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Billet de blog 27 mars 2020

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Coronavirus: perdre encore six semaines serait suicidaire

Pour avoir une chance de stopper le Corona virus, il est urgent d’évaluer très sérieusement l’efficacité de la bithérapie à base de Chloroquine proposée par Didier Raoult et l’IHU de Marseille. Pour évaluer ce traitement, inutile d’attendre 6 semaines l’étude européenne lancée sur 4 traitements possibles. Le nombre de patients traités en France suffit pour avoir des conclusions dans une semaine.

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Coronavirus : perdre encore six semaines serait suicidaire

« Toutes les grandes défaites se résument en deux mots : trop tard. » Comment ne pas penser au Général Mc Arthur en constatant les retards dramatiques avec lesquels notre pays « gère » la bataille contre le Corona virus ?

La doctrine du gouvernement français est, enfin, en train d’évoluer sur la question du dépistage mais il semble urgent de changer aussi de stratégie sur la question cruciale du traitement des personnes contaminées et contaminantes.

Si l’on veut casser la propagation de la maladie, il est urgent de traiter massivement toutes celles et ceux qui appellent leur médecin parce qu’ils présentent des signes laissant penser qu’ils peuvent être contaminés (fièvre, toux, courbatures,…).

Le mieux serait de pouvoir tester la présence du virus avant de proposer un traitement. Evidemment ! Mais comme notre pays a pris un retard considérable pour les tests et puisqu’un traitement « sans risque important » semble disponible, il faut évaluer au plus vite ce traitement et, s’il est efficace, se donner les moyens de traiter sans tarder tous ceux qui viennent consulter.

Pour évaluer ce traitement, il n’est pas nécessaire d’attendre six semaines pour avoir les résultats de Discovery, l’étude européenne lancée pour mieux connaître l’utilité et les effets secondaires de quatre traitements possibles.

Cette étude est justifiée pour tous les traitements dont on connaît mal l’efficacité et les effets secondaires. Peut-être Discovery permettra-t-elle de faire émerger un traitement très efficace, y compris dans les cas où la maladie est déjà bien avancée. Tant mieux ! Mais, en conscience, et au vu de la gravité de la crise, nous pensons nécessaire de suivre l’avis de beaucoup de médecins et de chercheurs : on ne doit pas attendre 6 semaines pour évaluer et, si c’est utile, généraliser la bithérapie proposée par le Professeur Didier Raoult et les équipes de l’IHU de Marseille.

Rappel des faits

Le 26 février, le Professeur Raoult affirmait « Coronavirus, fin de partie ! » La raison de son enthousiasme ? La publication d’un essai clinique chinois sur la prescription de chloroquine, qui montrait une suppression du portage viral en quelques jours sur des patients infectés par le Covid 19.

Des études avaient déjà montré l’efficacité de cette molécule en laboratoire. Mais l’étude chinoise confirmait cette efficacité sur des patients contaminés. A la lecture de cette étude, le Professeur Raoult et son équipe décident de tester la Chloroquine sur un certain nombre de malades. Certes, ce nombre est faible (24) et l’étude présente un certain nombre de biais statistiques inévitables pour un échantillon de cette taille, mais les résultats sont impressionnants et confirment les données des virologues chinois : après six jours de traitement, seul un quart des patients traités était encore porteurs du virus, contre 90 % des patients suivis à Nice ou Avignon qui n'avaient pas été traités.

Faut-il le rappeler ? Didier Raoult est l’un des meilleurs experts en matière de maladies transmissibles au niveau mondial. Il dirige l’Institut hospitalier universitaire (IHU) Méditerranée-Infection à Marseille. Avec plus de 800 collaboratrices et collaborateurs, c’est l’un des meilleurs centres de compétences en infectiologie et microbiologie au monde. Le Pr Raoult est classé parmi les dix premiers chercheurs français par la revue Nature, tant pour le nombre de ses publications que pour le nombre de citations par d’autres chercheurs.

Raoult et son équipe connaissent bien la chloroquine : depuis 10 ans, ils ont déjà utilisé cette molécule pour soigner plus de 4.000 patients souffrant de différentes affections. Contre le Corona virus, ils décident de tester une bithérapie : la chloroquine est administrée en même temps qu’un antibiotique, l’azythromicine.

Et ce pour deux raisons : ils veulent éviter les surinfections microbiennes qui sont facilitées par les dégâts provoqués dans les poumons par le virus, mais ils savent aussi que la multiplication d’un virus peut être considérablement plus rapide (cf brevet EP0649473B1O) si la cellule épithéliale de l’alvéole pulmonaire est co-infectée par une bactérie : c’est l’une des causes possibles du choc de détresse respiratoire lié à l’orage cytokinique souvent observé au 7eme jour de l’infection et qui cause de nombreux décès.

Une bithérapie efficace et facilement accessible ? 

Chloroquine & antibiotique, outre que cette bithérapie semble avoir un effet remarquable pour stopper le virus, elle présente l’intérêt d’associer des médicaments dont la sécurité est très bien documentée : la chloroquine est utilisée depuis des décennies pour se protéger du paludisme. Nous sommes des centaines de millions à en avoir consommé pendant plusieurs semaines (et à des doses plus fortes que celle que Raoult propose de prendre pendant une semaine). Ses effets secondaires sont bien connus et très limités.

Last, not least : ce médicament est facile à produire en très grande quantité et très peu cher. Sanofi a déjà proposé des doses pour traiter 300.000 personnes et pourrait facilement en produire beaucoup plus pour protéger un maximum de citoyens en Europe, en Afrique et ailleurs.

Il n’est pas nécessaire d’attendre que l’étude européenne Discovery rende ses conclusions dans 6 semaines pour commencer le traitement. On peut d’ailleurs regretter que la bithérapie proposée par l’IHU de Marseille ne soit pas testée durant les premières semaines de Discovery. Seule sera testée dans un premier temps l'hydroxychloroquine seule, qui ne sera associée à aucun antibiotique. Comment se justifie ce choix ?        

Certes, la chloroquine est «hautement toxique en cas de surdosage, comme l’écrit le réseau français des centres régionaux de pharmacovigilance (CRPV). Chez l’adulte, la dose dangereuse est estimée à partir de 2 g de chloroquine en une prise.» Mais la dose recommandée par l’équipe de Marseille est nettement plus faible : 2 x 300 mg par jour chez l’adulte.

Certes, il y aura chez certains des effets secondaires, mais ceux-ci sont bien connus et caractérisés. Sur les centaines de millions de personnes qui ont utilisé cette molécule pour se protéger du paludisme, combien l’ont regretté ?

Nous préfèrerions tous que ce virus n’existe pas ou qu’il se diffuse très lentement, ce qui nous laisserait le temps nécessaire pour réaliser des études normales… Mais ce n’est pas le cas. La réalité nous impose d’agir sans tarder. Agir sans nuire évidemment (Primum non nocere, c’est la première obligation d’un médecin…) mais agir sans chercher la perfection théorique qui pourrait conduire ceux qui sont loin des malades à oublier le réel.

Certains reprochent à Raoult de n’avoir fait le test que sur 24 malades mais il travaille à Marseille, une ville qui était relativement épargnée en février. Pourquoi n’a-t-on pas organisé les mêmes tests à Paris, Mulhouse et Strasbourg ? Mais l’heure n’est pas à la polémique. Elle est au sursaut collectif : au lieu d’attendre 6 semaines pour trancher, n’est-il pas urgent de faire au plus vite une évaluation très sérieuse des avantages et des risques de la bithérapie ?

Un traitement qui permettrait de ramener de 20 jours à 6 jours la durée pendant laquelle un malade est contagieux, pourrait considérablement freiner la diffusion de la maladie. Et si les cas les plus graves arrivent souvent au 7e jour de la contagion ou après, l’effet de décongestion sur les services hospitaliers et sur la mortalité pourrait être encore plus important.

Chaque jour qui passe sans traitement se paiera, dans deux ou trois semaines, par un grand nombre de victimes supplémentaires. Nous sommes tous désespérés quand nous apprenons que l’Italie pleure chaque  jour des centaines de morts. Qu’en sera-t-il si le nombre de morts augmente encore pendant un mois ou deux, en France comme en Italie ? Le week-end dernier, des malades français ont dû être évacués vers l’Allemagne, la Suisse et le Luxembourg. Qu’en sera-t-il dans un mois ou deux si la pandémie continue de flamber ? Comment l’hôpital va-t-il faire face au « Tsunami » annoncé alors que nos soignants sont de plus en plus fatigués et de plus en plus souvent contaminés ?

Au-delà de la crise sanitaire, au-delà de la souffrance des malades et de la tristesse des familles, que se passera-t-il si des salariés de plus en plus en plus nombreux refusent d’aller travailler ? Les banques italiennes sont très fragiles. Que se passera-t-il si des milliers de PME italiennes font faillite en augmentant encore leurs dettes ? Il faut évidemment transformer radicalement notre système économique et financier (ce qu’on n’a absolument pas fait après 2008) mais rien ne sera possible si le chaos s’installe.  

Tant du point de vue de la santé publique que du point de vue économique, chaque jour, chaque semaine compte très lourdement pour éviter de passer un point de non-retour. Attendre encore plusieurs semaines pour commencer des traitements massifs serait suicidaire.

Relancer la production de Chloroquine  

Françoise Barré-Sinoussi, qui vient d’être nommée à la tête du Comité Analyse Recherche et Expertise par Emmanuel Macron, a évidemment raison quand elle affirme « qu’il ne faut pas donner de faux espoirs » (Le Monde du 25 mars). Ce serait scandaleux.

Mais il n’est pas nécessaire d’attendre la fin de Discovery (qui ne commencera à tester la choloroquine que dans quelques jours et ne testera la bithérapie « chloroquine + azythromicine » que dans plusieurs semaines !) pour prendre une décision solide.

Entre les patients traités en Chine et ceux qui ont été traités depuis un mois en France (plusieurs centaines de patients ont maintenant été traités à Marseille, et plusieurs dizaines traités à la Pitié Salpêtrière et à l’Hôpital Georges Pompidou), en Allemagne et ailleurs, on doit pouvoir commencer une étude sérieuse dans les prochains jours : évaluer le traitement et préciser ses meilleurs usages (si la maladie est déjà trop avancée, le traitement est-il encore utile ? Peut-il être contreproductif ?).

En s’y mettant dès demain, on peut en quelques jours arriver à des conclusions solides. Et gagner plusieurs semaines avant que les essais européens ne rendent leurs conclusions. Et si les effets de cette bithérapie sont intéressants, le Ministère devrait inciter au plus vite tous les médecins à donner la dose utile à un maximum de patients.

Certes, la bithérapie n’est sans doute pas un traitement miracle (un des 24 premiers patients traités à Marseille est mort pendant l’étude…) mais, si elle permettait de réduire de 30 % ou de 50 % les cas de détresse respiratoires graves, cela changerait tout pour notre capacité à « gérer » cette crise. Et si une étude sérieuse était rendue publique dans une semaine et non pas dans un mois ou 6 semaines, l’impact sanitaire et l’impact économique du virus pourraient être bien plus faibles.

Sans attendre, il faut aussi relancer très massivement la production de Chloroquine. Hydroxychloroquine et azythromicine sont deux molécules tombés dans le domaine public. Elles peuvent être toutes les deux produites en grande quantité et à très faible prix (ce qui ne sera pas le cas des anti-rétroviraux testés par Discovery).

Tous nos politiques ont applaudi les décisions historiques de la Banque Centrale Européenne qui a décidé de mettre 750 milliards d’euros sur la table, et de la Commission européenne qui a décidé de retirer les dépenses liées à la lutte contre le virus du calcul des déficits publics. Ces décisions ont été prises en quelques heures : ni la BCE ni la Commission n’ont demandé qu’on leur laisse quelques semaines pour des études d’impact… Ces décisions sont très utiles mais elles seront insuffisantes si nos pays sombrent dans le chaos à cause de la propagation du virus.

Une étude publiée par l’Inserm en 2007 montrait que le chômage faisait chaque année 15.000 morts en France. Oui ! Avant la flambée liée à la crise de 2008, le chômage provoquait chaque année trois fois plus de décès prématurés que les accidents de la route. Ne laissons pas flamber la crise sanitaire jusqu’à ce qu’elle provoque une crise économique, une crise sociale et une crise politique ingérables.

« Toutes les grandes défaites se résument en deux mots : trop tard ! » N’attendons pas qu’il soit trop tard pour agir.

Claude Escarguel est microbiologiste, ancien Président du Syndicat National des Praticiens des Hôpitaux Généraux (SNPHG),

Anne Hessel est docteur en médecine et docteur en chimie,

Pierre Larrouturou est député européen, 

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