Oshima est mort. A Fujisawa. Le 15 ou le 14 Janvier 2013. A l'age de quatre-vingt ans. Né à Kyoto, le 3 mars 1932. Son dernier film s'appelle Tabou. Il le réalise en 1999, alors qu'il est physiquement diminué. A l'image de cet autre grand dinosaure des débuts du cinéma - indien, cette fois, Satyajit Ray, qui, âgé, très âgé, tourne ses dernières productions, assis dans un fauteuil roulant - qui confronte les besoins, les nécessités, et les exigences toujours ardues de la mise en scène et de la réalisation à celles de l'inconfort et du poids des ans, de l'âge. Du grand âge encore et toujours créateur.
A chaque âge, sa jeunesse. Pour ces éternellement jeunes gens de tous les ages ...
Premier film, long métrage, tourné en 1959, Le Garçon vendeur de colombes - Ai to kibo no machi -
Ses contes cruelles de la jeunesse, 1960, sortent sur les écrans de leur pays respectifs, la même année que le coup de tonnerre qui zèbre définitivement le cinéma français vieillissant et un tantinet réactionnaire, avant que de l'irradier et d'influencer absolument tous les réalisateurs de la planète, sortent, donc, la même année que l' A bout de souffle du chantre, figure éponyme de la nouvelle vague, Jean-Luc Godard.
Les deux films ne sont très étrangement, alors que les deux réalisateurs ne se connaissent pas, pas très éloignés l'un de l'autre. Il sont quasi-semblables, presque jumeaux dans leur pulsation intime, intrinsèque, leur rutilance de pierre brute, de diamant noir, dans la dynamique exponentielle de déflagration d'énergies en crescendo qui disent, on ne peut plus explicitement, intraduisibles autrement qu'en images et en sons, qui disent ce que rien n'arrête, si ce n'est la tragédie, consubstantielle à cet irréfragable puissance de vie qui les caractérisent au travers des deux films, la tragédie que l'on sent, comme quelque rapace, bien haut, là haut qui tourne en permanence comme un danger, sur chaque plan, les guette trop pour ne pas les finir par les frapper, par les happer, et qui s'appelle l'adolescence, l'adolescence et la jeunesse, la folle impétuosité de la jeunesse à laquelle rien ne peut, ni ne doit résister, devant laquelle tout doit plier, ni norme, ni moral, tout est affaire de santé, de grande santé dévastatrice et de désir et, qui raconte dans le même temps, dans sa façon même de raconter et de filmer et de donner à entendre, l'état de toute première jeunesse d'un cinéma qui nait, renait à lui-même, d'un cinéma nouveau, nouvelles vagues qui fleurissent ici et là, nées des temps, et du fruit d'expériences de cinéphiles, témoins du cinéma de leur grands ainés du muet, et qui vont déferler sur tous les continents.
C'est le nouvel âge d'or du cinéma, un cinéma impur à la pureté inégalable, sans état d'âme, ni crainte d'aucune sorte - la seule crainte pour ce cinéma est de ne pas voir le jour, et ce sera criant pour Nagisa Oshima, lorsque, par ses films, leur propos, ce qu'il s'en dégage, la liberté et sa divulgation, il provoque l'effroi et la crainte, lorsqu'il engendre la peur, l'indicible terreur venue des tréfonds de ce qui, d'ordinaire, est tu, chape de silence séculaire sous chape d'oubli immémorial - on appelle ça une société, et c'est pareil dans toutes, ... - sous des strates très denses de temps qui court sur des siècles, et qu'alors, toutes les portes des studios et productions du Japon, se ferment, se cadenassent à son approche - c'est à peine huit ans avant les années printanières de la déferlante 68, la dernière réelle révolution pour l'heure, en date, chez nous ! ...
Pour un tas de prix plus prestigieux les uns que les autres, Tabou est officiellement en lice à Cannes. Nagisa Oshima a réalisé plus d'une cinquantaine de films courts et longs métrages, dont certains, connus de tous, vus par tous, inscrits désormais au patrimoine mondial du cinéma, de l'art cinématographique, et, nous ayant tous absolument sidérés, véritables tsunamis, au souvent parfum de scandale, ont raflé la mise planétaire. Tabou, dernier film du réalisateur Nippon Nagisa Oshima, figure mythique du cinéma, penseur du cinéma, est, en 1999, officiellement, en lice à Cannes. Il n'aura rien.
Preuve, s'il en est, que ceux qu'on n'aiment pas, s'ils perdurent dans ce qu'ils sont, on ne les aimera jamais et qu'on le leur fera toujours payer ...
Une des constantes du cinéaste japonais, Nagisa Oshima, littéralement, Nagisa , la plage - prénom féminin ... - Oshima, de la grande île, Nagisa Oshima, La plage de la grande île, en japonais, là-bas loin de l'autre côté de notre hémisphère, cinéaste nippon en diable, s'il en est, aux accents tellement semblables à ceux de J.L.Godard qui débutent donc en même temps, de concert, tournent deux films cultes la même année, et sans se connaitre, est d'avoir pris, de n'avoir pris que des gens beaux. De ne tourner qu'avec des gens, des actrices et acteurs très beaux. Ce qui pourrait, bien-sûr, ne rien gâcher, si ce n'est faire se lever le soupçon de quelque inclinaison naturelle, de penchants troubles pour une esthétique de la beauté aux échos prosélytes vite suspects ... Sélection et Prosélytisme, culte du corps, du beau, du cruel, de la rectitude ...
On subodore vite ce que, parfois, l'on est enclin à être. Et que je glisserai là, en parfait et flagrant hors-sujet, de mauvaise foi évidente ...
Ils peut très bien y avoir aussi deux droites dont une se croit de gauche et qui ne se calculent pas du tout, et même au contraire ne s'envisagent que sur le mode du conflit. Et de sa permanence. Et comme de la permanence de tous les conflits ... De tous les modes de conflits, adaptables à sa survie ...
Et que dit son cinéma, tout son cinéma avec tous ses gens beaux, leurs cris, cette violence éruptive, partout, ces corps qui se prennent, s'écharpent, sa nipponité, leur cruauté, son exigence, leur drapeau, le sien pourtant aussi, rouge-sang insulaire sur son grand drap blanc, leur violence, leur fureur, qui n'ont d'égal que la beauté de ses plans, leurs trajectoires, sa fulgurance, leurs combats, le seppuku, leur seppuku... Leur invraisemblable et ahurissant - aux yeux du reste du monde conscient - Seppuku !
Que dit son cinéma ?
Un élément, le même, et, pas le moindre de son discours, redoutablement mis en scène et formidablement explicite ... En deux plans ... Le premier, à la fin de l'Empire des Sens ... Le second, au milieu du même l' Empire des Sens ...
l'Empire des Sens ...
Question : Qu'est-ce que le drapeau japonais pour Nagisa Oshima ?
Réponse - en image - : La femme tient dans sa main le sexe de l'homme qu'elle vient de trancher. Sur le drap blanc de leur couche, la tache rouge circulaire du sang de la castration. Rouge sur blanc. Le drapeau japonais. Tache rouge sang sur drap blanc.
Question : Qu'est ce que l'homme épris ? Et à quoi s'oppose-t-il ? ...
Réponse : L'homme est amaigri, peut-être tôt le matin, après une nuit d'amour, il marche dans une ruelle à la droite de l'écran, et s'écarte et se rapproche encore du bord cadre pour laisser passer qui arrive en sens inverse un groupe de soldats plutôt imposants, en uniforme, en arme, en forme et en rang et qui marchent en cadence, au pas, et qui donnent l'idée qu'ils partent pour la guerre ...
Et qui donnent l'idée que c'est ça, partir à la guerre, que c'est terriblement inconciliable avec ça, ça l'homme épris de passion sexuelle et amoureuse.
Comme tant des grands cinéastes nippons n'ont eu de cesse d'avertir, de craindre, d'alerter magnifiquement au cours d’œuvres somptueuses, du danger mortel auquel se voue ce monde en se vouant à ses démons, quand ce ne fut pas l'atome, ce sera ici, sous la plume de Nagisa Oshima, et en deux plans seulement d'un cinéma qui en comportant des dizaines de milliers, ici, du danger mortel auquel se voue ce monde en se vouant à ses démons, une société finalement d'hommes castrés qui font la guerre.
Ce serait ça, en deux plans, la société japonaise ... !
Que dit ce cinéma, le cinéma d'Oshima, sinon échapper, de toutes les manières, et de sa manière à soi, et, qui peut ne valoir que pour soi, d’échapper à toutes les sujétions qui nous vouent à la Mort.
Et à la mesure de ce que fut la sujétion, la sujétion au carcan et aux mœurs imposés, on peut mesurer la virulence terriblement explosive du cinéaste, de ce que sera la colère de l’œuvre, l'irradiante fureur de son propos, d'une humanité hors d'elle. Et conduite, même, par delà la mort, par ses fils les plus brillants, les plus téméraires et les plus âpres et percutants défenseurs de la santé, de la beauté et de l'harmonie introuvable de l'esthétique à constamment affiner de leur société, seule chance de son salut, de celui de ses contemporains, de ses frères à venir ...