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Billet de blog 8 mai 2014

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Les cendres d'Odessa

Je publie ci-dessous la traduction en français d'un article de Boris Kagarlitsky (Les Cendres d'Odessa, publié le 7 mai dernier sur le site russe "rabkor.ru" : le nom du site, une des principales plateformes de l'opposition de gauche radicale en Russie, fait référence à la tradition soviétique des bulletins du type "correspondant ouvrier").

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je publie ci-dessous la traduction en français d'un article de Boris Kagarlitsky (Les Cendres d'Odessa, publié le 7 mai dernier sur le site russe "rabkor.ru" : le nom du site, une des principales plateformes de l'opposition de gauche radicale en Russie, fait référence à la tradition soviétique des bulletins du type "correspondant ouvrier"). Boris Kagarlitsky est un sociologue marxiste, réprimé en tant que dissident de gauche en URSS, qui anime l'IGSO ("Institut de la Mondialisation et des Mouvements Sociaux"), un des points de ralliement de l'opposition socialiste russe.

Le massacre perpétré à la "Maison des syndicats" d'Odessa (à différencier qualitativement des affrontements de rue violents qui l'ont immédiatement précédé) laisse effectivement un goût de cendres... Cette ignominie risque fort, dans la confusion inhérente à tout conflit, et au vu du déluge d'articles mettant essentiellement l'accent sur les aspects "arriérés" des insurrections "pro-russes", de rester perdue dans le brouillard de la guerre. On ne peut que rester sceptique sur la possibilité d'une enquête impartiale dans le contexte actuel. Il n'en reste pas moins que l'auteur a raison de souligner qu'il s'agit d'un point tournant des événements en Ukraine.

On nous serine depuis maintenant plusieurs mois que les courants de droite radicale en Ukraine sont en fait en voie de minorisation ou qu'il s'agirait même d'une sorte de "maladie infantile" d'un nationalisme juvénile en manque de repères. Le thème de l'insupportable "provocation" que représentent les séparatismes pro-russes revient aussi en boucle pour excuser un gouvernement ukrainien débordé par la complexité de la situation. De la provocation on passe à l'invocation de "manoeuvres de diversion" perverses d'un impérialisme grand russe déchaîné, ce qui permet ainsi de diaboliser l'adversaire.

Boris Kagarlitsky montre qu'au contraire le trait essentiel de la dynamique actuelle est constitué par la radicalisation fascisante du bloc gouvernant de Kiev, qui déteint culturellement sur ceux qui le soutiennent par opposition mécanique à Poutine (dans le contexte de l'article, il s'agit de l'"intelligentsia libérale" russe, mais cela peut s'appliquer plus largement). Pour résumer, on permet le massacre, puis on le nie.

Quelques précisions pour éviter des malentendus trop faciles sur ces sujets :

Oui il y a un impérialisme russe et il est à mettre au même niveau ques les impérialismes occidentaux même si ses formes "militaro-autoritaires" sont plus "télévisuellement perceptibles" dans notre espace européen.  Le contexte global est celui de la concurrence inter-impérialiste mondialisée. L'effondrement de l'Union soviétique a malheureusement pris la forme d'une lente catastrophe qui ne permet pas à différentes questions nationales complexes de trouver des évolutions naturelles et négociées par auto-détermination démocratique, ce alors que les questions sociales sont plus aigues que jamais. La tectonique des plaques géopolitiques provoque des tensions dont les populations frontalières (l'Ukraine étant par définition étymologique la "frontière") sont les premières victimes.

Les espoirs qui étaient nés de l' "Euromaidan" se sont fracassés sur des failles intrinsèques au mouvement, failles qui dès le départ ne pouvaient être simplement considérées comme des ambiguïtés regrettables. Il y a des moments où souffler sur les braises ne peut conduire qu'à l'incendie, puis aux cendres...

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Les cendres d'Odessa

Le 2 mai dernier, il y a eu plus de victimes dans la maison des syndicats d'Odessa qu'en quelques jours de combats dans le Donbass, même si exactement au même moment les troupes gouvernementales se sont également distinguées à Kramatorsk, en tuant 10 habitants non armés qui tentaient de bloquer le passage des blindés. Il est évident pour tous que la catastrophe qui a eu lieu à Odessa constitue un tournant décisif de l'histoire de la guerre civile, initiée par l'assaut des forces gouvernementales contre Slaviansk et les autres villes qui ont levé l'étendard de la République du Donetsk. La cruauté des deux parties va inévitablement augmenter : l'escalade de la violence et la division du pays sont désormais inévitables. Mais les événements du 2 mai ont créé une ligne de partage des eaux sur le plan idéologique et moral au sein de l'opinion publique en Ukraine et au-delà. La Russie est également concernée au premier chef.

Une guerre civile s'accompagne toujours d'une plongée de la société dans la cruauté. Et il n'y a aucune raison d'affirmer que parmi les partisans de fédéralisation et des fameux « militants pro-russes " il y ait des fans de Tolstoï et Gandhi. Bien sûr, on a brandi des armes à feu, et il s'est trouvé des participants pour tirer lors des affrontements de rue entre les groupes opposés. Cependant même les témoins oculaires du côté de l' « auto-défense de l'Euromaidan » l'admettent : il y avait des armes des deux côtés. La polémique porte seulement sur le premier coup de feu tiré. Il est parfaitement possible que le premier à avoir pressé la gâchette ait été l'un des "pro-russes". Mais quelle différence cela fait-il vraiment? Les uns se sont battus dans les rues, alors que les autres étaient brûlés à la maison des syndicats. Quelques heures de "combats de rue acharnés" se sont achevées, selon les données disponibles le 5 mai, par quatre ou cinq morts des deux côtés (ce qui signifie que les armes à feu n'ont pas été utilisées sérieusement, sinon il y aurait eu pour le moins dix fois plus de victimes). En revanche on a trouvé à Koulikovo Polié, selon les données publiées, plus de quarante cadavres, et plus d'une centaine selon un décompte non officiel. Aucune arme n'a été trouvée dans la Maison des syndicats, ce que même le Parquet ukrainien a dû reconnaître.

Les révolutions, les guerres civiles, les mouvements de masse s'accompagnent toujours de débordements divers. C'est justement la raison pour laquelle, en critiquant « Maidan » en Ukraine, nous n'avons pas évoqué certains aspects violents, mais spécifiquement le contenu politique du mouvement, son idéologie, ses dirigeants, ses forces motrices, les bénéficiaires de son programme et les conséquences de celui-ci pour le pays. Pourtant, différentes choses étaient évidentes dès le début : les activités des « centuries de l'Euromaidan" dépassaient clairement le niveau de « violence acceptable » dans le cadre des les normes communément en vigueur dans la société contemporaine. Nous avons été les témoins ces derniers temps de nombreuses révoltes et de soulèvements de masse à travers le monde, mais il ne venait à l'idée de personne avant l'Euromaidan de jeter des cocktails Molotov sur des personnes. Les anarchistes européens ont souvent mis le feu à des véhicule blindés de la police et ont lancé des bouteilles remplies de mélange inflammable sur des banques et des bureaux fermés, prudemment désertés par leurs occupants, mais personne n'a jamais essayé de mettre le feu à des policiers se tenant en cordon ou à des locaux où il se trouvaient des personnes. On n'a rien vu de tel y compris pendant les événements du " Printemps arabe " en Afrique du Nord, que ce soit en Tunisie ou en Égypte.

Cependant, un accès de violence spontané lors d'affrontements de rue diffère fondamentalement d'agressions qui ont la bénédiction et la faveur des autorités et qui sont justifiées par la propagande. C'est en cela que se singularisent un mouvement politique totalitaire et l'idéologie qui lui est consubstantielle. Si les mouvements démocratiques condamnent ces excès et cherchent à les surmonter, le fascisme, au contraire, les glorifie, les justifie et va jusqu'à les institutionnaliser. C'est ce que nous avons vu à Odessa le 2 et le 3 mai.

Les actes des émeutiers ont été complétés par la répression étatique : immédiatement après l'incendie de la Maison des syndicats, des centaines de militants l' « Antimaidan » d'Odessa ont été arrêtés ou détenus sans que l'on entende parler d'arrestations parmi les participants du pogrom. Le gouverneur de la région d'Odessa Vladimir Némirovsky a confirmé que "les actes des partisans de l'Euromaidan étaient conformes à la légalité". Caractériser le gouvernement de Kiev comme gouvernement fasciste, était, approximativement jusqu'aux événements de février mars 2014, quelque peu prématuré. Mais jour après jour, le bloc des nationalistes, des extrémistes de droite et des néolibéraux qui ont pris le pouvoir en Ukraine prouve que si certains se sont un peu pressés dans leurs caractérisations finales, celles-ci n'en sont pas moins confirmées.

Les militants brûlés et asphyxiés dans la Maison des syndicats, tués au sol, abattus après le "nettoyage" de l'édifice réalisé par les partisans triomphants du régime de Kiev, les personnes blessées et brûlées arrêtées par la police, tout cela est en soi suffisamment effrayant. Mais tout aussi horrible a été la réaction des partisans idéologiques de l'actuel gouvernement ukrainien, réaction qui a empli l'espace informationnel de cris de jubilation.

Et s'il ne s'agissait que des politiciens ukrainiens d'extrême droite et des propagandistes officiels stipendiés! Les membres de l'intelligentsia de Moscou et de Kiev, les personnes les plus douces que l'on puisse imaginer dans la vie quotidienne, ont posté des communiqués triomphants sur le meurtre de masse, puis se sont mises avec le même enthousiasme à publier toutes sortes de théories du complot, se contredisant réciproquement à chaque mot, mais se réduisant à une seule conclusion : n'importe qui peut-être considéré comme coupable de la mort des victimes, à l'exception de ceux qui les ont directement tuées et qui ont brûlé leurs corps.

Les murs de la Maison des syndicats n'avaient pas encore eu le temps de refroidir, pas un seul cadavre n'avait pu encore être identifié, que l'on nous informait déjà qu'il n'y avait pas d'habitants d'Odessa parmi les victimes et que les morts étaient des des citoyens de Russie ou de Transnistrie. Bien sûr, c'est là une façon magistrale de justifier pareille extermination! Mais même ceux qui partagent cette logique anti-humaniste auraient dû pour le moins reconsidérer leur vision des choses, quand il est devenu clair que les victimes du pogrom étaient justement d'Odessa. S’est-il trouvé au moins une personne pour s’excuser de la diffusion de pareils mensonges? A-t-on vu ne serait-ce que l'une d'entre elles reconnaître avoir été victime d'une désinformation? Ou même simplement publier une nouvelle information plus exacte? Non, dès qu'une version s'était d'elle-même épuisée, on se jetait sur une autre. Nous apprenons que les victimes du pogrom se sont brûlées elles-mêmes, qu'elles n'ont pas permis qu’on les sauve, qu'elles s'étaient spécialement réfugiées dans la Maison des syndicats, afin de provoquer un assaut à leur encontre, et ainsi de suite dans le même esprit.

Il est bien sûr impossible d'assimiler les blogueurs assis devant leurs écrans d'ordinateur à ceux qui lancent des « cocktails Molotov » sur des personnes. Cependant, l'approbation publique de la violence devient un facteur renforçant son escalade. L'enthousiasme pour l'Euromaidan a créé une atmosphère psychologique et politique où la tragédie d'Odessa a été rendue possible. Et aujourd'hui, l'intelligentsia qui défend et justifie les tueurs, se retrouve du même côté et contribue à de nouveaux crimes.

La guerre civile ne se déroule pas seulement en Ukraine. Elle attire aussi dans son orbite la Russie. Pour le moment cela reste au niveau du débat public, pour le moment cela reste seulement au niveau des paroles. Mais ainsi que les événements du pays voisin l'ont montré, les paroles se transforment facilement en actes. Ce sont justement les paroles qui contribuent à lever les barrières morales, psychologiques et culturelles. Celui qui parle ne prend la mesure de sa responsabilité que lorsqu'il est déjà trop tard. Y compris pour lui-même.

Boris Kagarlitsky

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