PSYCHANALYSE AU TEMPS DU CORONAVIRUS

 

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AU-DELÀ DU PRINCIPE DE PLAISIR

COLLOQUE DU CENTENAIRE

14-15 novembre 2020

 

Psychanalyse au temps du coronavirus

 

                                                              Pierre Marie Marc Masson Yves Sarfati

           

 

On a complètement oublié aujourd’hui le contexte d’écriture d’Au-delà du principe de plaisir : ce sont les mois qui suivent la fin de la Première Guerre Mondiale, nous sommes en janvier-mai 1919 et surtout la pandémie de la Grippe Espagnolequi fit 10 fois plus de victimes que la guerre et dont Sophie, la deuxième fille de Freud, mourut le 25 janvier 1920, la mère de Ernst dont le jeu de la bobine (Fort/Da) ouvre le texte de Freud.

            Or, cette pandémie est absente de l’élaboration d’Au-delàcar elle est, pour Freud, comme il l’écrit à Eitingon, une « nécessitébrutale (l’Anankè des Grecs, ce qui ne peut pas ne pas être) » et à son gendre, le mari de Sophie, un « coup absurde et brutal du destin pour lequel nous n’avons ni à accuser ni à nous creuser la cervelle, mais à courber la tête ».

            Une pandémie est un réel qui surgit quand il surgit et dont la seule protection vient de la vaccination naturelle ou artificielle sachant qu’elle emportera ceux d’entre nous qui sont fragiles -il en a toujours été ainsi.

            Or, l’Au-delàne traite pas de cette nécessité des choses, mais de la nécessité du symptôme, de sa compulsion de répétition selon les circonstances, pour laquelle Freud emploie plutôt le mot grec de Daimon, la toute puissance démoniaque du refoulé exacerbé par les circonstances : Tuchè.

            Que se passe-t-il donc aujourd’hui où c’est la nécessité des choses, le hasard de la mutation génétique d’un virus (il s’en produit sans cesse), qui prend le dessus dans une vision catastrophiste de la situation ?

Cette question interpelle le psychanalyste.

Ni la Grippe Espagnole(2,5 millions de décès en France), ni la Grippe Asiatique(1957-58, 15000 décès en France), ni la Grippe de Hong Kong (1968-69, entre 15 et 40000 décès en France -Imagine-t-on De Gaulle dire : « On est en guerre ! » à propos d’un virus…) n’ont suscité la moindre réaction des pouvoirs publics. C’est avec le SRASen 2003-2004 que l’affolement commence (aucun décès en France) puis avec la Grippe A(H1N1)de 2009 dite « grippe porcine » qui n’eut pas une extension considérable (le nombre de décès fut celui des épidémies saisonnières ordinaires).

Toutefois, aucune prescription de confinement n’est alors envisagée puisque l’on sait qu’une telle initiative pour les épidémies virales est contreproductive empêchant la vaccination naturelle. Une épidémie est une épidémie.

            Bien sûr, l’épidémie du Sida est dans tous les esprits, mais le VIH est absolument différent dans son action et la maladie qu’il occasionne est sans commune mesure sous tous rapports avec celle du coronavirus, et si un certain « confinement » est la condition de sa prévention, ce dernier n’implique aucun arrêt de la vie sociale.

            Pourquoi ce catastrophisme ambiant ?

            L’analyse d’un échantillon de 355 patients décédés du Covid-19 en Italie montre que leur moyenne d’âge était de 80 ans, 30% avait une cardiopathie ischémique, 35% un diabète grave, 20% un cancer en phase terminale, 25% une fibrillation auriculaire, 10% un antécédent récent d’AVC, nombreux étant ceux qui avaient des comorbidités associées ; seuls 0,8% des patients n’avaient aucune comorbidité connue… Quant aux personnes jeunes, la comorbidité la plus fréquente est une obésité très importante souvent associée à un diabète, un asthme, etc.

            Une comparaison avec une épidémie classique de grippe montre que la malignité du Covid-19 ne lui serait pas supérieure, voire, vraisemblablement inférieure (moins de 2% de décès).

            Disons que des mesures d’hygiène (distance physique entre personnes, masque, lavage des mains, usage unique des mouchoirs, etc.) présentées comme impératives suffisent à enrayer ce genre d’épidémie à l’exemple de la Suède, des Pays-Bas, d’une partie de l’Allemagne, de la Suisse, du Japon, de la Corée du Sud ou de Singapour où elles sont systématiques ; mesures d’hygiène qu’il y aurait lieu d’enseigner dans les écoles… puisque ce sont celles qui évitent d’attraper la grippe.

            La question est plutôt le surgissement du cadavre réel dans un monde devenu pour beaucoup de nos contemporains imaginaire, plus précisément virtuelquand on mesure le temps passé par eux devant la TV et Internet (Facebook, Instagram, WhatsApp, sites de rencontre, jeux vidéo, etc.) et cela depuis leur plus tendre enfance, sans oublier que nombre d’entre eux « travaillent » aussi dans un univers virtuel à l’exemple du monde des informaticiens, des traders, des médias, etc.

Et oui, il y aura des morts, mais rien ne peut l’empêcher sauf à sombrer dans une illusion folle. Il y a chaque année en France 600000 décès quoi qu’il se passe et les quelques milliers, malheureusement à déplorer, de décès susceptibles d’être attribués au coronavirus ne représentent qu’un certain pourcentage, déjà trop élevé, à ceci près que la logistique adoptée perturbe toutes les filières de soin et risque d’augmenter les décès cardiovasculaires, neurologiques, traumatologiques, rénaux, etc. Sans oublier que le confinement ne fait que retarder la vaccination spontanée et donc retarder la disparition de la virulence du virus car dès que le confinement sera arrêté, la maladie occasionnée par le corona reprendra. Faudra-t-il à chaque résurgence confiner à nouveau la population, nouveau Huis clos où, espérons-le, nous n’y serons pas condamnés, comme chez Sartre, à perpète ?

            Freud avait deux divinités : Logos et Ananké ; toujours souscrire à la puissance de la raison tout en prenant en compte le réel ; Wittgenstein dirait : en toute circonstance ayons une vision synoptique, et Austin : voyons la situation dans sa globalité. En un mot : ne perdons pas la raison.

            Aujourd’hui, le psychanalyste est confronté à une sorte de traumatisme de ses analysants qui entraîne des remaniements conjoncturels de leur réalité psychique : non seulement le confinement et l’affolement exacerbé des médias ont des effets, mais aussi le surgissement du réel du cadavre comme l’avenir devenu opaquetant au niveau de la « sortie » du confinement que de la situation économique désastreuse annoncée.

            Toutefois, cette période est pour le moins riche en inventivité pour le cadre de la cure ; passage du divan au téléphone ou autre Face-Time et Google-Duo et découverte pour beaucoup d’analysants combien l’analyste est bien là en chair et en os par son écoute, elle « s’entend », et sa voix. Freud aurait été ravi, lui qui trouvait le divan encore trop près. Et pour le moins, la plupart des cures en sont boostées. Il y a aussi les réticents : le rituel d’aller chez le psychanalyste, l’attente dans le petit salon, la précipitation sur le divan, les retrouvailles avec le mobilier, les tableaux, les objets, comptent, sorte de hors d’œuvre indispensable auquel se noue le transfert ; il leur faut le temps de l’élaborer.

            Cet aspect : faire avec le réel pour permettre la poursuite de la cure psychanalytique, est l’occasion de prendre connaissance de l’argument de Jean Greisch pour son intervention au colloque où il sera question justement du réalisme robuste de Freud : le rapport de Freud à la mort est paradigmatique de son rapport au réel.

 

 

Faut-il brûler la Sorcière « Méta » ?

 

                                                                                                          Jean Greisch

 

Au-delà du principe de plaisir marque une ligne de crête majeure dans les écrits métapsychologiques de Freud. Il nous offre une excellente occasion de confronter l’usage que le fondateur de la psychanalyse, qui se donne pour devise le vers de l’Enéide de Virgile : « Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo », « Si je ne peux fléchir les dieux d’en haut, je saurai mouvoir l’Achéron » (Enéide, VII, 312), et les philosophes font de la « fonction méta ».

Pour crypté qu’il soit, le terme de « métapsychologie », qui accompagne tous les travaux cliniques de Freud, est le nom propre (P.L. Assoun) de la psychanalyse en tant que « science de l’inconscient », « science cherchée » et non encore établie, ce qui était également le statut de la « philosophie première » d’Aristote, avant qu’Andronicos de Rhodes n’invente le nom propre, ou impropre, pour la désigner : « métaphysique ». Ce que les deux sciences ont en commun, c’est leur caractère foncièrement problématique.

 Le préfixe « méta- », désigne une psychologie qui « mène derrière la conscience ». Pour parler de l’importance qu’elle revêt à ses yeux, Freud n’est pas avare de métaphores. Dès 1896, dans sa correspondance avec Fliess, il la décrit, évoquant les douleurs de l’enfantement, comme « mon enfant idéal et l’enfant de mes peines » (mein Ideal- und Schmerzkind).

En parlant d’un Schmerzkind, Freud ne pensait pas si bien dire. En effet, tout au long de son œuvre, qui conjoint inséparablement le travail clinique et la spéculation théorique, son enfant idéal s’avère être un enfant terrible, et cela jusque dans ses derniers écrits, comme le montre une déclaration de la section III d’« Analyse terminable et interminable » : « Il faut donc bien que la sorcière s’en mêle. Entendez : la sorcière métapsychologie. Sans spéculation ni théorisation – pour un peu j’aurais dit fantasmation – métapsychologiques, on n’avance pas ici. »

Même si « l’ici » de Freud n’est pas « l’ici » du philosophe, et si la métapsychologie freudienne se donne pour tâche de retransformer, c’est-à-dire de traduire la « métaphysique » en une « psychologie de l’inconscient », les trois images freudiennes se laissent transposer dans le champ philosophique. Il se pourrait en effet que la métaphysique est, elle aussi, l’enfant idéal, le Schmerzkind et la sorcière des philosophes.

Relire, cent ans après sa parution Au-delà du principe de plaisir dans cette optique fonctionnelle d’une Betrachtungsweise et non d’un contenu doctrinal, est d’autant plus important qu’aujourd’hui, ni la spéculation et la fantasmation métapsychologique, ni la spéculation et la fantasmation métaphysique ne vont plus de soi. 

  

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