La chute a eu lieu. Et c'est une bonne chose. Une douce et bonne chose. De celle qui font la vie soudain auréolée de ce sourire qui dit le soulagement. Extrême. Qui dit l’extrême soulagement. L’extrême soulagement d'une vie jusqu’alors hypothéquée par cette angoisse nichée en permanence au cœur de chaque conscience que toujours le présent pourtant déjà bien plombé soit en deçà de ce pire encore à advenir et dont chaque jour qui passait renforçait le sentiment. Unique promesse finalement, et combien tangible, de ce quinquennat long comme trois septennats, la promesse du pire.
Sur quoi tout cela reposa-t-il ? ... Sur l'introuvable valeur-étalon du bon citoyen français. Le bon ne l'était plus jamais assez. Tous à parfaire. Le citoyen toujours susceptible d'ouvrir des brèches où se couler et y dissimuler des incuries forcement à tendance libertaires. Le français jamais assez non plus. Ni comme il le faudrait.
La quête en forme de Graal de cette introuvable valeur-étalon du bon citoyen français reposait sur la taille permanente, l’élagage et le resserrement concentriques depuis le périmètre extérieur du cercle, d'où volaient, arrachés à grands coups, une fois magistralement initié d'en haut donc supposé tacitement plébiscité en bas, les copeaux de la honte - ou de la jubilation - et ce, jusque, peu-à-peu, et, en toute logique, en son centre. Inaltérable diamant sous toujours davantage de gangue limoneuse.
Nous n'en avions jamais fini de décolleter les têtes de l'hydre des imperfections à bannir.
Sur quoi tout cela reposa-t-il ? ... Sur l'écho répercuté à l’infini, une fois le coup de gong initial donné par le premier magistrat, du soupçon généralisé. Nous n'en n'avions jamais fini de voir se racornir, comme une peau mise à sécher sous le feu acide des anathèmes permanents et multiples dont nul ne se trouvait plus, désormais, à l’abri, l'idée et le sentiment d'un bien être atteignable, d'un avenir encore possible, d'une justice bienveillante et compréhensive. Humaine. Et dont tous avions conscience. La douloureuse conscience. A qui le tour ? Le dessèchement allait de pair avec la soumission à la mécanique des exigences financières. A qui le tour ? Le premier magistrat avait transformé la vie politique en gigantesque partie de balle-trap où la nécessité d'abattre et de dessertir de tout socle le moindre des remparts à l'incurie financière fut la seule logique.
Jamais encore depuis la libération, l'opposition frontale entre deux camps fut à ce point flagrante. Ne nous y trompons pas. Ce qui s'est déroulé est une révolution. La chute du dictateur. Dans les pays aux institutions sophistiqués, être dictateur requiert également une grande science de la sophistication. Cela s'est fait à la façon qu'ont les démocraties de choisir leur premier magistrat. Cela s'est fait dans les bureaux de vote. De la manière la plus pacifique qui soit. Avec un petit papier rectangulaire blanc glissé dans une urne, dont le décompte de toutes dirait le vainqueur. Mais qui n'oblitère en rien la réalité de la violence de l'enjeu et du choix qui se présentaient. Qui n'oblitère en rien de l'abrupt du combat. De son caractère tragique. Il était impérieux de vaincre.
Le Premier Printemps Européen fut un printemps français. Les autres suivront. Point de têtes au bout des piques. Mais une cocarde néanmoins. Des œillets et des roses en guise de bonnet phrygien. Leurs parfums s'insinuent partout, leurs couleurs se répandent, s'affichent, elles s'agitent au vent des mots des grands jours. Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. Tous sont convoqués. Les flèches de leurs mots à nouveau décochés. Des orateurs, tels des tribuns sur des estrades, le verbe haut et l'allure altière, la mine enjouée ou courroucée, les citent, s'en abreuvent et abreuvent les foules, s'en inspirent, et leur restituent cette place qu'ils n'ont eu, pourtant, dans nos livres, et, bien au-delà, dans nos cœurs, de cesse d'occuper, cette grandeur de laquelle nous étions détournés, par des vents contraires, par de tonitruants et froids faussaires, et, dont ils tentèrent de nous dissuader de suivre l'exemple salvateur. La France, empanachée. Soudainement grandie. Aux prises enfin avec elle-même. Avec l'envergure qui lui fut, parfois, et, peut-être même souvent, au cours des siècles passés, donné de savoir déployer, et, dont elle vient, en un soir, de retrouver le goût. Et cette fierté qui lui est inhérente.
Nous sommes entrés dans une période de grande turbulence. Comme à l'orée de toute révolution. Il est à souhaiter qu'elle soit d'envergure, et finement menée, finement jouée.
Passage des soupirs Photo Muriel Chamak