La mort d'un maudit, le réalisateur libanais Christian Ghazi

axyd.jpg

Le réalisateur libanais Christian Ghazi

 

  Quelle tête il a ce type !  On les voit où ses films ?  le néophyte

  Ils ont été en partie brûlés sur la place publique.     Wassyla Tamzali 

 

 

Le réalisateur libanais Christian Ghazi est mort il y a deux jours. Peu connu du grand public, et pour cause, il s'est illustré par une œuvre engagée, indépendante. Peu connu du grand public, et pour cause :   son oeuvre est quasi-totalement détruite.

Christian Ghazi est né en 1934 à Antioche, en Turquie, d'une mère française et d'un père libanais. Il a grandi en Syrie, avant de s'installer au Liban. Il a été journaliste, prof de philo, écrit des poèmes, dirigé des pièces de théâtre, composé de la musique. Un vrai touche-à-tout mais qui avait fini par trouver que le cinéma était le meilleur moyen pour lui de s'exprimer, comme il le disait en 2003 au quotidien Daily Star.

Entre 1964 et 1988 Christian Ghazi a réalisé 41 documentaires qui ont tous été détruits. Ses premiers 14 documentaires, réalisés à la demande du ministère du Tourisme, ont tous été brûlés par la censure.

Les films étaient jugés subversifs. Le reste de ses films a connu le même sort en 1988 par les bons soins d'une milice locale.

100 Visages pour un seul jour "  est son unique œuvre qui a survécu à la destruction. 

 


Christian Ghazi aime à passer ses après-midi au Wimpy, l'un des derniers cafés, survivant et vestige des années 1970, où ce quartier atypique de Beyrouth connut son apogée. 

En 1975, la renommée du quartier était étroitement associée aux activités touristiques, ludiques et récréatives. Sa réputation a été construite par l’intermédiaire de ses salles de cinémas, de ses cafés-trottoirs, de ses salles de jeux, de ses hôtels et par la forte concentration de compagnies aériennes et d’appartements meublés.

Avec les quartiers de Zeitouné,  Ayn al-Mreissé et Raouché, Hamra était au cœur de  « l’axe touristique et ludique »  de Beyrouth, il était l’espace intermédiaire entre les cabarets de Zeitouné, les discothèques et les hôtels de ‘Ayn al-Mreissé et les restaurants de Raouché.  De plus, l’ossature commerciale de Hamra se distinguait surtout par une majorité de boutiques de luxe :  prêt-à-porter, argenterie, bijouterie, galeries d’art et librairies. Ainsi, Hamra s’impose rapidement comme un espace atypique.

Le centre-ville ne répondait plus à l’attente d’une partie de la population à la fois jeune, étrangère et aisée. De ce fait, le succès économique de Hamra a été le fruit d’une émancipation, à la fois culturelle et sociale, d’une partie des Beyrouthins. S’y côtoyaient, les intellectuels, les artistes, les politiques, les étrangers, les journalistes et les acteurs.

Dès les premières années du XXI em siècle, la physionomie, l’architecture, la morphologie et l’infrastructure du nouveau centre-ville n’auront rien de comparable avec celles de 1975.  Ce nouveau centre, fruit d’une opération urbanistique et financière, sera alors le nouvel espace moderne de la ville.  Dans le même temps, le quartier Hamra, l’ancien centre moderne des années soixante-dix, deviendra un ancien espace économique. Il sera en quelque sorte le  « nouveau »  centre ancien de la ville,  alors qu’à l’emplacement du centre-ville de 1975, s’élèvera le nouveau centre moderne de Beyrouth.

D'autres artistes et intellectuels vieillissants y  passent aussi leur temps. Pour eux, les Starbucks ne sont pas une option. Ils fument, boivent du café, et évoquent la vie en général, et,  la politique en particulier.

" Vous ne pouvez pas fumer dans un Starbucks », explique Ghazi, en s'allumant une autre cigarillo cubain.

Il a 69 ans, ce cinéaste libanais, aux cheveux gris assez longs et des yeux, des yeux d'aigle, un regard perçant. Peut-être la conséquence de ce qu'il a vu.  Récemment primé lors du Festival des journées du  film documentaire de Beyrouth, il a reçu  " un prix d'excellence à vie ".

Il est celui qui, il est l'homme, le cinéaste qui a vu ses 12 premiers documentaires, commandées par le ministère du Tourisme en 1964, interdits et brûlés parce que ... subversifs .

Né en 1934 à Antioche, en Turquie, d'une mère française et d'un père libanais, il a déménagé avec sa famille en Syrie, puis au Liban en 1939, où ils s'installent. Où Ghazi a étudié, travaillé, vécu, et assisté à la destruction de tout son travail, de toute une vie de travail.

Il travaille au journal  Le Soir,  et, professeur de philosophie, il enseigne cette matière, tout en étudiant la musique à l'Académie Libanaise des Beaux-Arts. Plus tard, il  travaille à la chaîne de télévision Lubnan wal Machrek, et, dans le même temps,  débute la réalisation de documentaires. Le poète, dramaturge et  musicien - il compose - qu'il est, s'adonne passionnément au 7 em art, et, donc, à la réalisation.

« Pour moi , le cinéma est la meilleure façon de m'exprimer » explique t-il .  Au cinéma , il peut utiliser tous les composants de la musique , le théâtre, la chanson , et la partie visuelle. " C'est le plus complexe et le plus riche de toutes les  disciplines artistiques . "

En 1961, il réalise son premier film, sur un sculpteur de Rachana, - village de sculpteurs - et en 1964  remporte, à Nancy, un prix pour son œuvre théâtrale à Nancy. « Ils n'ont pas apprécié le jeu,  le jury m'a donné le prix juste pour l'éclairage et pour le scénario " dira-t-il.

Incompréhension de son travail,  malentendu quant à ses œuvres ainsi que peu d'écho et d'appréciation favorable lui seront coutumier tout au long de sa vie dés la première moitié des années soixante .

" Le ministère de l'Information m'avait chargé de faire une série de 12 documentaires sur les sites touristiques au Liban  " se souvient-il .  C'était l'âge d'or du Liban, où toute la jet-set européenne venait se faire  bronzer sur les plages le jour, et dépenser son  argent, la nuit,  dans le tout nouveau Casino du Liban.

" Ah , les années 60 , " se souvient-il . " Les années 60 ont été la meilleure décennie de toutes. "

Dans un de ses documentaires, il faisait se jouxter, par des allers-retours constants, des scènes de liesses et de liasses de monnaies envolées, dépensées au casino et ailleurs avec des extraits sonores enregistrés auprès de paysans pauvres du nord-Liban.

« Un jour, la Sûreté générale m'a appelé, m'a invité à une grande place vide » se souvient-il . " Ils avaient mis tous les rouleaux de film de mes 12 films, ils ont versé de l'essence dessus, et les brûlèrent devant mes yeux . "  C'est ce que nous ferons avec vos films " , disaient-ils .

« Ils m'ont détruit, mais j'ai continué. "

Pendant la guerre de 1967 avec Israël,  Ghazi avait adapté dans un contexte arabe une pièce de théâtre de l'écrivain et dramaturge allemand de gauche, Bertolt Brecht.

Dans un premier temps, la Sûreté générale lui avait donné la permission de filmer. Après qu'il eut terminé le film, ils l'ont interdit et ont menacé de le mettre en prison.

« J'ai  fui avec les négatifs dans  les montagnes et j'ai dû m'y cacher pendant des mois » se souvient-il.  Le père du cinéaste, homme encore influent dans la société beyrouthine  lui permit d'échapper à l'incarcération et de gagner  Damas, où il a réussi à vendre une copie du film .

En 1969, il commence le tournage du seul film sur ses 44 réalisés à ce jour, qui fut sauvegardé  " Cent visages pour un seul jour " .

Ce film, que Ghazi considère comme son  manifeste du cinéma,  combine narration dramatique avec des images de documentaire afin de donner une perspective analytique de la société libanaise à l'époque.

Cent Visages est l'un des rares films politiques arabes qui ont présenté une nouvelle forme de narration audio-visuelle à l'époque. Il a remporté le prix du jury au festival de cinéma alternatif à Damas en 1972, mais selon son réalisateur, le film est maintenant interdit en Syrie .

Le cinéaste libanais  Rami Sabbagh a découvert le film dans des archives à Damas, en a fait une copie au Liban qu'il a donnée à Ghazi, mais,  pas sans lui avoir arracher une promesse .

" Il est venu me dire qu'il me donnerait le film dont il venait de tirer une copie, à la condition que je fasse un nouveau film, "

« En fait, j'ai été choqué. Après 30 ans, je ne pensais pas que je pourrais jamais voir, à nouveau, un de mes films. " Il pensait que tous avaient été détruits .

En 1976, il tourne  " Mort au Liban ",  sur la guerre civile, et a dû aller monter le film à Bagdad,  car il n'y avait pas, plus de studios au Liban. Saddam Hussein, à l'époque vice- président de l'Irak, est venu personnellement superviser  l'avancement et la progression du travail de montage avec l'intention de le contrôler.

" Il nous a apporté le déjeuner chaque midi, s'asseyait et voulait discuter cinéma avec nous ».  " Je lui ai dit qu'il n'avait pas la moindre idée de ce qu'était le cinéma . "

Pour la petite histoire, le président Irakien était fort amateur de films et s'en faisait, parait-il, projeter régulièrement dans ses salles de projection privée. 

Les proches du cinéaste qui témoignent de son franc-parler lors de cet incident précisent que le cinéaste aurait pu se retrouver en prison pour cela. Ce qui ne s'est pas passé.  Saddam a continué à apporter le repas, et, à la fin, a intimé au réalisateur l'ordre  de couper certaines scènes.  " Il a dit que sinon, je ne serais pas autorisé à ramener une seule image au Liban. "

Lors qu'il rentra au Liban, les Palestiniens avaient installé une unité de montage de film, où Ghazi put travailler. 

« Ils avaient tout l'équipement, et cela  m'a beaucoup aidé à faire des films »;  Beaucoup de ses œuvres traitent de la résistance palestinienne, mais aussi des réfugiés  ainsi que des minorités religieuses au Liban,  des paysans, de la pauvreté, des choses de la politique.

Mais la persécution, telle la peste, avait mis ses pas dans les pas de l'homme de cinéma.

En 1988, lorsque le cinéaste était en Afrique, une milice locale s'est introduite dans sa maison à Beyrouth et l'a dévastée, et,  à nouveau, la malédiction  s'est abattue, et,  tous ses films, ses seuls négatifs,  ont été brûlés .

" Ils prétendaient qu'ils voulaient se réchauffer les mains sur un feu nourri, mais ils avaient sortis tous les négatifs de toutes les boîtes et les brûlèrent » explique Ghazi .

" Tout le travail a disparu d'un seul coup et il ne reste presque rien, juste quelques souvenirs. "

" Je me souviens encore d'un film que j'ai fait sur un milicien sous la pluie,  un beau film de 112 minutes. Et d'une trilogie sur les conditions de vie le long de la Ligne verte . "

Que peut-on faire après avoir vu tout son travail détruit ?

" Recommencer à nouveau  " a-t-il dit, simplement . Et c'est bien ce qu'il fit .

Ghazi tourne en 2001, Le Cercueil de la Mémoire, un documentaire " sur l' insularité politique et l'apathie répandue parmi tant de nombreux Libanais, malgré la violence subie par les habitants de la région, en Palestine et en Irak . "

Le film, qui a été montré à DocuDays de Beyrouth,  en Novembre, est un montage et un mélange d'entretiens récents  avec des images d'archives.  

Dans les interviews, Ghazi jette la lumière sur deux questions fondamentales, la solitude et la situation économique. Grâce à des images et des situations de tous les jours, il dresse un portrait de la société libanaise, un portrait peu amène d'une société libanaise qui se noie dans ses contradictions, qui s'enferre, chaque jour davantage, dans le vide auquel conduit  cet individualisme forcené qui la caractérise, dans la superficialité de cette sur-consommation quotidienne .

Ghazi n'a pas, jamais changé un iota de ses œuvres. L'on s'en est chargé pour lui, en les détruisant. En les lui détruisant. Par le feu. Un feu qui a emporté avec lui  de quoi provoquer tant et tant de controverses qu'il n'est pas dit qu'elles ne resurgissent à leur façon, ça et là, qu'elles ne réapparaissent, insidieusement, de façon pernicieuse, comme la peste, cette peste attachée à ses pas par d'iniques censeurs.

Le cerceuil de la mémoire ...



 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.