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Le Club de Mediapart jeu. 25 août 2016 25/8/2016 Édition de la mi-journée

Murtoriu, Les ronces du désespoir ...

 

  marcbiancarellimusanost.jpg  - Je le lirai plus tard, me dis-je,  les yeux sur la couverture de Murtoriu, le dernier roman de Marc Biancarelli  -  déjà joliment honoré ici, et, ce qui ne gâche rien, de main de maître -  écrit, comme la majorité  de son œuvre poétique et romanesque, en langue Corse, et le premier roman à être, depuis le Corse, traduit, chez Actes-Sud, en Français, et que je viens d'acheter au Divan.

                                                                  - J'en ai un autre en cours ... Excuse de dilettante ... J'en ai un autre en cours La malédiction des colombes, d'Erdrich.  Louise Erdrich, qui, avec Joseph Boyden, tiennent le haut du pavé de la littérature contemporaine nord-américaine, matinée de leurs origines et de leur culture indienne...  D'une quand-même très tenace culture indienne, ulcérée par les ronces du désespoir devant le spectacle du  sort réservé à leur peuple…   Et pas piquée des hannetons, La Malédiction ... L'on erre, grave, dans le désarroi le plus complet avec ces enfants rescapés de l'anéantissement de  la quasi totalité de la population de ces peuples d’Amérique du nord - les autres, sur ‘autres continents,  suivent ou sont en cours -  de leur culture et mode vie ...

Mais dans le même temps, je me dis, que, puisque je l'ai sous la main, Murtoriu  - j'ai tout fait pour - aller l'acquérir - et qu'il ne faut rien remettre à des lendemains toujours incertain  - il est peut-être plus tard, bien plus tard,  qu'on ne le croit !  - Erdrich, sur ma table de nuit, avec quelques-uns de ses congénères, attendra bien un petit peu, elle ne m'en voudra pas de l'ainsi quelque peu délaisser -  je le considère un instant, le tourne et le retourne, et l’entrouvre ...

J'étais loin de me douter qu'elle dût si peu attendre. Le soir même, j'allumais ma lampe de chevet après l'extinction des feux de la rampe du petit écran, et me plongeait, comme à mon habitude,  comme si de rien n'était, comme si de rien n'avait été, avec effroi, dans les délices littéraires de La Malédiction.

Comme … Si de rien n'avait été ... Et pourtant ! ...

Sitôt les premières lignes de Murtoriu  parcourues et la première page tournée, l'on est scotché, et l'on se dit, qu'il commence fort, très fort, qu’il ne va pas tenir - mais déjà le doute s'insinue qu'il en est bien capable - l'on se dit  que s'il continue comme ça, il va nous mener directement et sans entraves d'aucune sorte à la dernière ligne de son roman. Et, Le bougre a continué comme ça... Et jusqu'au bout. Il n’a pas hésité. Jusqu'au bout ... Le bout de la dernière ligne, du dernier mot de son roman. Et j'ai replié la quatrième de couverture, et j'ai lu derrière, histoire de continuer la lecture, de continuer ... Seul, comme devant une jetée … Tenter d’apercevoir encore quelque chose … Un espoir d'esquif où embarquer pour le grand large et  retrouver la vie...

Jusqu'à la bergerie, en pâtre de génie de la simplicité et de l'évidence, qu'il nous conduit. C'est limpide et presque frais, comme le fil du torrent. Si ce n'était, à peu près tout bonnement absolument terrifiant. Tragique. Affreux, l'air de ne pas y toucher ... Comme Louis Ferdinand sait le faire. Mais c'est pas tout de suite, qu'on pense à lui ... C'est après. C'est en cours de route... Le long du sentier ... Au début, comme ça, si simple, si fluide, presque drôle, un rien cynique,  à petits coups d'uppercuts incessants qu'il vous assène, sans crier gare, presque détaché, et que vous encaissez ... Il ne criera jamais gare, et il va cogner de plus en plus fort... C'est pourquoi Céline, après... Mais avant, à l'évidence, c'est Fante, John Fante ... Ce lâcher de mots, de phrases, ce ton presque badin qui glisse sur tout... Le John Fante impérial qui vous raconte comment il écrit son roman en engloutissant des cargaisons d'orange et vitamine C et vous mène tout doucereusement jusqu'à la dislocation de vous-même...

C'est après que Céline arrive ... Virulence et engrenage ... L'engrenage du malheur qui n'en finit pas de couver, qui ça et là se précise, de nous côtoyer ... Quand les ombres se déploient, comme des nuages qui s’amoncèlent, sous un ciel si beau, la moiteur de la mort se répand... Et puis Miller, depuis son panthéon, rapplique. Il déboule, l'Henri Miller, pas bien loin, lui non plus, tellement pas loin que nous reviennent ces impressions, ces sensations absolument sidérantes qui accompagnent et que provoquent la découverte et la lecture des premières pages du Tropique et puis de toute son œuvre. Encore qui quand il vous tient, vous ferre, jusqu'à l'épuisette vous convie ... Il déboule avec sa verve, ses trouvailles, son culot, tout ce qu'on sait au fond de soi sur soi et les autres et qu'on n'est jamais foutu de se dire autrement qu'en le lisant. On sait pas dire ça et pourtant, on sait pas le dire, et pourtant on le sait. Peut-être, qu'on sait pas le dire, c'est à dire le penser parce que, tout simplement,  on ne sait pas le dire comme ça. Et toute la difficulté est là. Réside là. Comme un vieux château imprenable. Une citadelle inexpugnable. Le style! ... Le style,  c'est ainsi. Le style, c'est l'homme, disait Louis-Ferdinand... C'est la forme qui sécrète ... Mais par où il faut en passer pour secréter ! ... Par où il faut en passer! ... Pour secréter ainsi ... Faut quand-même être sacrement costaud ... Alors d'Eldrich à  Biancarelli... D'un désarroi, l'autre ... Et retour à Eldrich ... C'est la danse des paumés. Les autres ne valent pas mieux.  Il en convoque du monde, Hemingway, it-self, est de la partie,  du beau linge, rien que du beau linge, en filigrane qui transparaissent tels les fantômes qui hantent les lieux et les personnages de Mortoriu, toute une bande de déguenillés sans pareils,  d'enguenillés des malédictions de leurs temps,  tous en guenilles, putrides mais avec de l'or, de l’or dans les mains, plein les mains, de l'or qui leur coule, leur dégouline du bout des doigts...  Qui pèse lourd. Des mots, légers, aériens,  comme des battements d'ailes, une ronde de mots si légers, un envol d’oisillons, aussi léger  que des feuilles de fin d’automne…Aux reflets dorés. Aussi friables, cassants, déjà poussière… Qui pèsent si lourd ... Comme la ceinture pleine d'or de Rimbaud trop lourde pour sa jambe qu'on a finit par lui couper.

Lourd en toute légèreté, en dansant ... Il y a un côté retour du pays des morts....  Il y a, inéluctablement,  un côté retour du pays des morts ... Mais,  Avant d'y aller !  ... Avant de s'y rendre ... On y est avant d'y être. On y était déjà. De part et d'autre... De la ligne de crête, ou de fracture... Déjà au-delà si même encore en deçà ...   La ligne de vie, fragile, fine, hasardeuse, presque frugale ... Famélique ligne de vie affamée … Comme si, seul, le fil de la narration, en le poursuivant autant que faire se peut au rythme de l’écriture, maintenait en vie le fil de la vie.  Avant que de perdre pied, ou d'aller, justement, où quelque puissance les y mène,  avant que d'aller irréversiblement  sombrer, par bâbord, ou par tribord, pour filer la métaphore maritime, ... dans  l'au-delà, dans cet au-delà aux funestes échos si semblables et terriblement ressemblant  à ceux de cet en-deçà, cet en-deçà sur lequel, depuis lequel,  nous perdions, peu à peu, pied ...

Mais nous le savions. Nous n’avions plus pied. Et ça faisait un moment. Malgré - et aussi peut-être finalement à cause…-  le soleil, le bleu de la mer, et l’or empourpré des montagnes au couchant, Il n’y avait plus rien, plus rien qui vaille... Plus rien qui ne tienne.

Le délitement,  malgré le déni entêté de l’âme. S’éprouver comme mort bien avant sa propre mort. Et, dés lors, cette mort lui échappe, ne lui appartient plus, n’a de cesse dans les circonvolutions des aléas de l’Absence, grande dispensatrice de solitude ontologique, de lui faire, au travers de la somptuosité de cette nature irrémédiablement enlaidie, de manière irréversible, combien de fois l’irréparable, hélas, commis, n’a de cesse de lui, de leur faire de l’œil, avec comme seule promesse, l’incontournable, l’inavouable  rendez-vous …

On sait où on va, où ça mène, comme si on en revenait, juste qu'on n'en  revient pas, mais qu'on y va, tout droit, ou, tout en serpentant sur des chemins de fortune, l'air de rien, l'air de ne pas y aller, ou pas tout de suite, pour rester digne, digne à ses propres yeux  - parce qu’à ceux des autres ! -  ... et, tous à leur façon, et tout le monde, de toute façon,  y vont, y va  ...  Les yeux hagards des mots déjà blanchis par la terreur, la peur ... Parce qu'on sait ... Si on le sait pas, on sent ... On le sent ... On la sent... On pressent...  On sent la mort. Trompe la mort,  le temps d'une brièveté de vie ... Trompe la mort en bande, ou, seul… Trompe la mort…  Jusqu’à la rencontre …

 

Marc Biancarelli a fait un rêve.

 A l’image des mazzeri, personnages redoutés et peut-être redoutables avec lesquels mieux valait ne pas être en indélicatesse, et faire mine, à leur passage, de  «  regarder ailleurs »  au lieu que de risquer de croiser leur regard, de par trop attirer leur attention, de se rappeler d’une façon ou d’une autre à leur souvenir, à l’image, donc,  des mazzeri, qui, la nuit, en rêve - mais peut-être, après tout n’était-ce  pas un rêve, mais une autre dimension de la réalité,  à laquelle leur don, sorte d’étrange don d’ubiquité,  leur donnait-il, et, à eux seuls, et sans qu’ils l’eussent voulu ni forcement souhaité,  leur donnait-il  accès -   perçoivent, au cours et au terme d’une chasse - toujours nocturne -  le visage de qui, dans le village,  mourra prochainement au travers de celui  d’une bête abattue dont le dévoilement des traits  lui livrera l’identité,  Marc Biancarelli, qui n’a de cesse, dans toute son œuvre,  d’empoigner farouchement ce monde, en mazzeru des mots tracés à l’encre noir et bleu nuit d’une plume qui, d’elle-même mord la page, la griffe, et trace son périple accidenté, a fait un rêve, et nous livre le rendu de ses visions.

Avec des tics nerveux du désespoir, d'un désespoir  travesti par la grandeur tapie, quand-même, irréductiblement présente, agrippée, dans l'ombre des temps, au cœur du cœur des hommes et au fond de leurs tripes  ... Nuits folles, insoupçonnables fééries soudaines et brutales, mais sans autre fois, lâchetés et dérisions en forme de pied de nez à la face de ce qui couve, un sale destin ...   Ce sont pas enfants de cœur, ce sont des enfants de la vie, mais de la vie devenue invivable...  Persistance continuelle, diurne, nocturne, comme une présence permanente  de l’intolérable, de l'insupportable ...  Alors la danse des mots, les allures de crabe, tours et détours aux allures de gangrène autour de l'inéluctable... Ça s'appelle Le Glas, et ça porte bien son nom. Murtoriu.  C'est l'avis de décès d'une civilisation ...

 

Murtoriu (Le glas), Marc Biancarelli, traduit du corse par Jérôme Ferrari, Marc-Olivier Ferrari et Jean-François  Rosecchi, ( Albiana 2009), Actes Sud  septembre 2012, 270 p.

 

 

 

 

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Après un tel commentaire, c'est sûr, je vais me précipiter sur ce livre!

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