Qui sème le doute récolte...

Le pouvoir de mobilisation de la communauté scientifique par les systèmes de lobbying a quelque chose d’effarant et on le voit encore une fois au sujet de l’« affaire Séralini ».

Le pouvoir de mobilisation de la communauté scientifique par les systèmes de lobbying a quelque chose d’effarant et on le voit encore une fois au sujet de l’« affaire Séralini ».

Dans un livre paru l’an dernier, « Merchants of doubt » (traduit récemment par Jacques Treiner – ed. Le Pommier), deux sociologues américain(e)s montrent comment des grands noms de la science se sont laissés embaucher par des fondations et associations soutenues par le lobby des producteurs de tabac pour semer le doute sur les méfaits du tabac. Il est fascinant de voir comment ces groupes, une fois leur combat perdu, se sont reconvertis dans les écoscepticismes de tous genres, à commencer bien sûr par le climatoscepticisme.  Le pouvoir de mobilisation de la communauté scientifique par les systèmes de lobbying a quelque chose d’effarant et on le voit encore une fois au sujet de l’« affaire Séralini ».

 

      Il y a quelques mois, la revue Food and Chemical Toxicology a publié une étude bibliographique où étaient repris les résultats de 24 articles . Alors que dans 7 des 12 études à long terme et dans 4 des 12 études multi-générationnelles, les articles détectent des effets faibles ou mineurs et recommandent des études approfondies, les auteurs de la synthèse jugent que ces travaux ne montrent pas d’effet biologique ou toxicologique significatif. Les auteurs concluent, contre toute logique, que les OGM sont nutritionnellement équivalents à leurs contre-parties non-OGM et qu’ils peuvent utilisés en toute sécurité pour l’alimentation humaine et animale. De plus, biologiquement, cet article était contestable car le critère « long terme » était appliqué à diverses espèces alors que la durée de vie de ces individus est très différente (pour des rats, 2 ans, c’est du long terme, pas pour des porcs). Statistiquement, l’étude présentait d’importantes faiblesses (effectifs trop faibles -10 individus- pas d’analyse de puissance) relevées par Marc Lavielle. L’une des auteurs a même affirmé dans la presse : « Le débat sur les OGM d’un point de vue sanitaire est clos » ! Devant une affirmation aussi outrancière, une polémique a vu le jour, restreinte aux cercles d’initiés, et qui n’a pas empêché l’ensemble des médias de reprendre les conclusions. La polémique n’a pas eu d’ampleur dans les cercles scientifiques. On aurait pu dire que la science était bafouée, vouer les auteurs aux gémonies et analyser les rapports des auteurs avec les entreprises, faire des pétitions… Mais le milieu scientifique est resté calme, alors que…

 

Il y a quelques semaines la même revue publiait un autre article où les résultats allaient dans le sens inverse. Biologiquement, cet article était contestable car les rats utilisés sont connus pour développer facilement des tumeurs. Statistiquement, l’étude présentait des faiblesses (effectifs trop faibles -10 individus) relevées par Marc Lavielle. En présentant ces résultats, un magazine a titré « Oui, les OGM sont des poisons ». Une polémique s’en est suivie et les médias se sont partagés entre des articles reprenant les conclusions de l’article et d’autres reprenant les critiques. Mais cette fois-ci, le milieu scientifique a été mobilisé. Les agences d’évaluation des OGM et un petit groupe prétendant parler au nom de 6 académies scientifiques (et effectivement commissionné par les dirigeants de ces Académies) ainsi qu’un groupe de 40 chercheurs dans une lettre publiée dans un magazine ont condamné l’article, le communiqué des 6 Académies proposant rien moins que de mettre en place une sorte de commission de censure pour les questions scientifiques dans les médias. Une lettre demandant à la revue Food and Chemical Toxicology de retirer l’article a également été signée par des scientifiques. Fait unique, le site du CNRS a ouvert ses pages à une pétition lancée par des chercheurs contre cette étude.

 

Nous avons été nombreux, parmi les scientifiques, à être excédés par la violence de cette attaque et nous avons voulu faire savoir que tous les scientifiques n’étaient pas sur la même ligne. Une lettre titrée Science & Conscience, signée par 140 d’entre nous (des signatures continuent à arriver) a été publiée par « LeMonde.fr », reprise dans le blog de Sylvestre Huet sur Liberation.fr, citée dans Médiapart (j’ai demandé aux gestionnaires de la pétition du CNRS s’ils voulaient bien relayer aussi notre texte, j’attends la réponse)… Bien sûr, les habituels trolls ont sévi sur les blogs (comme je sais bien qu’ils séviront sur celui-ci s’ils le lisent). Mais aussi des chercheurs sincèrement étonnés de voir que la condamnation des auteurs de ce second article n’était pas unanime dans la communauté scientifique. C’est à ces derniers, et aux non scientifiques qui tentent de comprendre ce qui se passe que s’adresse ce texte.

 

Notons d’abord que dans la pétition du site du CNRS. Un paragraphe intitulé « Sacralisation de la Nature » est remarquable ; il commence par la phrase suivante : « Pour se convaincre de cette inclination grandissante à la sacralisation du milieu naturel, on peut se remémorer la façon dont l'emballement médiatique, légitimement suscité par la mort de plusieurs personnes ayant consommé des pousses de soja infectées par une bactérie pathogène, retomba dès lors qu'il s'avéra que celles-ci provenaient de l'agriculture biologique. ». Les auteurs réclament l’honnêteté et la rigueur scientifique mais ils oublient de signaler que dans l’affaire citée, les sojas germés de la ferme bio ont été analysés et étaient dépourvus du germe. L’emballement médiatique est retombé à la suite de deux faits. D’une part, le porte-parole des services de protection des consommateurs du Land concerné a dit : « L'hygiène est respectée et toutes les dispositions réglementaires sont observées … Nous n'avons rien constaté de fautif dans cette exploitation et rien qui puisse donner lieu à des poursuites judiciaires. On ne peut sanctionner quiconque pour avoir joué de malchance ». D’autre part, la ferme en question a été fermée. Rien là dedans qui ait à voir avec la fameuse « Sacralisation de la Nature » Comment des scientifiques peuvent-ils en arriver à propager, sur un site officiel, des informations présentées de façon aussi biaisée ?

 

La différence de traitement des deux articles cités plus haut, le ton résolument anti-écologique du texte de la pétition, tout cela ramène à la stratégie des marchands de doute. Ce qui s’est passé depuis quelques semaines, c’est simplement que les entreprises de biotech ont commissionné des scientifiques « amis », prêts à tout, pour démarrer l’attaque. Ceux-ci ont lancé des réactions tous azimut et ont fini par atteindre leurs collègues peu au fait des pratiques de ces organes de propagande, ou plus simplement naïfs quant aux fondements et au contexte du débat, ou parfois aussi intéressés à ce que les entreprises de biotechs, qui sont une source de financement importante des laboratoires n’aient pas d’ennuis. Manipulés de la même façon, ces mêmes scientifiques auraient tout aussi bien pu signer un texte condamnant l’autre article. De nombreux chercheurs ont donc signé, sans même vérifier que ce qui était dit était vraiment correct, sans réaliser à quel point ils « marchaient » dans un système savamment orchestré.

 

Oui, les scientifiques sont divisés. Certains pensent qu’on peut défendre toutes les technologies, même avec de mauvais arguments mais pas les critiquer, d’autres demandent la prudence et le respect pour les lanceurs d’alerte. Les uns sacralisent la technoscience  et imaginent avoir une attitude neutre dont la seule finalité est Le Progrès, les autres demandent un progrès choisi parmi plusieurs possibles et un contrôle social des innovations tout en reconnaissant qu’aucune action n’est jamais neutre. Il est probable que ces options ne soient pas indépendantes de choix fondamentaux concernant les relations entre les Humains et la Nature, comme le suggère la pétition du CNRS de façon caricaturale. Rien d’étonnant alors à ce que des chercheurs issus des mêmes Écoles et des mêmes Universités se retrouvent ainsi en désaccord, montrant un clivage (global et souffrant des exceptions bien sûr) entre ceux qui étudient les écosystèmes ou l’évolution d’un côté et ceux qui étudient les aspects moléculaires de la vie de l’autre. Ceux-ci voient les systèmes vivants comme un Légo dont on peut changer les pièces sans précautions particulières, ceux-là les voient comme des systèmes complexes où toute modification peut entraîner des conséquences imprévisibles. Il ne s’agit pas de controverses scientifiques mais de désaccords épistémologiques profonds, désaccords dont les retentissements sociaux et financiers sont à la hauteur des enjeux et des dangers.

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