Une grande dame de la science française, Isabelle Olivieri nous a quittés

Isabelle Olivieri nous a quittés ce samedi 10 décembre à 4h...... Par Pierre-Henri Gouyon, Agnès Mignot, Ophélie Ronce & Myriam Valéro

Isabelle Olivieri nous a quittés ce samedi 10 décembre à 4h. Elle s’est éteinte tranquillement après avoir lutté avec un courage admirable contre le cancer mais aussi contre ce syndrome paranéoplasique qui l’a lourdement handicapée au cours des dernières années. Isabelle aurait eu 60 ans en mars 2017. Entrée à l’INAPG  (AgroParisTech) en 1977, elle s’est spécialisée en zoologie puis s’est orientée vers la génétique évolutive. Elle a passé une thèse sur la biologie des populations de chardons méditerranéens. Ces plantes étaient invasives en Australie et un des buts du CSIRO où elle était basée à Montpellier était de trouver des insectes permettant de les contrôler. Elle ne reviendra que beaucoup plus tard sur ces questions de relations entre plantes et insectes. Partie en post-doc à Stanford chez Paul Ehrlich en 1983, elle approfondit ses idées sur l’importance du concept de métapopulation pour comprendre l’évolution des mécanismes de migration. L’article qu’elle publiera sur ce sujet dans American Naturalist (après plus de 4 ans de débats avec les éditeurs) lui vaudra une lettre de félicitation de Ernst Mayr (cette lettre doit se trouver quelque part dans ses « archives » - Isabelle n’a jamais été très douée pour ranger, les papiers comme le reste !).

Recrutée à L’INRA au laboratoire de Mauguio pour s’occuper des luzernes méditerranéennes, généralement annuelles, elle poursuit ses recherches sur l’évolution des systèmes génétiques en étudiant les mécanismes évolutifs déterminant la durée de vie des organismes en fonction de leur écologie. Sa thèse de doctorat ès sciences portera sur la constitution d’une approche de l’évolution réunissant les modèles démographiques et génétiques, qu’il s’agisse de questions de migration ou de durée de vie.

Recrutée comme Professeur à Montpellier pour succéder à Louis Thaler, elle y devient le premier professeur de génétique des populations et portera des formations de premier plan. Elle poursuit sa quête des mécanismes évolutifs en revenant aux chardons et à leurs insectes. Elle s’intéresse au choix d’habitat à la spécificité entre l’hôte et l’insecte, réalise une recherche phare sur la conservation de la Centaurée de la Clappe, toujours en lien avec le concept de métapopulation, développe des recherches d’évolution expérimentale... La liste des questions qu’elle aborde avec son équipe et ses divers collaborateurs-trices serait trop longue pour que nous puissions être exhaustifs ici.

Mais aussi, Isabelle devient un personnage central de la biologie évolutive internationale. John Maynard Smith a pu dire d’elle qu’elle était la 5ème colonne[i] de la biologie évolutive française dans le monde anglo-saxon. Et, de fait, elle sera présidente de la société européenne de biologie évolutive et vice présidente de la société américaine pour l’étude de l’évolution, l’académie des sciences hollandaise lui décernera une confortable bourse pour qu’elle puisse venir à sa guise dans leurs universités interagir avec les scientifiques, elle fera partie du comité éditorial de nombreux journaux scientifiques comme TREE et la très prestigieuse EMBO (Organisation européenne de biologie moléculaire) la recrutera comme membre justement pour sa capacité à ouvrir des perspectives nouvelles. Enfin, la société française d’écologie lui décernera son grand prix  et le CNRS sa médaille d’argent... Isabelle ne courait pas après les honneurs ni les postes de responsabilité. Elle les fuyait avec beaucoup de persévérance. Toutefois elle tirera profit des tribunes qui lui ont été offertes pour défendre ses convictions et   transmettre des messages, invitée par le Président de la République à un déjeuner entre femmes scientifiques elle dénoncera dans la presse sa politique de recherche scientifique. Dans cette activité nationale et internationale, Isabelle a d’une part noué des relations de coopération durables et fructueuses et d’autre part tenté de rassembler. Rassembler démographie et génétique, écologie et évolution. Rassembler les gens et les idées. C’est sans doute une des causes de son charisme, du fait que nombre d’entre nous étaient prêt(e)s à la suivre même sur des chemins escarpés, à l’image de ces sentiers de la Corse qu’elle chérissait tant.

Georges Valdeyron qui a dirigé sa thèse et qui avait 45 ans de plus qu’elle a dit le jour de sa soutenance de thèse d’État qu’alors que de nombreux étudiant(e)s lui apparaissaient comme des sortes de descendants, Isabelle avait plutôt été pour lui une sorte de mère nourricière. Dans cet ordre d’idée, aujourd’hui, nous, biologistes de l’évolution français sommes en quelque sorte orphelins. Celle qui osait souvent dire des choses qui ne se disaient pas, qui même discutait âprement, pied à pied  –avouons-le, c’était parfois pénible– toute position qui ne lui semblait pas rationnelle, celle qui a orienté les recherches de beaucoup d’entre nous et qui était un exemple pour beaucoup a disparu. Si Isabelle pouvait être abrupte, rude parfois, tous ceux qui l’ont connue ont pu bénéficier de sa générosité exceptionnelle et de son sens du collectif. Ce sens du collectif a conduit ceux qui travaillaient avec Isabelle à nouer des relations d’affection profonde avec elle, et à construire cette famille dont elle est l’âme et qui restera unie malgré sa disparition. La maison qu’elle partageait avec Eric était ouverte à tous et nous y avons tous passé d’inoubliables moments. Nous avons une pensée pour ses proches et sa famille. Qu’elles et ils soient assurés que son souvenir restera et que ses travaux laisseront une empreinte durable dans notre communauté.

Le 10 décembre 2016

Pierre-Henri Gouyon, Agnès Mignot, Ophélie Ronce, Myriam Valéro

 

 


[i] Désignait à l’origine les partisans cachés — au sein d'un État ou d'une organisation — d'un autre État ou d'une autre organisation

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