pierre guerrini

Abonné·e de Mediapart

604 Billets

3 Éditions

Billet de blog 15 octobre 2015

pierre guerrini

Abonné·e de Mediapart

Les deux sprinters noirs et le cerceuil du blanc

pierre guerrini

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce 200m mythique des J.O. de 68, à Mexico, n'en finit pas, d'à tel point, nous poursuivre, nous interpeller, et se rappeler à notre souvenir, qu’après avoir fait, en son temps, le tour de toutes les TV du monde, et, depuis, de s'être approprié le temps, et, qui vont avec et l'accompagnent désormais, les lumineuses lucarnes par milliards, aux incandescences hachées et aux projections en feu nourri, continu et irrégulier, tir croisé et compulsif sur les vastes murs blancs de nos cécités citadines et endolories, léthargiques, qu'à force, il est devenu, s'est imposé comme l'archétype de la puissance incontournable et nouvelle du couplage de la performance sportive la plus pure et du plus haut niveau avec l'expression, dans une gestuelle cinématographique parfaite à l'impact inouï, à ce point explosif, qu'à l'image de toute grande catastrophe, naturelle, tsunami, tremblement de terre, ou pas naturelle du tout, genre bombe de grande intensité à l'énergie déployée sans pareil, le temps suspend soudain son vol et fait place à un avant-coureur et effroyable, par ce qu'il annonce à ceux qui le décodent, l'entendent pour ce qu'il est, un effroyable et inconcevable silence, silence le plus total soudain provoqué dans un stade archi-comble, tétanisé, pétrifié, quasi zombifié, avec l'expression de l'irréfragable volonté ultime, ainsi affichée et affirmée, l'image arrêtée, photogramme incrusté jusque dans la rétine du spectateur, témoin de la cassure du film, monumentale cassure, de la fracture, de la continentale fracture, de la pétrification du corps des plus rapides sprinters, de son changement d'état, de ses devenirs multiples, du corps-muet qui dit, du corps athlète au corps sculpture, au mouvement suspendu dans une perfection, sculpture à trois corps, corps témoins-muets, sculpture accusatrice, délatrice, bas relief pour les siècles à venir, stèle qui les franchit sur son socle de honte, Guernica intempestif, Guernica réflexe de l'intelligence des corps, à la puissance d'accusation et déictique des forfaitures toutes aussi inconcevables que le silence épais, dense, aux inextricables hypocrisies qui les entourent.

Ils étaient Trois. Les deux étaient trois. Dont un blanc. Deux noirs et un blanc.

Dans le silence le plus total qui a saisi le stade olympique archi-comble, tétanisé,pétrifié, quasi-zombifié.

Peter Norman, c'est le nom du troisième homme, c'est l'Outsider qui, au terme d'une course mémorable, se retrouve second sur le podium, athlète donc très prometteur, nous quittait il y 9 ans.

L'oublié, ou presque, puisque cette vague d'étrave  noire creusée par le passage de cette comète dans les flots interstitielles de la production de symboles en images, nous revient sous la forme d'un texte de l’écrivain italien, Riccardo Gazzaniga, qui, en un texte inspiré et puissant, revient sur cette histoire, fouille, dépoussière le mythe et met à jour ce que la surexposition de l'image des deux mains gantées de noir levées dans un poing fermé, avait jusque là tenu dans l'ombre.




Parfois, les images peuvent nous tromper.


Prenez cette photographie, par exemple. Vous la reconnaissez sans doute, elle est extrêmement célèbre et se trouve dans tous les livres d’histoire : c’est le geste de rébellion de deux coureurs afro-américains, John Carlos et Tommie Smith, brandissant le poing pour protester contre la ségrégation raciale, alors qu’ils se trouvaient sur le podium après avoir couru les 200 mètres lors des Jeux Olympiques de 1968, à Mexico.

 Eh bien cette photo m’a trompé, pendant très longtemps … Et il est probable qu’elle vous ait trompé, vous aussi.

J’ai toujours vu cette photo comme une image extraordinairement puissante de deux hommes de couleur, pieds nus, tête baissée, leur poing ganté de noir brandi vers le ciel tandis que l’hymne national Américain retentissait.  

J’ai toujours vu dans cette image un geste symbolique fort pour défendre l’égalité des droits pour les personnes de couleur, dans une année notamment marquée par la mort de Martin Luther King et de Bobby Kennedy.

J’ai toujours vu dans cette image une photographie historique de deux hommes de couleur.

Et c’est pour ça, sans doute, que je n’ai jamais vraiment fait attention à ce troisième homme.
Un blanc, immobile, figé sur la deuxième marche du podium. Il ne brandit pas le poing en l'air.

J'ai toujours vu dans ce troisième homme une sorte d’intrus, une présence en trop, arrivé là un peu par hasard et malgré lui.

 En fait, je pensais même que cet homme représentait, dans toute sa rigidité et son immobilité glacée, l’archétype du conservateur blanc qui exprime le désir de résister à ce changement que Smith et Carlos invoquaient en silence derrière lui.

 Mais je me trompais. Pire que ça : je ne pouvais pas mieux me tromper.

 La vérité, c’est que cet homme blanc sur la photo, celui qui ne lève pas le bras, est peut-être le plus grand héros de ce fameux soir d’été 1968.

 Il s’appelait Peter Norman, il était australien, et ce soir-là, il avait couru comme un dingue, terminant la course avec un temps incroyable de 20 s 06. Seul l'Américain Tommie Smith avait fait mieux, décrochant la médaille d'or tout en inscrivant un nouveau record du monde, avec un temps de 19s78. Un deuxième Américain, un certain John Carlos, se trouvait sur la troisième marche avec seulement quelques millisecondes d'écart avec Norman.

 En fait, on pensait que la victoire se départagerait entre les deux américains. Norman, c’était un coureur inconnu, un outsider, qui a soudain eu un coup de fouet inexpliqué dans les derniers mètres et s’est retrouvé propulsé sur le podium.

Cette course, c’était la course de sa vie. Ce sera la course de sa vie.

 Pourtant, le plus mémorable ne fut pas la performance en elle-même, mais bien les évènements qui s’ensuivirent lors de la montée des coureurs sur le podium après la course.

 Smith et Carlos allaient bientôt montrer à la face du monde entier leur protestation contre la ségrégation raciale. Ils se préparaient à faire quelque chose d’énorme, d’un peu risqué aussi, et ils le savaient.

Norman, lui, était un blanc d’Australie. Oui, d’Australie : un pays qui avait à l’époque des lois d’apartheid extrêmement strictes, presque aussi strictes que celles qui avaient cours en Afrique du Sud. Le racisme et la ségrégation étaient extrêmement violents, non seulement contre les Noirs mais aussi contre les peuples aborigènes.

Les deux afro-américains ont demandé à Norman s’il croyait aux droits humains. Norman a répondu que oui. « Nous lui avions dit ce que nous allions faire, nous savions que c’était une chose plus glorieuse et plus grande que n’importe quelle performance athlétique, »  racontera plus tard John Carlos.  

« Je m’attendais à voir de la peur dans les yeux de Norman ... Mais à la place, nous y avons vu de l’amour. »

Norman a simplement répondu : « Je serai avec vous ».

Peter Norman,  le " troisième homme "


Smith et Carlos avaient décidé de monter sur le podium pieds nus pour représenter la pauvreté qui frappait une grande partie des personnes de couleur. Ils arboreraient le Badge du Projet Olympique pour les Droits de l’Homme, un mouvement d’athlètes engagés pour l’égalité des hommes.

Mais ils ont bien failli ne pas porter les fameux gants noirs, le symbole des Black Panthers, qui ont finalement fait toute la force de leur geste.

C’est Norman qui a eu l’idée.

En fait, juste avant de monter sur le podium, Smith et Carlos ont réalisé qu’ils n’avaient…  qu’une seule paire de gants. Ils allaient renoncer à ce symbole, mais c’est Norman qui a insisté, en leur conseillant de prendre un gant chacun.

Et c’est ce qu’ils ont fait.

 Si vous regardez bien le cliché, vous verrez que Norman porte, lui aussi, le  Badge du Projet Olympique pour les Droits de l’Homme, épinglé contre son cœur.

 Les trois athlètes sont montés sur le podium ; le reste fait partie de l’Histoire, capturé par la puissance de cette photo qui a fait le tour du monde.

« Je ne pouvais pas voir ce qui se passait derrière moi » se souviendra plus tard Norman, « mais j’ai su qu’ils avaient mis leur plan à exécution lorsque la foule qui chantait l’hymne national Américain s’est soudainement tue. Le stade est devenu alors totalement silencieux. »

 Cet évènement a provoqué l’immense tollé que l’on sait. Les deux coureurs ont été immédiatement bannis de la discipline et expulsés du village olympique. Une fois de retour aux États-Unis, ils ont fait face à de nombreux problèmes et ont reçu d’innombrables menaces de mort.

 Ce que l’on sait moins, c’est que Peter Norman, lui aussi, a subi de lourdes conséquences. Pour avoir apporté son soutien à ces deux hommes, il a dû dire adieu à sa carrière qui aurait pu être extrêmement prometteuse.

 Quatre  ans plus tard, malgré son excellence dans la discipline, il n’est pas sélectionné pour représenter l’Australie pour les Jeux Olympiques de 1972. Il ne sera pas non plus invité pour les JO qui se dérouleront dans son propre pays, en 2000.

 Dégoûté, Norman a laissé tomber les compétitions athlétiques, et s’est remis à courir au niveau amateur.

En Australie, où le conservatisme et la suprématie raciale avait la peau dure, il a été traité comme un paria, un traître. Sa famille l’a renié, et il n’arrivait pas à trouver de travail à cause de cette image qui lui collait à la peau. Il a travaillé un temps dans une boucherie, puis en tant que simple prof de gym.

Après une blessure mal soignée, il a fini ses jours rongé par la gangrène, la dépression et l’alcoolisme.

Pourtant, Norman a eu, pendant des années, une chance de se racheter, de sauver sa carrière, et d’être à nouveau considéré comme le grand sportif de talent qu’il était : Il a maintes fois été invité à condamner publiquement le geste de John Carlos et de Tommie Smith, de demander pardon, bref de se repentir face à ce système qui avait décidé de l’exclure.

 Un simple pardon aurait pu lui permettre de de revenir dans la discipline, et plus tard de faire partie des organisateurs des jeux olympiques de Sydney en 200.  Mais il n’en a rien fait.

Norman n’a jamais laissé ses opinions faiblir, et n’a jamais accepté de trahir les deux américains pour se « racheter ».

 Avec le temps, Carlos et Smith ont été considérés comme de véritables héros ayant défendu la cause de l’égalité raciale envers et contre tous.

En Californie, une statue a même été érigée en hommage à ces deux athlètes aux poings levés…

Sauf que l'Australien ne figure pas sur cette statue.

Gommé, supprimé de l’histoire et pourtant détesté de tous en son pays, voilà ce qu’il était devenu.  Son absence semble être l’épitaphe d’un héros que personne n’avait remarqué, et que l’histoire n’aura malheureusement pas retenu.

En 2006, Peter Norman décède finalement à Melbourne, en Australie. Pendant des décennies, il a a donc été pour beaucoup " l'homme qui n'a pas levé le poing " tout en étant complètement déconsidéré par son propre pays puis, pire encore, oublié.

À son décès, les deux sprinteurs américains ont tenu à porter son cercueil

N'oublions jamais Peter Norman, héros sans gants, effacé de l’histoire, qui n’a jamais cessé de lutter pour l’égalité des hommes.

 Lorsque, aujourd'hui encore, il semble que le combat pour les droits de l'homme et l'égalité ne veuille jamais se terminer, que des vies innocentes soient prises, nous devons nous remémorer tous ceux qui se sont sacrifiés, à l'image de Peter Norman, et nous devons essayer d'imiter leur exemple.

L'égalité et la justice ne sont pas le combat d'une seule communauté, c'est le combat de tout un chacun.

Ainsi, lorsque je serai, en Octobre prochain, à San José, je m'en vais rendre une visite à la statue " Olympique Black Power ", sur le campus de l'Université d'État de San José. La marche vide du podium me rappellera un oublié, mais, un héros, vraiment courageux, en la personne de  Peter Norman.

Message de Riccardo Gazzaniga - ajouté le 13/10/2015

« J'ai une règle, lorsque je publie un article dans un magazine, c'est : laisse aller, ne pas répondre aux commentaires, tout le monde peut avoir sa propre idée, son propre avis, sur ce que j'ai écrit.

Mais mon article sur Peter Norman a rencontré un énorme retentissement et un nombre incroyable de partages dans le monde: 300.000 sur Facebook, plus de 5.000 Tweet sur ce sujet.

Donc je pense qu'il est légitime pour moi de manquer juste une fois à ma règle, et de répondre aux commentaires du public pour expliquer clairement certaines choses pour lesquelles certains lecteurs me critiquaient.

Certains d'entre eux dirent que je m'essayais à blanchir l'histoire. Non, ils ont tort, ce ne fut absolument pas mon intention.

Quand je dis que pour moi, Peter Norman est le héros de cette histoire, je ne regardais pas à la couleur de sa peau, il pourrait être blanc, noir, jaune ou un homme de la lune, là n'est pas la question.

Je ne suis pas un  historien, je ne suis pas un militant, je ne suis pas un journaliste. Je suis juste un écrivain, qui s'efforce de l'être. J'ai décidé de raconter cette histoire à mes lecteurs. Mon propos  n'est pas de savoir qui était " plus héros» ni quel pays eut été meilleur ou pire.

Mon propos, mon texte, toute cette histoire, portent sur les hommes et les choix que font ces hommes. Norman se trouvait à ce moment devant un choix historique, et, en seulement quelques secondes, il a fait ce choix, et il a eu, par la suite, la force de répéter le même choix, tout au long des années au cours desquelles il souffrit en silence et seul, alors qu'il eut pu se rétracter et, par là même, se sauver.

Si vous écoutez  les discours publics de Carlos et Smith, je pense que vous pouvez clairement  comprendre  que le véritable combat a commencé après cette course et cette nuit même. 

Et vous pouvez écouter et vous rendre compte combien ils sont reconnaissants envers cet homme. Tommie Smith et John Carlos ont fait une chose énorme, ils ont changé l'histoire et finalement le monde entier a reconnu leur rôle.

Norman a décidé, en un instant, et sa décision a changé et, en quelque sorte, a détruit, sa vie. La chose la plus impressionnante dans cette histoire, pour moi, en tant qu'homme, et, en tant qu'écrivain, ce n'est pas tant uniquement la décision prise cette nuit-là, mais sa détermination et sa force de s'en tenir à son choix initial et de n'avoir jamais fait de faux pas.

Pas de compétition entre Smith, Carlos et Norman. Ils n'ont couru l'un contre l'autre, ne se sont affrontés que lors de cette soirée de 1968, et après ils ont toujours couru ensemble.

Cette histoire est si puissante, si forte et a été ainsi partagée autant de fois, pas parce que je suis " si bon comme  écrivain ", mais parce qu'elle file droit au cœur. parce qu'elle touche, profondément, beaucoup de cœurs.

Parce que c'est une histoire de sport et de courage, d'amitié et de loyauté. C'est une histoire sur la force de caractère de l'être humain.

Et toutes ces choses, elles ont pas de couleur.

La deuxième chose.

Certaines personnes depuis l'Angleterre m'ont écrit, fort en colère, que j'ai eu employé " minauder"  pour qualifier l'attitude de l'Anglais.

Oui, je l'ai utilisé. Je l'ai utilisé pour expliquer un autre type de stéréotype, une simplification stupide à laquelle je me livrais, quand je étais plus jeune et que je regardais cette photo, les yeux rivés sur ces hommes noirs, beau et forts, et n'ayant pas un regard pour l'homme blanc, comme s'il n'existait pas.

Mes yeux, comme ceux de tout le monde, ont tous été dirigés vers ces ceux poing brandis, en l'air, et je n'ai même jamais remarqué la couleur de l'uniforme, vert, au lieu du blanc de l'uniforme anglais.  Mon expression a essayé de rendre compte et d'expliquer comment nous jetons juste une coup d’œil sur une photo sans être capable de la penser.

Je pense que dans la version italienne, mon ton ironique était davantage perceptible et je suis désolé que quelqu’un ait pu se méprendre et fut blessé.

La dernière chose.

J'ai reçu, de partout dans le monde, par courrier et via les réseaux sociaux, beaucoup de messages de remerciements ainsi que de très belles lettres.

J'ai également été la victime d'insultes, ce qui était prévisible.

Hier, un jeune homme m'a écrit ce message raciste:  « Va te faire foutre, morceau de merde de métèque ". Je pense que cela explique clairement combien la route est encore longue ...


"L'histoire ne se répète pas. Mais elle rime » (Mark Twain).

Désolé pour mon mauvais anglais et meilleures salutations à vous tous.


Riccardo


Le Comité International Olympique sera intransigeant, Tommie Smith et John Carlos seront déchu de leur titre acquis ce jour-là et exclu à vie des Jeux Olympiques.

http://ricerca.repubblica.it/repubblica/archivio/repubblica/2012/06/28/sono-uguale-voi-quel-volto-bianco-accanto.html?refresh_ce

http://www.demotivateur.fr/article-buzz/voici-la-veritable-histoire-malheureusement-meconnue-de-l-homme-blanc-qui-n-avait-pas-leve-le-poing--3613

http://griotmag.com/en/white-man-in-that-photo/

merci pour la traduction

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.