Gris dimanche de bientôt l'hiver, la guerre de Jeanne

                                                  Un dimanche

 

Par Jeanne Casilas,


Le temps est gris, dimanche, fin d’Octobre, passage à l’heure d’hiver.

C’est le jour du repos, celui de la famille ou des loisirs je crois. A cette occasion, je me conforme en allant visiter l’autre rive de la Seine, poussant jusqu’à un café sélect boulevard du Montparnasse.

Dans ces quartiers riches, même les églises sont encore fréquentées et les brasseries d’un luxe suranné ne désemplissent pas. J’ai vaguement rendez-vous avec un vieil ami. J’espère trouver la librairie Tschann ouverte.

Mais sur le trajet qui m’amène de mon domicile au café, dans le métro, à la station où j’attends la rame, 4 employés de la sécurité RATP procèdent à une opération de contrôle sur un sdf, entravant un pan de quai, 4 hommes surarmés avec gilet pare-balle, matraques, et chien à muselière extrêmement tendu (le chien), se campent de manière menaçante face à ce qui ressemble à un camé de 1m70 pour 40kg à qui ils font déballer et étaler sur l’asphalte tout le contenu de ses poches et sac, celui-ci tremble, l’un des hommes de la sécurité retient le chien qui grogne en quasi permanence face à sa proie.

Il se trouve que j’ai peur des gros chiens méchants et des armes.

Donc dès qu’il y a ce genre de choses dans les parages, je ne me sens pas du tout en sécurité. Je devrai donc avoir le réflexe de m’éloigner, de ne pas me confronter à la situation, de passer l’air de rien et d’aller lire ou contempler les affiches pour devenir surveillant dans la pénitentiaire à l’autre bout du quai.

Sauf que la peur qui me saisit à l’instant où je prends conscience de la situation (4 hommes baraqués en armes, un chien d’attaque excité, contrôlent un clochard) est si intense qu’elle m’immobilise et me rattache à cette situation, comme si celle-ci me regardait.

Mon premier réflexe est donc de ralentir face à des hommes armés, de m’arrêter quand je sens que l’usage qu’ils exercent de leur force est disproportionné avec la menace qu’ils rencontrent.

Ensuite ça ne se passe jamais bien. La force qui s’exerçait contre l’individu contrôlé se retourne contre moi par ceux de la patrouille qui ne vont pas supporter que je regarde sans rien dire l’opération.

Questions dès l’abord méprisantes et autoritaires, comme si j’étais par essence coupable si je n’étais pas à l’instant en train de détourner les yeux et de circuler, imposition d’un mode de dialogue instaurant un rapport de pouvoir « Non Madame je vous explique, c’est question, réponse », contrôles, menaces, intrusion  « Vous avez des enfants madame ? », « Si vous aimez les clochards prenez le chez vous », bref toute la rhétorique de la police nationale par sa branche pauvre, la sécurité ratp.

Le plus atroce demeure souvent l’impression de solitude éprouvée après le face à face, quand vous vous rendez compte que toute la rame de métro qui a assisté à l’altercation vous fuit du regard, rigole, dort ou vous toise avec mépris. Ce sont ces visages de jeunes filles qui malgré leurs vingt ans sont déjà du côté des contrôleurs, de la force et de l’ordre. C’est l’excitation perverse des touristes qui se réjouissent d’avoir appris que le crack existe et se fume. C’est toute cette foule humaine qui ne bougerait pas d’un centimètre si tu te prenais une matraque dans le cul, parce qu’ils n’auraient pas vus ou qu’ils n’auraient pas compris, enfin parce que soi disant ils dormaient ou que ça ne les « regardait pas ».

Deux heures plus tard, dans un quartier protégé, je retrouve mon ami. J’ai oublié ce que j’étais venu lui dire, il n’y a plus que des bourgeois ventripotents, des touristes momifiés, une jeunesse sans charme, des serveurs cocaïnés et une exposition d’aquarelles de riverains millionnaires.

La vie s’est figée, pour pouvoir continuer il faut faire semblant, à l’égal des marchandises, de ne pas exister.

Notre conversation fût brève :        -  C’est bientôt Noël.
F. me regarde dans les yeux puis :  -  Ce qui t’arrive n’est que le reflet de ton âme. Il s’agit de ta guerre.

Dans l’éclair de son regard je vois de l’eau.

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