Vous avez dit racisme anticorse? Par Antoine Albertini

20-1450785904802

 

Ainsi donc, pour une poignée de mots prononcés dans une très vieille langue qui ne menace rien ni personne puisqu’elle même se trouve gravement menacée d’extinction, la France, sixième puissance mondiale, nation riche et puissante parmi les nations riches et puissantes, titulaire d’un siège permanent au conseil de sécurité des Nations unies, disposant de la foudre atomique, fille aînée de l’Eglise et patrie des Arts et des Lettres, la France dont les armées combattirent du Mexique au Tonkin et du Sahel à la Norvège, se trouverait donc au bord de l’implosion, comme ébranlée dans ses fondements, par un discours en langue corse d’une durée très exacte de sept minutes et trente-sept secondes.

Depuis le jeudi 17 décembre dernier et l’installation de la nouvelle Assemblée de Corse, ces minutes, ces secondes, ont enflé jusqu’à faire sourdre des profondeurs d’une certaine pensée française des torrents de boue bileuse, de vomissures mêlées d’anathèmes, d’opprobre, de menaces et de malédictions sans équivalent. Depuis le jeudi 17 décembre, sitôt prononcé le discours de Jean-Guy Talamoni, nouveau président de l’Assemblée de Corse, quelques 300.000 habitants se retrouvent convoqués au banc des accusés et jugés coupables.

De quoi ?

D’avoir porté au pouvoir régional, par le simple effet du suffrage universel et démocratiquement exprimé, des nationalistes corses. La réaction épidermique d’une classe politique quasiment unanime en dit long sur sa stupeur et son impréparation à semblable événement.

Paris, peut-on lire ici et là, n’avait pas « prévu ».

Prévu quoi, au juste ?

La victoire d’un courant de pensée qui structure le paysage politique de l’île depuis près d’un demi-siècle ? La marche vers le pouvoir de formations politiques dont les représentants ont imposé leur agenda et leurs revendications au cours de la précédente mandature, au point que soient adoptées par l’Assemblée de Corse des mesures – statut de résident, co-officialité de la langue corse, dont l’inspiration est évidente ?

Lors donc, voilà les nationalistes installés au perchoir de l’Assemblée de Corse et dans le fauteuil de président du Conseil exécutif.

Autant dire : aux commandes de la région. Qu’on s’en félicite ou qu’on le regrette, qu’on voue aux gémonies leurs idées et leurs programmes, c’est désormais une réalité avec laquelle le bon sens commande d’interagir autrement que par l’outrance, la calomnie, les généralisations hâtives et les biais conceptuels. En lieu et place de quoi, la classe politique française a, dans sa quasi-unanimité, grimacé de haine en reprenant à son compte les poncifs les plus stigmatisants.

Ainsi a-t-on pu cette oubliable sénatrice brandir l’ultima ratio de l’argent public pour disqualifier l’usage de la langue corse par un élu ; tel ex-présentateur d’actualités sportives - que l’on tenait pour décédé, et depuis longtemps - mettre au défi les Corses d’arracher leur indépendance à la France ; tel ancien Premier ministre sommer le président de la République d’agir ; tel Rastignac d’extrême-droite exiger virilement que soit sifflée « la fin de la récréation ».

Mais au nom de quoi ? Et pour quelles raisons ? Un discours en langue corse ? La forme ?

Le fond ? Les deux ?

Parlons-en.

Des précédents accueillis dans le silence

La forme, d’abord. Il est manifeste de constater que les pudeurs républicaines se sont senties bien moins outragées par de singuliers précédents.

On songe à François Bayrou s’exprimant dans la jolie langue béarnaise au Conseil général des Pyrénées-Atlantiques(1), ou aux dizaines de maires et de conseillers municipaux fraîchement élus en mars 2014 qui, de la gauche à la droite extrême, de l’Alsace à l’Aquitaine en passant par la Bretagne, ont déclamé leur amour des langues maternelles en prenant leurs nouvelles fonctions.

On songe aussi à Jean-Yves Le Drian, actuel ministre de la Défense, prononçant des paroles en breton en retrouvant son siège de président de la région Bretagne 2. Le tout, sans même évoquer l’élection d’Alfred Marie-Jeanne, figure de l’indépendantisme martiniquais, à la tête du conseil régional de son île... événement accueilli par un assourdissant silence. Alors ? Pas de condamnation ? Aucune dénonciation ?

Quant au fond, il faut déduire de ces envolées martiales que la classe politico-médiatique n’avait jusqu’ici toléré les nationalistes corses qu’à la condition bien comprise, quoi que non formulée, de bien vouloir se cantonner au rôle de trublions, d’avoir la courtoisie de ne pas trop bousculer les équilibres locaux et, surtout, de contenir leur influence aux marges du jeu politique insulaire.

Qu’une ville comme Bastia se donne un maire nationaliste, passe encore : Gilles Simeoni, du reste, n’avait-il pas conclu d’alliance avec la droite et la gauche ? Qu’un siège de quelque comité Théodule consultatif soit réservé à un indépendantiste revendiqué, à la rigueur.

Mais l’Assemblée de Corse ? Le pouvoir régional ? C’en était visiblement trop.

Et Paris, pour s’être couché sans y penser, s’est réveillé douché, coupable de n’avoir ni su, ni voulu prendre la mesure du changement politique à l’oeuvre en Corse : à force d’avoir d’autres chats à fouetter, les minets se mettent à rugir – et on finit par les entendre.

Comment s’étonner, de surcroît, qu’un indépendantiste puisse tenir un discours… indépendantiste ?

Croyait-on qu’à peine installé au perchoir de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni se draperait de tricolore et entonnerait la Marseillaise ? Espérait-on qu’ébloui par cette soudaine mise en lumière, il se laissât aller à quelque tiédasserie ni trop indépendantiste, ni trop peu – un séparatisme, en somme, acceptable ?

Laurent Marcangeli, député et maire (LR) d’Ajaccio, l’un des rares hommes politiques insulaires à s’être dressé contre l’injure, lui-même peu susceptible de complaisance et même de sympathies à l’égard de la revendication nationaliste, a eu à ce sujet des mots définitifs : « M. Talamoni, que je connais depuis longtemps, est cohérent par rapport au discours qu’il porte depuis le début de son investissement dans la vie publique, a-t-il déclaré au Fiagro. Les mots prononcés (…) sont d’une totale cohérence avec son engagement politique. Il est fidèle à ses valeurs, qui représentent 35 % du corps électoral corse. »

De telles évidences n’auront pas suffi, pourtant, à désarmer la verve des Fouquier-Tinville qui se succèdent face aux micros et aux caméras depuis dix jours.

Les perles des accusateurs publics

Passons sur la poussive ritournelle jacobine d’un Jean-Pierre Chevènement en état de coma politique avancé, général sans troupe retranché dans son réduit belfortin d’où il feint d’ignorer qu’à quelques kilomètres de sa porte, la belle Alsace vit depuis deux cent quatorze années sous l’empire d’un régime concordataire, vivante entorse aux principes d’égalitarisme républicain et de laïcité que l’ancien ministre de l’Intérieur porte en bandoulière de la même manière que les idiots du village arborent autour du cou un sifflet à roulette ou un réveille-matin.

Passons sur les éructations d’un Jean-Luc Mélenchon abonné à l’insuccès des urnes, qui remplit sur les plateaux de télévision le rôle du tonton poivrot pressé de raconter des blagues salaces en fin de repas.

Passons encore sur l’édito infamant de Jack Dion, scribouillard d’un hebdomadaire sans lecteur contraint de publier sa prose sur les réseaux sociaux pour espérer y glaner les quelques pouces levés que se disputent habituellement collégiens analphabètes et pamphlétaires ratés.

Passons enfin sur Christophe Barbier, docteur ès approximatologie autant que journaliste de boudoir, dont la suffisance et la constance dans l’exécration finissent par honorer ceux qui en sont l’objet – non pas seulement les nationalistes corses mais, le doute n’est plus permis depuis longtemps, les Corses dans leur ensemble.

Mais que dire des élus nationaux de la République ? Des responsables politiques de premier plan ? Des Premiers ministres à la retraite ? Des éditorialistes de la presse « sérieuse » ?

Car une grande partie de la presse nationale porte aussi la responsabilité de cette déferlante, à coups de raccourcis, de formules à l’emporte-pièces, d’analyses ready-made que l’on rencontre d’ordinaire aux comptoirs des rades les moins fréquentables.

« Les mots ont un sens », écrivait Roland Barthes. Une formule à méditer, plus que jamais, lorsque Jean Guy Talamoni se retrouve bombardé président de « l’assemblée nationale corse » sur une chaîne d’informations en continu ; ou lorsque ce quotidien en ligne titre « La Corse tombe aux mains des nationalistes » - pourquoi ne pas écrire carrément : entre leurs « griffes » ?

De ce concert d’inepties, la note la plus fausse aura été jouée par l’éditorialiste du Courrier picard, quotidien dont le nom évoque assez la lettre interne d’une entreprise de produits surgelés : une maigre colonne gribouillée dans le style bancal des polémistes de sous-préfecture, quelques petites phrases aveuglantes de bassesse, de petits mots en forme d’injures expulsés à la manière de flatulences d’après-banquet  - il était question de châtaignes et de chèvres, comme il se doit. Comment, après cela et tant d’autres erreurs factuelles, de non-sens, d’absurdités, accorder le moindre crédit au reste de la production journalistique hexagonale ?

Le racisme anticorse, dernière forme de xénophobie légalement admise

Entendons-nous bien : n’importe qui  - et l’auteur de ces lignes s’en est rarement privé -  peut critiquer les revendications nationalistes, voire ceux qui les portent. Les sujets de polémique, après tout, ne manquent pas et le combat politique, pour idéologique qu’il soit, reste un combat.

On pouvait ainsi objecter aux triomphateurs que leur courant de pensée a vu le pourcentage des suffrages exprimés en leur faveur en légère baisse par rapport à 2010, ou qu’au premier tour de scrutin, une liste du Front national sans moyens ni base militante a devancé les indépendantistes de près de 3 points, à quoi s’ajoutent de légitimes interrogations : novices dans l’exercice du pouvoir, les nationalistes s’en tirerontils ?

Parviendront-ils à réformer et améliorer, à mener à leur terme les chantiers en cours ?

Réussiront-ils à lutter contre la précarité qui touche 60.000 personnes dans une île désespérément pauvre ?

Plus que tout, tiendront-ils ce pari politique : adjoindre enfin à la force du symbole l’efficacité d’une saine gestion publique ?

De telles questions sont davantage que permises : elles sont absolument nécessaires à l’échange démocratique, à la confrontation rationnelle des points de vue.

A tel point que les intéressés eux-mêmes, qui ne sauraient ignorer leurs difficultés à venir et le poids des responsabilités qui pèsent dorénavant sur leurs épaules, ont pris soin de prévenir : « Le chemin sera long et nous ne disposons d’aucune baguette magique ».

On peut enfin, plus généralement, se dresser contre l’idée d’autonomie  - les arguments ne manquent pas, ici non plus - et dénoncer énergiquement une indépendance aux couleurs de l’aventure.

Mais ce qui est à l’oeuvre depuis dix jours s’écarte de la mise en perspective critique des récents résultats électoraux et n’entretient que de lointains rapports avec le débat serein et apaisé que réclame la situation.

Ce qui est à l’oeuvre depuis dix jours tient de l’habituelle cacophonie où s’unissent les voix d’éternels recalés du suffrage, de parlementaires à la carrière horizontale, d’hommes-troncs épuisants d’inculture, tous rassemblés dans cette occasion inespérée de laisser libre cours à la dernière forme de xénophobie légalement permise au pays des droits de l’Homme : le racisme anticorse.

L’expression n’a rien d’usurpé. Elle n’est pas tic de langage, pas davantage qu’elle ne fournit une commode échappatoire à la remise en question ou la critique. Elle se nourrit au contraire d’exemples puisés aux meilleures sources des directs radiophoniques et télévisés, des tweets officiels, des prises de paroles publiques, des communiqués, des interviews imprimées dans les colonnes de la grande presse.

Ainsi d’Henri Guaino s’improvisant psychiatre en estimant, au lendemain de la première séance de l’Assemblée de Corse, « On est chez les fous ».

Ainsi du sénateur (Nouveau Centre) et conseiller de Paris Yves Pozzo di Borgo suintant la xénophobie des baronnies finissantes, qui s’étonnait de l’outrecuidance d’un Jean-Guy Talamoni à « représenter la nation corse » en sa qualité de « fils de portuguais et de sarde » – assertion doublement fausse au demeurant, et truffée de fautes d’orthographe.

Ainsi de ce petit maître du Front national désignant les indépendantistes corses comme« les ennemis de la France » – au même titre que Daech, sans doute.

Il est flagrant, à la lecture de ces perles d’accusateurs publics, de constater combien l’intégration de la Corse à l’ensemble national ne procède pas de l’inclusion mais d’une forme de sanction, d’une punition infligée à un garnement récalcitrant qui n’en ferait qu’à sa tête – réflexe typique des sociétés au lourd passé colonial. Nulle part on ne lit, nulle part on n’entend que la Corse est française par les effets conjugués de l’histoire, de l’attachement à des valeurs partagées, par l’absolue nécessité d’un destin commun. Non.

La Corse doit être française par la grâce d’une évidence dont les contours, pourtant, n’apparaissent plus certains à tout le monde, ainsi qu’en témoigne le verdict des urnes. Voudrait-elle d’ailleurs s’affranchir de cette tutelle ? Grands dieux ! Il ne s’agirait alors que d’une marque d’arrogance, d’une foucade à réprimer par le verbe d’abord, d’autres moyens si nécessaire. Plus d’argent public ! Plus de subventions ! La diète ! Mais, que l’on sache, ces prétendues largesses n’ont jamais empêché l’île de figurer au premier rang des plus pauvres régions françaises...

La grande inconnue : la réponse du gouvernement

La débauche à laquelle nous avons assisté emportera quoi qu’il en soit des conséquences, lesquelles sont déjà perceptibles pour quiconque fréquente l’homme de la rue.

La première d’entre elles aboutira à l’inverse de l’effet souhaité en jetant dans les bras du nouveau pouvoir régional des milliers de personnes écoeurées de se voir ainsi traînées dans l’ordure, et sans raison valable. « Qu’ils continuent comme ça, plastronnait un cadre indépendantiste quarante-huit heures après la cérémonie d’investiture territoriale : ils nous font gagner des sympathisants par centaines » - renfort auquel ne tardera pas à se joindre l’inévitable contingent des convaincus de la dernière heure, venus voler au secours de la victoire.

Le plus grand risque, toutefois, n’est pas là. Il se situe ailleurs, dans la réponse que saura - ou non - apporter le gouvernement à cette nouvelle donne politique corse. On sait que les mauvaises décisions accompagnent souvent l’exercice d’un pouvoir fragile et soumis à de fortes contraintes. On sait aussi que la Corse, dans l’époque chaotique que vit le pays, ne figure plus au rang des priorités gouvernementales. On devine également que sa situation politique actuelle suscite davantage l’embarras que l’intérêt.

« J’attends un dialogue serein et apaisé » a expliqué le Premier ministre Manuel Valls à Gilles Simeoni. Gageons que la formule ne tenait pas simplement de la marque de politesse. Car refuser de prendre la mesure des changements de tous ordres qui affectent la société insulaire – pour le meilleur et, parfois, le pire – reviendrait à condamner son avenir.

 

1. Le même, à propos des langues régionales, déclarait dans son discours de Toulouse le 10 mars 2012 « Qu’ei finit lo temps de la vergonha, que comença lo temps de la fiertat ».
2. Le 16 octobre dernier, cette même institution adoptait par ailleurs la « Convention spécifique État-Région pour la transmission des langues de Bretagne » qui prévoit notamment l’abolition de l’âge minimum pour les ouvertures de classes, une augmentation progressive des taux de recrutement d’enseignants bilingues.

 

 Antoine Albertini

Publié le Vendredi 25/12/2015

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.