Les défis posés par l'ère techno-planétaire à venir

Texte publié le 22 avril 2014, dans le cadre de la deuxième édition du concours "la parole aux étudiants", organisé par France culture et le Cercle des économistes, dont le thème était « investissez l'avenir ».

Texte publié le 22 avril 2014, dans le cadre de la deuxième édition du concours "la parole aux étudiants", organisé par France culture et le Cercle des économistes, dont le thème était « investissez l'avenir ».



 
Lorsque l'on parle d'avenir, les êtres humains décrivent souvent un monde plus proche de l'imagination (utopie/dystopie) que d'un réel vraisemblable. Cet exercice se veut (ou se voudrait) être une projection réaliste des défis qui devront être résolus par l'espèce humaine. L'ère techno-planétaire est le résultat de la 3éme Révolution Industrielle, avec comme innovation majeure l'informatique (hardware/software), dont les applications subséquentes sont les techno-sciences. Ces dernières peuvent se définir comme le produit du pouvoir (la Technique) par le savoir (les Sciences). Le propos sera axé sur la nécessité d'anticiper une triple régulation : Technique, Économique et Politique.


Introduction : Constat.

Il est d'un lieu commun d'énoncer que le monde est en proie à de multiples crises : économique, financière, politique, écologique, de développement, épistémologique. On pourrait être tenté dans rajouter. Ces crises, ou plus à proprement parlé, ces ruptures sont dites systémiques. En effet, depuis le milieu du XVIIIe siècle, les différentes civilisations sont de plus en plus interdépendantes. Et, les échanges de capitaux, biens, de services et de main d’œuvre sont de plus en plus fluides. Ce phénomène est désigné sous le vocable de globalisation.

Certains ont pu y voir la fin de l'Histoire ou au contraire un choc des différentes civilisations. À l'instar de beaucoup d'intellectuels, Edgar Morin considère que « la gigantesque crise planétaire est la crise de l'humanité qui n'arrive pas à accéder à l'humanité (1)».

Ensuite, selon Heidegger, loin d'être régulée par des conceptions doctrinales (Capitalisme/Collectivisme), « la Société monde » est depuis le début du XXe siècle dominée par la Technique (ou techno-sciences). Les moyens techniques sont désormais à eux même leurs propres fins. Ce qui engendre une puissance de puissance. Dès lors, l'individu baigne dans le néant de sa propre existence. Il n’y aurait ni passé, ni avenir, mais seulement un présent perpétuel (nihilisme). Cette caractéristique de notre société pourrait expliquer les défis auxquels nous sommes confrontés actuellement. Et de facto, l'écroulement du mythe du progrès (conçu comme non linéaire) chez nos contemporains.

Une fois ces prémisses posées, la conclusion de cette étude pourrait être aporétique. Cependant, en raison même de l'existence de ces crises, de ces ruptures, l'avenir peut être encore investi. Pour cela, il faut postuler, comme axiome, dans le sillage de Gilbert Hottois (2), que « l'espérance est aussi infinie que l'avenir est immense et que le possible est vaste ».

Cet auteur exhorte l'humanité à quitter le « matérialisme méthodologique » qui gouverne nos contemporains. Pour renter dans un « pragmatisme anthropologique, qui laisse la question "Qu'est-ce que l'homme ?" ouverte, dans un sens particulièrement radical, dans la mesure où il énonce que l'exploration de cette question et de l'être auquel elle s'applique n'est pas seulement une affaire symbolique, à la manière d'une herméneutique infinie, mais aussi une affaire technoscientifique (3) ».




I- Le pari (incertain) de la Technique.

Suivant la pensée complexe de Morin, la Technique n'est pas un concept unitaire, elle recouvre une pluralité d'applications techno-scientifique, qui favorise un foisonnement potentiellement néfaste,   et harmonieux. Ce progrès technique engendre des gains de productivité, mais est aussi susceptible de menacer la perpétuation de l'espèce (écologie, biotechnologies) et d'amoindrir la qualité de vie (risques psycho-sociaux). En somme, les techno-sciences sont toutes à la fois convergentes et ambivalentes (Cf. Fig.1). Cependant, comme le constate Hans Jonas, « La terre nouvelle de la pratique collective, dans laquelle nous sommes entrés avec la technologie de pointe, est encore une terre vierge de la théorie éthique (4) ».

Fig. 1: Panorama  à moyen terme  des techno-sciences innervées par l'informatique. voir le fichier attaché (infra)  "Hype_Cycle_for_Emerging_Technologies_2013.jpeg"

Aussi, Manuel Castells pointe une contradiction, au sein de la société technicienne arrivée à maturité  : « celle qui oppose le surdéveloppement technologique au sous-développement institutionnel et social (5) ».

On peut considérer, à rebours de la pensée heideggérienne, que la Technique enceinte par une éthique ad hoc, peut être une partie de la réponse (maîtrise de la maîtrise). En effet, selon Hans Jonas, « la responsabilité est fonction de notre puissance et demeure proportionnelle à celle-ci. [...] C'est ainsi qu'avec la puissance (de la puissance) croît aussi la responsabilité6 ». Ce savoir éthique est double selon ce philosophe : « objectivement, une connaissance des causes physiques ; subjectivement, une connaissance des fins humaines (7) »

Mieux, deux questions ontologiques doivent être résolues par l'homo faber. D'abord, « pourquoi l'homme doit être ? » Et ensuite , «Comment l'homme doit être ? ». Jonas répond à la première question en considérant que existence de l'humanité interdit le suicide physique de l'espèce. (perpétuation de l'espèce). Ainsi, pour la même raison, la réponse à la seconde interrogation se situe dans la qualité de la vie. Et, interdit la « désertification morale » de celle-ci. (8)
Le principe responsabilité est un devoir en fait qui «  oblige donc chaque fois ses détenteurs à rendre possible l'existence d'autres détenteurs futurs» (9), dans un but de perpétuation de l'espèce.

Il s'agit d'établir une casuistique complexe entre les technologies disponibles et les besoins de la civilisation mondiale. Sans oublier que la Technique n'est pas neutre. Dans cette perspective, l'utilisation d'une technique peut être uniquement temporaire, faute de mieux (Énergies carbonées ou nucléaire) ou bien volontairement bridée. Ainsi, outre le fait qu'elles transforment les rapports sociaux, les TIC offrent la possibilité d'un monitoring global de la planète ; mais elles sont aussi utilisées à des fins de surveillance de masse (tant dans les relations États/Citoyens qu'entre employeurs/employés). Par conséquent, il serait pertinent d'instituer « une police » des techniques, en fonction de l'intérêt général mondial. Et de développer massivement l'éducation dans l'ensemble des pays. (économie de la connaissance, pouvant être facilité par les TIC).

Ainsi, suivant la pensée d' Edgar Morin, les êtres humains devraient être capable d'effectuer des boucles rétroactives d'auto-examen et d'auto-critique, afin de « favoriser l'auto-éthique en chacun et en tous (10) ». Cette réflexivité est l'un des enjeux de l'éducation du futur (11) (apprendre à apprendre).

À défaut, Hans Jonas pronostic ce qu’il est convenu d'appeler une décroissance industrielle et malthusienne. En vertu, «de la vérité toute simple selon laquelle une terre dont la surface est limitée n'est pas compatible avec une croissance illimitée (12)».


II- Pour une vision au long court des Sciences économiques.

Dans le sillage des Classiques, ces sciences ont appréhendé l'être humain sous le seul angle de l'homo œconomicus. La réalité humaine ne se réduit pas au seul rationalisme. Le développement du neuro-marketing démontre l'importance de la part sensible de l'être humain. D'autres facettes existent : sapiens faber, sapiens ludens, sapiens demens etc …



Avec le déploiement massif des techno-sciences, les sciences humaines se transforment en sciences cognitives. Les sciences économiques ont besoin d'une approche pluridisciplinaire, afin de saisir l'être humain sous ces différentes dimensions et contribuer à résoudre certaines fins humaines. Un détour par la sociologie peut, en  partie, être éclairant.

En effet, Alain Touraine considère que « Les espoirs allumés par l'industrialisation se sont éteints, au moins en Europe, et ont été remplacés par la peur qui accompagne et qui accélère le déclin. Pourrons-nous reprendre le contrôle d'une économie devenue spéculative et qui détruit la confiance en l'avenir qu'elle avait fait naître ? Pourrions-nous réapprendre à vouloir et à agir ? […] Une partie très importante des capitaux disponibles n'est plus investie dans l'activité économique, mais est employée spéculativement [...]On se heurte là aussi à la faiblesse ou à l'absence d'orientations normatives. Nous sommes obligés de constater que l'usage des capitaux est commandé par leur taux de profit, indépendamment de la définition sociale des besoins à satisfaire (13) ».

L'économiste Joseph Stiglitz répond aux sombres desseins de Jonas par un changement radical de la pensée économique dominante (14). Fidèle à une tradition réformiste, il pense que les sciences économiques ne sont que des moyens au service d'une fin politique (et non l'inverse) : transformer le réel. Cette pensée prend en compte le moyen et long terme plutôt que la rentabilité immédiate. Il me semble que certaines idées exprimées dans le chapitre conclusif de son ouvrage Le prix de l'inégalité (15)peuvent alimenter la réflexion sur les deux questions rhétoriques posées par Jonas. Tout comme les solutions esquissées par Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle.

Par ailleurs, les techno-sciences et plus particulièrement les TIC contribuent à automatiser les tâches répétitives et contingentes. Cela ouvre la voie à de vastes gains de productivité, et favorise la création cognitive des êtres humains (homo faber). Certaines études (Louvain, 2014 et Oxford, 2013) démontrent que les emplois facilement automatisables seront détruits, ouvrant la réflexion sur la recomposition du travail.16

Une politique industrielle à l'échelle européenne organiserait le passage vers l'économie de la création. L'investissement dans les techno-sciences pourrait apporter la prospérité et la qualité de vie aux citoyens. Par exemple, un moteur de recherche (structurant de nombreux services connexes) favoriserait la création cognitive à haute valeur ajoutée (intelligence collective). En outre, l'investissement en R&D permettrait d'automatiser les tâches les plus répétitives (Cf. robots qui remplaceraient les équipiers dans les entrepôts d'e-commerce).


Cependant, la suppression des entraves économique et réglementaire à la libre circulation des données informatique ne peut s'appliquer aux données personnelles. Il faut reconnaître un droit de propriété des individus sur leurs données informatiques personnelles (droit personnel extra-patrimonial).

Enfin, Jonas propose une maîtrise de la maîtrise de la puissance technique, qui passe aussi par une recomposition politique. «D'abord à notre service, cette puissance s'est finalement imposée comme notre maître. Il faut que nous parvenions à exercer sur elle un contrôle dont nous ne sommes pas capables, bien que cette puissance soit entièrement l’œuvre de notre savoir et de notre vouloir. Le savoir, le vouloir et la puissance sont collectifs, leur contrôle doit donc l'être également : seuls les pouvoirs publics peuvent l'exercer – par conséquent il sera politique, et cela nécessite finalement un large accord à la base (17)».


Il s'agit de construire une gouvernance mondiale sur le modèle fédéral,  fondée en partie sur une souveraineté fonctionnelle : la cosmo-démocratie.


III- L'adaptation nécessaire de la gouvernance planétaire.

Alain Tournaine constate que l'on est rentré dans une ère post-sociale, ce qui entraîne la disparition des acteurs sociaux, au profit du sujet doué de réflexivité. Surtout,  « dans les sociétés qui ont le plus haut niveau de créativité et d'auto-transformation, il n’existe plus aucune raison de reconnaître des droits à un dieu, ou au progrès ; il faut reconnaître directement et sans limites les droits (fondamentaux) du sujet [...]avec un fort contenu universaliste (18) ».

En parallèle, Edgar Morin considère que « l'unité humaine est retrouvée, mais nous ne le savons pas encore [...] La planétarisation signifie désormais communauté de destin pour toute l'humanité.
Les nations consolidaient la conscience de leur communauté de destin par la menace incessante de l’ennemi extérieur. Or l'ennemi de l'humanité n'est pas extérieur. Il est caché en elle, il est sapiens-demens (19) ».

Suivant le concept d'Habermas  de « démocratie cosmopolitique (20)»,  René Ngambele Nsasay a forgé le néologisme de cosmodémocratie. Elle « est une forme particulière de la démocratie représentative qui impose la légitimation du pouvoir à tous les niveaux de l'échelle, y compris au niveau extra-national (21) ».

En effet,  « les défis politiques à relever se ramènent essentiellement à la déterritorialisation de l'État et la perte conséquente de la souveraineté (nationale) ». Aussi, aux quatre « principes communs à toutes les vraies démocraties (légitimité des institutions, la représentation, la justice, la séparation des pouvoirs) s'ajoute un principe extraordinaire commun au système fédéral et à la démocratie cosmopolitique : le principe de subsidiarité (22) »

L’un des exemples d'application du principe de subsidiarité au sein de la cosmodémocratie pourrait être les virtualités contenues dans l'open-data. Par la médiation de cette technique, les citoyens peuvent accroître leur rôle politique, tout en contrôlant leurs représentants. Il s’agit d'un contrôle au second degré. En effet, dans le système représentatif, le Parlement veille à contrôler l'action du pouvoir exécutif. L'analyse et la rediffusion des informations disponible sur les sites internet des Institutions permettraient un contrôle du contrôle de la représentation.

Pour conclure cette brève ébauche des défis qui se posent à nous tous, à quelques niveaux que ce soit, nous devons envisager de coordonner notre action collective autour de trois concepts :  le savoir, le vouloir, et surtout, l’agir.



Notes de bas de page :

1)Edgar Morin, La voie, Fayard, Coll.Pluriels, 2012, P42

2) Gilbert Hottois, Y a-t-il une philosophie de la technique ?, in Penser la technique, Thomas Ferenczi (dir.), Ed Complexe, 2001, P.41.

3) Ibid. P.43.

4) Hans Jonas, Le principe responsabilité.

5) Manuel Castells, la galaxie Internet, Fayard, 2002, P.339.

6) Hans Jonas, Pour une éthique du futur, Ed. Payot & Rivages, Coll. Rivages poche /Petite Bibliothèque, 1998, P.82.

7) Ibid, P.70

8) Ibid, P.91.

9) Ibid, P.93.

10) Edgar Morin, La méthode II, Tome 6 Ethique, Ed Seuil, 2008, Chap. Les commandements de la compréhension, P 2336.

11) Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur, Seuil, 2000.

12) Hans Jonas, Pour une éthique du futur, Ed. Payot & Rivages, Coll. Rivages poche /Petite Bibliothèque, 1998, P.107

13) Alain Touraine, La fin des sociétés, Seuil, 2013, P.590.

14) Joseph E. Stiglitz, Le triomphe de la cupidité, Les Liens qui Libèrent, 2010, Chap. 9 Réformer la science économique, P.477 et suiv.

15) Joseph E. Stiglitz, Le prix de l'inégalité, Les Liens qui Libèrent, 2012 Chap.10 Pour une nouvelle société, P. 483 et suiv.

16) Michel Rocard, Préface in Jeremy Rifkin, La Fin du travail, La Découverte, 1996.

17) Hans Jonas, ibidem, P.105.

18) Alain Touraine, La fin des sociétés, Seuil, 2013, P.598

19) Edgar Morin, La méthode II, tome 5 L'humanité de l'humanité, Ed Seuil, 2008, P. 2145.

20) Habermas, Après l'État-nation – Une nouvelle constellation politique, Fayard, 2000. P.53 et Sui

21) René Ngambele Nsasay, La cosmo-démocratie – Un principe de gouvernance pour la société technologique et mondialisée, PIE Peter Lang, Bruxelles, 2008, P .250 et Suiv

22) Ibid. P.250


Articles connexes :


Adair Turner, L’économie High-Tech et High-Touch, project-syndicate.org,16 avril 2014


Klaus Schwab, La transformation technopolitique, project-syndicate.org, 5 mai 2014.

Alex Pentland, Données massives vivantes, project-syndicate.org, 27 mai 2014.

Joseph E. Stiglitz, Créer une société de l’apprentissage, project-syndicate.org, 3 juin 2014.

 

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