Erri De Luca : " Le devoir moral de désobéissance existe ", et joignant la parole à sa pensée, la couronna de ses mots.
Qui lui valurent d'être poursuivi au pénal.
" Le TGV doit être saboté "
''Je risque la prison. Et si je suis condamné, je ne ferai pas appel.''
Traducteur-expert du livre de la Genèse, l'écrivain révolutionnaire de Naples appelait le 1 er Septembre 2013, au sabotage d'un "grand projet inutile " :
Dans Nocciolo d'oliva, De Luca souligne le vrai sens du livre de la Genèse : tout autre chose qu'un permis de saccager la terre, selon le contresens commis depuis Lynn White en 1967 et qui vient de l'ignorance.
En effet, explique l'hébraïsant, la polysémie de l'hébreu se perd dans les traductions « quand un seul verbe est disloqué en divers synonymes traduit avec des sens différents » :
« Les verbes du travail et de la garde de la terre, avad et shamar, sont les mêmes, terriblement les mêmes, que celui du service dû à Dieu. Pour cette écriture ancienne, travailler la terre et la servir sont le même mot, le même empressement dû au service du sacré. Les voici : laavod et haadama, « servir le sol » (Bereshit/Genèse 2,5) et laavod et Yod Elohenu, « servir Yod/Dieu notre Elohim » ( Shmot/ Exode 10,26).
La terre est dans la sollicitude de Dieu. Les règles du repos sabbatique, un jour par semaine, un an tous les sept ans, marquent une insistance à la protéger d'une exploitation forcenée. Elles expliquent que la terre n'appartient pas à l'espèce de l'Adam, locataire et non propriétaire du sol... »
à propos du Lyon-Turin-Ferroviaire, qui le poursuit :
« Ces travaux sont essentiellement destinés à drainer des fonds publics vers les entreprises qui s’en mettent plein les poches, alors qu’il existe déjà une ligne traditionnelle, utilisée à moins de 20 % de ses capacités. L’Italie est pleine de chantiers abandonnés, des ponts, des routes, des hôpitaux… Il y en a des centaines. D’une certaine façon, ces chantiers-là se sont auto-sabotés. C’est un modèle de développement... »
« Depuis 2008, le chantier du TGV est militarisé et les habitants doivent présenter leurs cartes d'identité pour aller travailler dans leurs vignes. Le gouvernement a levé une armée contre la population locale, qui est entrée en résistance voilà des années... À Turin, une équipe de magistrats ne s’occupe que de cela. Ils se comportent comme les chiens de garde de la L.T.F. » Lyon-Turin-Ferroviaire.
« Les policiers de la Digos, le département en charge des affaires de terrorisme, se sont présentés chez moi le 24 janvier avec un avis de mise en examen pour '' incitation à la violence ''...
Le motif : deux phrases reproduites le1er septembre 2013 dans la version italienne du Huffington Post. Je disais : "Le TGV doit être saboté", et ensuite que ces actes de sabotage ''sont nécessaires pour faire comprendre que le TGV est un chantier inutile et nocif ''.»
« Les lois ne sont que de passage. Elles changent. La démocratie, c’est aussi la possibilité de changer les choses. Or, ce sont les minorités qui font bouger les choses, les lois, les politiques. C’est comme dans le domaine scientifique : quand Copernic a écrit " De Revolutionibus Orbium Coelestium ", il était tout seul.
Erri De Lucca était mis en examen pour incitation au sabotage.
" Chantier titanesque, le TGV Lyon-Turin suscite la colère des écologistes des deux côtés de la frontière. Les habitants du val de Suse, en Italie, sont mobilisés depuis des années contre ces travaux qui impliquent le percement d’un tunnel de 57 km entre Suse, dans le Piémont, et Saint-Jean-de-Maurienne, en Savoie.
Maintes fois repoussé, ce projet de transport mixte, fret et voyageurs, a été lancé en 1991, acté dans un traité international en 2001 et longtemps ajourné faute de financements.
L’ensemble devrait coûter 25 milliards d’euros, dont 8,5 pour le tronçon international. Sur cette partie, les travaux sont menés par l’entreprise Lyon Turin Ferroviaire (LTF), qui dépend de Réseau ferré de France et de Rete Ferroviaria Italiana. "
L’écrivain italien Erri De Luca, essayiste, chroniqueur, nouvelliste et romancier, prix Femina étranger en 2002, ancien de Lotta Continua, une officine d'extrême-gauche, s'est clairement positionné et exprimé en faveur des riverains du val de Suse qui s'opposent radicalement au percement du tunnel.
Son dernier roman, publié chez Gallimard, Le Tort du soldat,
" Un vieux criminel de guerre et sa fille dînent dans une auberge au milieu des Dolomites et se retrouvent à la table voisine de celle du narrateur, qui travaille sur une de ses traductions du yiddish. En deux récits juxtaposés, comme les deux tables de ce restaurant de montagne, Erri De Luca évoque son amour pour la langue et la littérature yiddish, puis, par la voix de la femme, l’existence d’un homme sans remords, qui considère que son seul tort est d’avoir perdu la guerre… "
Le 1er septembre 2013, il déclarait sur la version italienne du site Huffington Post que les travaux du TGV devaient être sabotés. Une plainte a été déposée par LTF, qui a abouti à la mise en examen de l’écrivain, le 24 janvier.
Erri De Luca, lui, paie avec sa personne des tracasseries judiciaires dont il est l'objet. L’état italien dont on sait que ce n'est pas l'exigence démocratique qui l'étouffe, livré qu'il est au vent mauvais des noires influences néfastes, veut lui faire payer son engagement.
L’État italien aime, s'il le fait souvent, c'est qu'il doit aimer, s'en prendre à ses intellectuels. Vieille habitude contractée dans les périodes pré-fascistes de sa très courte histoire nationale. Vieille habitude bien vivace.
Un État qui a liquidé ses opposants, et ne l'a pas officiellement reconnu devant son histoire, les liquidera encore et toujours. Peut-être au mieux saura-t-il y mettre les formes.
De ce côté-ci de la barrière transalpine, point d'intellectuels de renom à jeter à fond de cale et à y maintenir, les fers aux pieds. Les uns, dignes de ce nom, sont morts de mort naturelle, et quant aux autres, ils ont pactisés, qu'ils le sachent ou l'ignorent, voir l'assument et le revendiquent, ils ont pactisé.
Tout juste se trouva-t-il, il y a quelques années, une épicerie suspecte et suffisamment lointaine, esseulée et presque isolée, pour éveiller les suspicions et déchaîner les foudres scénaristiques ferroviaires paranoïaques à visée carcérale d'un état-policier qui ne dit pas son nom, qui tamise ses réalités intestines, et, plus récemment, a-t-on entendu, à propos d'un ou deux lamentables faits-divers érigés en affaire d'état sensée flatter quelque fibre profonde et mobilisatrice, par la voix de son petit Pinochet-ibérique, viscéralement tziganophobe, de passage sous les ors de la république, jetée, au beau milieu des traverses et sous les coupoles de la République, à la face pays qui n'en peut mais, jetée l'anathème raciale et raciste, racialiste et islamophobe.
A l'entendre hoqueter, et avec l'assentiment impérial de la voix d'en haut, vraiment mal renseignée, le pays n'allait plus guère tarder à se retrouver aux abois ... aux prises avec une insurrection terroriste djihadiste internationale ...
Plus prosaïquement, et sans que cela n'ait entraîné grand changement dans les us et coutumes de l'institution concernée, la seule horreur, trop vite tue, qui eût saisi un temps, trop vite oublié, le pays est à mettre à l'actif des forces de l'ordre et de la sécurité publiques qui, dans la nuit,parce que lui et tous les siens luttaient pour la défense de la terre, de sa faune, de sa flore, des espèces végétales et des petites fleurs rares, ont assassiné un jeune homme.
La patrie de Voltaire aurait-elle un net penchant à, quelque-peu, s'italianiser ...
Une tentation à franchir le rubicond qui sépare d'un Etat policier.
La liste est longue des intellectuels et politiques italiens assassinés, et le dernier de première importance à l'avoir été, accusé d'entre-autre sabotage, braquages ... , s’apprêtait à rendre public le fruit de ses réflexions sur certains accoquinages gravissimes de l'état italien avec les services très spéciaux d'une puissance étrangère..
On colla au nationaliste Frioulan - qu'il était -, on colla au poète engagé, au voyant qui avait anticipé sa fin prochaine en la filmant sur les lieux mêmes où elle allait se produire, une histoire de terrain vague et violences sexuelles ayant entraînées sa mort.
" Si può dunque affermare che la "tolleranza" della ideologia edonistica voluta dal nuovo potere, è la peggiore delle repressioni della storia umana."
" Come si è potuta esercitare tale repressione? Attraverso due rivoluzioni, interne all'organizzazione borghese: la rivoluzione delle infrastrutture e la rivoluzione del sistema d'informazioni. Le strade, la motorizzazione ecc. hanno oramai strettamente unito la periferia al Centro, abolendo ogni distanza materiale. Ma la rivoluzione del sistema d'informazioni è stata ancora più radicale e decisiva. Per mezzo della televisione, il Centro ha assimilato a sé l'intero paese che era così storicamente differenziato e ricco di culture originali. Ha cominciato un'opera di omologazione distruttrice di ogni autenticità e concretezza. Ha imposto cioè - come dicevo - i suoi modelli: che sono i modelli voluti dalla nuova industrializzazione, la quale non si accontenta più di un "uomo che consuma", ma pretende che non siano concepibili altre ideologie che quella del consumo. "
Nous pouvons donc dire que la « tolérance » de l'idéologie hédoniste prévue par le nouveau pouvoir, est le pire de la répression de l'histoire humaine.
Comment fut-il possible à cette répression de s'exercer ? Au travers de deux révolutions, interne à l'organisation bourgeoise, révolution des l'infrastructures et révolution du système d'information. Les routes, la motorisation etc.. ont désormais étroitement uni la périphérie au centre, d'où abolition de fait et immédiate de toute distance matérielle. Mais la révolution du système d'information fut encore plus radicale et décisive. Grâce à la télévision, le Centre a assimilé l'ensemble du pays, initialement et historiquement différencié et riche des diverses cultures d'origine. Il a commencé à opérer une homogénéisation destructrice de toute authenticité concrète. Imposée qui - comme je le disais - ses modèles: les modèles voulus et imposés par la nouvelle industrialisation, laquelle qui ne se contentait non-seulement plus d'un " homme qui consomme ", mais allait jusqu'à prétendre et affirmer que n'était pas concevable que d'autres idéologies que celle de la consommation.
" Un edonismo neo-laico, ciecamente dimentico di ogni valore umanistico e ciecamente estraneo alle scienze umane..." Un hédonisme néo-laïque, aveuglément inconscient de toute valeur humaniste et aveuglément étranger aux sciences humaines.
" I modelli culturali reali sono rinnegati. " Les modèles sont des renégats culturels réels. La rétractation est accompli.
" il nuovo fascismo, attraverso i nuovi mezzi di comunicazione e di informazione (specie, appunto, la televisione), non solo l'ha scalfita, ma l'ha lacerata, violata, bruttata per sempre.
" Le nouveau fascisme, au travers des nouveaux moyens de communication et d'information (en particulier, bien sûr, la télévision), ont non seulement terni, mais ont déchiré, brisé, violenté et enlaidi à jamais, l'âme du peuple italien " Pier Paolo Pasolini ... et français !
Pierpaolo Pasolini, "Corriere della Sera", 9 dicembre 1973
Le devoir moral de désobéissance existe. Voilà bien en guise de bons vœux, à l'orée de l'an neuf, le rappel à faire et à tenter, autant que faire se doit, de mettre en pratique.
remerciements à Catherine R.