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Billet de blog 28 mai 2016

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L'irrépressible en vie

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1

Ces cons en troupeaux sont tellement à la masse que de peur de laisser échapper une miette d'art, ils sont en arrêt devant une paire de lunettes par terre et s'y absorbent comme jamais ils ne le feraient devant l'un de tous ces pauvres hères qui pullulent dans nos villes et qu'ils ne gratifient jamais du moindre regard.

Façon toute contemporaine et fort joliment réussie, pour le tout jeune TJ Khayatan et son copain, d'illustrer la fable d'Hans C. Andersen « Les Habits neufs de l’Empereur ».

Pour mémoire,  « Les habits neufs de l’empereur » raconte l’histoire d’un roi qui n’a de souci que de sa vêture et n’aime rien tant que de se montrer devant ses sujets dans ses nouveaux habits. Ce roi néglige toutes les affaires du royaume, et on dit de lui qu’il « siège dans sa garde-robe ». 

Roi, empereur sont employés, ci-dessous, indistinctement.

Deux escrocs qui se prétendent tisserands, se vantent d’être capables de tisser la plus belle étoffe que l’on puisse imaginer et qui possède en outre une étonnante propriété : les vêtements confectionnés avec cette étoffe « seraient invisibles aux yeux de ceux qui ne convenaient pas à leurs fonctions ou qui étaient simplement idiots ».

La fatuité royale n'ayant d'égale que sa rouerie, le roi n'est que trop heureux de s'ainsi vêtir d'un vêtement au tissu qui allie la superbe à la capacité de discriminer parmi ses sujets lesquels sont dignes de leurs fonctions et quels sont les sots et les imbéciles.

L'on connait la suite et elle est délectable. Les deux tisserands ouvragent leur vêtement royal sur un métier à tisser vide, et c'est de vide dont se parera le souverain.

« Serais-je donc sot, ou inapte ? »  se demandent un ministre de confiance dépêché dans l'atelier de confection au vu de la création, et tous les missionnés de la couronne de s'interroger, tout intérieurement il s'entend, et, sans jamais, en référer au roi qui, lui-même, fort surpris, se retrouvait confronté à cette étrange-étrangeté que lui révélait sa surprenante et brutale cécité et n'eût d'autre choix que de taire la chose, jusqu'au moment d'étrenner en publique et devant le peuple la magnificence de ses habits neufs.

-  Qu'est-ce, donc ?  pensa le roi. Je ne vois rien. Suis-je un sot ?  Mais c'est épouvantable !  Est-ce que je ne serais qu'un niais incapable de gouverner. Il ne pouvait rien m'arriver de pire.

Et, tout à coup, de s’écrier:   " C'est magnifique. J'en témoigne ici de toute ma satisfaction " .Il hocha la tète d'un air content. Et tous à sa suite d'entonner en chœur le " ma-gni-fi-que " de circonstance.

Magnifique ! Ravissant ! Parfait ! Ces mots volaient de bouche en bouche, tous se disaient enchantés.

L'empereur décora chacun des deux escrocs de la Croix de Chevalier et leur octroya le titre de gentilshommes tisserands.

Le jour de la procession " ... Nul ne peut rien voir, et chacun fait semblant de voir, et chacun craint que l’on ne remarque qu’il ne peut rien voir, et tous de s’extasier à la vue des admirables habits neufs de l’empereur ".

Et tous, Peuple et courtisans de s'esbaudir à coup de qui, mieux-mieux, les superlatifs.

Jusqu’au moment fatidique où un petit enfant dans la foule s’exclame : " Mais il n’a pas d’habit du tout."

Le père s’émerveille de la parole de son fils, et la commente en ces termes : « Entendez la voix de l’innocence », et le cri de l’enfant est alors repris en chœur par la foule, sur le passage du roi, qui convient à part soi que l’enfant et le peuple ont raison.

Et chacun de chuchoter de l'un à l'autre : Il n'a pas d'habit du tout ... Il n'a pas d'habit du tout ! jusqu'à ce que la rumeur s'enfle et emplisse l'espace tout entier.

L'empereur frissonna, car il lui semblait bien que tout son peuple avait raison, mais il pensait en même temps qu'il lui fallait tenir, qu'il lui fallait tenir bon jusqu'à la fin de la procession.

Illustration 2

Il se redressa encore plus fièrement, et les chambellans continuèrent à porter longtemps le manteau de cour et la traîne qui n'existaient pas.

Et, n'est-ce-pas, qu'ils les portent encore qui n'existent pas.

Cet enfant serait-il  un enfant d’exception : seul, contre tous, contre la foule des sujets du roi et, contre son père lui-même, il ose dire qu' " Il n'a pas d'habit du tout " , que le roi est nu.

Ce qui distingue aussi l’enfant d’Andersen des grandes personnes, de la société des grandes personnes et de leur comportement, c’est, donc, un acte, un acte de parole, qui l’éloigne et l’excepte du lot, qui le soustrait à ce, qui, de toute façon, n'aurait pas prise sur lui, la fausseté, l'hypocrisie et ses cortèges multiples de roueries innombrables, de mufleries mentales, morales, les attitudes qui toujours connotent, disent le pré-supposé antérieur à toute antériorité, le pré-supposé apposé au bas du parchemin-testamenteur qui scelle tout futur, le mensonge et ses feintes, le silence hautain et mutiques des murs. 

Parole irrépressible, vive et imprévisible comme le reflet, un instant, du soleil sur quelques écailles d'une dorsale entre-aperçue, dans l'eau verte et limpide d'une onde, parole audacieuse, appendue à la vérité.

« Le roi est nu » connait aujourd’hui, dans le champ de la politique le plus grand succès : « Le roi est nu » s’accorde immanquablement avec cet « oser dire » : « Qui osera dire que le roi est nu ? », « Il a osé dire que le roi était nu ».

C’est ce qu’il ne faut pas dire si l’on veut continuer de vivre à l’abri des ennuis, ou, à l’inverse, ce que le citoyen lucide doit avoir l’audace et le courage de dire, quand bien même il ne s’agit de dire que l’évidence, c’est-à-dire ce qui se voit et s’impose de soi-même, ce qui est d’une « criante évidence ».

« Le roi est nu » est un cri qui jaillit, une exclamation irrépressible. Sa signification est toujours la même : c’est le cri qui défait l’imposture, le cri qui dénonce l'usurpation, qui profère la réalité, qui la rétablit de la proférer, un temps au moins, qui la pointe, la souligne, la brandit, dégonfle la baudruche, fait tomber bas les masques, tous les masques, les masques, aussi, de ceux dans l'ombre des masques, met à jour les feintes, dévoile l’évidence, révèle l’objet  « tel qu’il est », objectivement. Révèle le recèle.

L’enfant d’Andersen qui ne connait pas les embarras du langage, et somme toute, aucun embarras, est l'enfant d’avant l’hypothèse de l’inconscient, sans fantasme, sans refoulement.

« Le roi est nu » ?  L'enfant d’après l’hypothèse de l’inconscient, l' iconoclaste, porteur d' « une parole admirable », qui se sépare, par son dire, innocemment et sans douleur, des adultes, de la société des adultes, de leur type d’organisation et de son père, et du système de représentation calqué sur les ombres projetées de la réalité déformée et truquée, cet enfant d'Andersen est celui, qui conserve ses marques, son instinct des évidences, assume son être solitaire, ses lignes de fuites, de rupture et d’exception, de fracture et leur corollaire obligé, de dissidence viscérale et radicale.

L'enfant d'Andersen est l'enfant de la Liberté d'Expression que son père, dans le conte, reprend à son compte et que toute la foule amplifie, parole fondatrice de peuple, peuple qui trouve à s'y souder, à s'y redresser, à s'y dresser, machine de guerre contre machine d’État. 

" Certains ne rencontrent jamais cet enfant. Ils ne se rencontrent jamais. Avec l'enfant d'Andersen. Cet enfant sans rencontre, cette être sans cet enfant,  renchérirait plutôt sur le credo de l’autre de la machine molaire, sur le credo de l'autre, superviseur, pour le ménager, pour se l'attacher, afin de ne pas s'en différencier, de ne pas perdre son amour.

Et si, à l’occasion, il se sépare de l’autre, et en particulier de l’autre, parental, modèle, qui-plus-est, quand le modèle s'enkyste en lui-même, cette séparation se fait dans la douleur et dans le silence.

Le silence et ses galaxies, le silence de la création artistique, le silence de l'Autiste proféré par les milliers de milliers, qu'ils sont dans nos sociétés qui les fabriquent à la chaine, de poitrines encadenassées derrière d'infranchissables barrières de fortune, le cri silencieux et terrible, peut-être le plus insane de tous, dont le Cri du Pape du peintre Francis Bacon rend sa réalité la plus terriblement palpable, concrète qui soit, son toucher des yeux le plus révulsant qui soit, le cri du schizophrène que sa parole, à hue et à dia, emporte et envoie surfer sur les crêtes dentelées des abrupts les plus fous qu'on lui désigne, et, que ses actes, à la terreur de tous, illustrent tragiquement.

" Le roi est nu " il n'a pas les habits qu'il disait avoir. Le roi est un menteur, le roi est un bouffon. Le roi, l'empereur est comme dans le Cri du Pape, désir de pourfendre les temps et de demeurer en lice à surfer et virevolter sur l'écume de rage et d'agonie des foules qui hurlent, tête en arrière, bouches ouvertes, mâchoires fracassées, dents cassées, faces tuméfiées, qui gueulent leurs souffrance, elle, bien audible, bien concrète, bien dégueulasse.

Le grand-duc est tout nu !  C'est un bien sinistre oiseaux de malheur. Bien sinistre ...!

" Cela va tout seul, un enfant le verrait, et vous ne le voyez pas. » dit Marivaux.

Illustration 3

TJ Khayatan

Illustration 4

Agacé de ce que « Certaines œuvres de ce genre ne nous ont pas touchés du tout, moi et mes amis » explique-t-il à Buzzfeed," Au début, à l' arrivée, nous avons été très impressionnés par les œuvres d'art et les peintures présentées dans l'immense installation, mais, toutefois, il se trouve que toute une partie n' était artisitiquement pas très surprenante pour certains d'entre nous ",  « Alors nous avons voulu tester la faculté de s'impressionner des autres visiteurs ».

Happening impromptu et gros de coup de bluff génial au MoMa - Musée d'Art Moderne de San Francisco - dont la direction va quand-même devant le succès, se fendre d'un tweet, tout de même fort flatteur pour les deux gens gens qui firent le buzz.

Impertinence suprême à l'adresse des œuvres exposées, ainsi tutoyées et moquées, ils déposent, de façon bien parallèle au mur, une paire de  lunettes.

Illustration 5

Évidemment conditionnés par le contexte dans lequel ils évoluent, les visiteurs ont pensé être confrontés à une œuvre d'art et ont commencé à l'analyser et la photographier. Et le défilé des visiteurs et amateurs, et ou, professionnels de l'art de couler de source devant la paire de lunettes.

Et les deux jeunes gens, en planque, de s'assurer de la réussite de leur petite entreprise de détournement de cet objet hautement symbolique, et, dans la foulée, en quelques twitts avec photos qui vont faire le tour de la toile, de s'assurer un joli succès immédiat.

Et tous peuple et courtisans de s'esbaudir à coup de qui, mieux-mieux, les superlatifs.

Interrogations, perplexité, inquiétudes et réflexions métaphysiques ?

Illustration 6
Illustration 7
Illustration 8
Illustration 9

Ils ont des yeux et ne voient pas  « Ils ont des yeux pour ne pas voir »

Des filles qui vont à Pompidou
Admirer des peintures
Des Hollandaises et des Hindoues
Marchant vers la culture

Jean Guidoni - Djemila

Et tous peuple et courtisans de s'esbaudir à coup de qui, mieux-mieux, les superlatifs.

Illustration 10

Et la direction du Moma de San-Francisco de Twitter ...

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Illustration 13

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