la pandémie.

Le thème des Ouïghours redevient donc le thème principal de la critique occidentale ainsi que les menées anti-démocratiques à Hong Kong. Comme le note Ai Weiwei, la Chine est bien évidemment très problématique en ce qui concerne la liberté d’expression et d’autres droits humains. Il ne faut cependant pas oublier le contexte géopolitique de lutte sino-américaine pour comprendre comment les légitimes dénonciations deviennent des armes de propagande. Le document officiel américain la National Defense Strategy de 2018 dit clairement que la Chine et la Russie sont des ennemis (prédateurs). Michael Klare parle de la nouvelle guerre froide avec la Chine.

Dans cette nouvelle « guerre froide », qui cependant diffère beaucoup de l’ancienne, les mêmes techniques de propagande ont cours. Chaque acteur insiste sur les défaillances, problèmes ou mensonges de l’autre pour apparaître sous un jour plus lumineux. En avril, Alain Frachon, spécialiste des relations internationales au Monde écrivait : « La diplomatie du masque de la Chine a fait flop ». Sa conclusion insistait sur la ré-idéologisation due à Xi Jinping : « Si la gestion chinoise de la crise du Covid-19 nous paraît peu pragmatique, et parfois contre-productive, c’est aussi parce que Xi est un idéologue. »

Si le durcissement des autorités chinoises sous la direction de Xi Jinping paraît attesté, il faut tout de même revenir, une fois encore, aux analyses d’Ai Weiwei. Dans un système hyper-mondialisé dans lequel la Chine fournit les masques et les machines pour tester, mais aussi les terres rares nécessaires à toutes sortes de batteries, il est peu cohérent de critiquer son fournisseur. Hillary Clinton en parlant de la Chine se demandait « comment être dur avec son banquier ». Aujourd’hui le complexe militaro-industriel américain cible la Chine que pourtant Wall Street cherche à protéger contre les velléités protectionnistes. Apple, BlackRock, tout comme Volkswagen ou Mercedes veulent continuer à faire des affaires en Chine et profitent des violations des droits humains, en collusion avec le PCC, tandis que le secteur des armes bénéficie de la situation de guerre froide. Schizophrénie occidentale qui remplit diverses caisses.

Sur les droits humains, la Chine peut facilement dénoncer les guerres illégales américaines, les taux d’incarcération de ce pays et les morts causés par les interventions américaines. Pour sa propagande, elle n’a aucune difficulté à trouver aux États-Unis mêmes les marques de non respect du droit. Il lui suffit de consulter le programme « Costs of War » de l’université Brown. Une comptabilité cynique peut se mettre en place : au « combien de Ouïghours et de Tibétains avez-vous tués ? » répond un « et vous combien d’Irakiens, de Chiliens ou de Vénézuéliens avec vos sanctions ? » Dans une approche propagandiste à la Adrian Zenz aux accents de fondamentalisme chrétien, il y a le bien d’un côté et le communisme de l’autre. Dans la critique sérieuse de la Chine à la Ai Weiwei, il y a ce que fait la Chine mais aussi le profit qu’en tirent les firmes occidentales ainsi que la torture infligée à Julian Assange par deux pays qui se vantent de leurs valeurs démocratiques, la Grande-Bretagne et les États-Unis. Pays qui violent les droits humains les plus élémentaires aussi.

Le livre de Thomas Guénolé Le Livre noir de la mondialisation : 400 millions de morts évoque les usines, y compris chinoises, qui emploient des quasi-esclaves. La société Foxconn est une parfaite illustration de l’intrication entre tyrannie chinoise et tyrannie capitaliste globalisée. Cette usine est installée en Chine mais ses propriétaires sont taïwanais, elle fournit des éléments pour les téléphones de nombreuses marques occidentales dont le célèbre i-Phone d’Apple. Les conditions de travail y sont indignes d’un pays où le respect du droit du travail, de la dignité humaine, des droits humains existeraient. Un certain nombre d’entreprises en Chine s’apparentent à des camps de travail, comme ailleurs dans le monde, au Bangladesh par exemple. Les responsables-coupables de ces camps de travail sont bien évidemment à la fois les autorités autoritaires chinoises et les capitalistes tant occidentaux qu’asiatiques qui exploitent les travailleurs, y compris des mineurs. Secondairement les consommateurs sont complices.

La page d’accueil de la Victims of Communism Memorial Foundation évoque les 100 millions de morts du communisme mais ne dit pas un mot sur les millions de morts des guerres néo-impériales ou des sanctions qui accompagnent les « pressions maximales » visant les adversaires des États-Unis. Notons que la France a sa part dans ce chaos mondial, sa participation à la guerre en Libye a causé de nombreuses morts et est une des raisons du retour de l’esclavage dans ce pays.

Il faut critiquer la Chine et notamment ses violations des droits humains mais le faire au nom de la dignité égale de tous les êtres humains et non pour se lancer dans une guerre de propagande. Les États-Unis sont également responsables de nombreuses violations des droits humains qu’il faut dénoncer. Les guerres occidentales, responsables des flux de réfugiés et de milliers de morts, la prédation des terres agricoles pratiquée par toutes les puissances de la Chine à l’Arabie saoudite, le pillage des ressources minières, les camps de travail et l’esclavage moderne sont aussi graves que l’emprisonnement des Ouïgours. En ce qui concerne le climat, nous avons collectivement compris que tous les pollueurs sont responsables et nous savons que c’est collectivement aussi que nous pourrons, peut-être, sauver la planète. Il en va de même pour les droits humains ; la peine de mort est tout aussi horrible au Japon, qu’au Texas ou à Pékin.

La critique sinophobe de la Chine est une faute éthique et une erreur, tout comme la critique anti-américaine des États-Unis. Un chrétien fondamentaliste peu respectueux des nouvelles libertés qui se sent investi d’une mission divine ne peut pas être notre guide dans la dénonciation de la Chine. Choisir Adrian Zenz comme éclaireur est malhonnête ou aveugle. Dans ses productions artistiques, Ai Weiwei évoque les migrants que les médias critiques de la Chine affirment défendre, il comprend la souffrance humaine partout dans le monde. A propos de son film Human Flow il dit qu’il n’y a pas de « crise des réfugiés »mais une « crise de l’humanité ». Sur la Chine et les nouvelles formes d’esclavage, c’est lui qui peut nous éclairer.

 

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