Mission Villani sur l'intelligence artificielle

J'ai lu le "point de mi-parcours"...

Enseignant-chercheur en informatique spécialisé dans le traitement automatique du langage naturel, je suis avec évidemment un très grand intérêt les avancées de la mission Villani. Je viens de lire le document de 6 pages intitulé "Mission Villani sur l'intelligence Artificielle - point de mi-parcours". La question centrale de ce document de 6 pages semble être celle de la compétitivité de la France dans ce domaine technologique qui a le vent en poupe depuis que Alpha Go de Google Deep Mind a battu le champion du monde de Go.

Mais le court document évoque aussi des questions écologiques et sociales : "il s'agit également d'éviter que le développement de l'IA ne s'accompagne d'un accroissement des inégalités...". 

C'est pour moi la question centrale, car il suffit de parcourir le rapport de janvier 2018 de l'Oxfam pour réaliser à quel point le partage des richesses mondiales est inéquitable et pour prendre la mesure de l'insoutenabilité de cette situation.

D'autre part, il y a seulement deux ans, un rapport du World Economic Forum, anticipait que le développement de l'automatisation (dont l'IA) allait provoquer la destruction de 7,1 millions d'emplois d'ici 2021 pour seulement 2,1 millions de créations.

Pourtant, la section 3 du "point à mi-parcours" de la mission Villani,  intitulée "Anticiper et maîtriser les impacts de l'IA sur le travail et l'emploi" ne fait qu'une demi-page au format A4, soit environ 1/12e du document complet et n'évoque que les questions relatives à l'éducation et à la formation professionnelle.

Or, que va t'il se passer - ou plutôt se poursuivre - si l'on persiste dans la voie privatisation presque totale des richesses produites avec l'aide (euphémisme ?) des robots, des logiciels et des "réseaux de neurones artificiels",  par ce 1% de la population mondiale qui bénéficie des 82% des richesses créées dans le monde ?

Il suffit peut-être de simplement ouvrir les yeux sur la société actuelle : Une ultra-minorité ultra-riche possède les machines, une petite partie de la population produit les machines, une autre partie exerce les rares métiers qui résistent à l'automatisation et une dernière partie, peut être pas encore la plus peuplée mais certainement la moins la moins enviable n'a plus de statut économique.

La poursuite de l'automatisation va probablement mais modérément agrandir la caste des producteurs de machines, robots et algorithmes, mais elle va surtout considérablement réduire le nombre de métiers qui échappent à l'automatisation et considérablement augmenter le nombre de sans-emploi. Je n'ai aucun autorité académique sur les questions qui touchent à l'économie, mais je vois mal comment nous pourrions échapper à la crise de surproduction consécutive à une augmentation massive du taux de chômage (voir un document de Natixis Research). 

Que ces progrès technologiques profitent à l'ensemble de la population est pourtant à mon sens à la fois une question éthique et une condition essentielle du développement de ces technologies. Et il est à mon avis complètement illusoire de penser que cette question se limite à la question de l'enseignement et de la formation (développer la "complémentarité capacitante" pour reprendre les termes de la mission). Car l'objectif même de la recherche en I.A., c'est précisément l'autonomie des machines. On peut donc espérer quelques créations de nouveau métiers, mais ils seront loin de compenser numériquement les métiers qui vont disparaître. Il faut donc réfléchir dès aujourd'hui aux moyens de répartir le travail et les richesses de manière plus équitable et mettre rapidement en œuvre des mesures d'urgences : réduction du temps de travail,  taxation des revenus de l'automatisation, renforcement et élargissement des services publics, etc.


Cet aspect fait cruellement défaut dans ce point de mi-parcours de la mission Villani et cette absence enlève à mes yeux beaucoup de crédibilité à la démarche.

Pierre Jourlin.
Maître de conférences en informatique
Centre d'Enseignement et de Recherche en Informatique
Université d'Avignon et des Pays de Vaucluse.

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