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Billet de blog 11 juil. 2021

Cour des Comptes et Réforme des Retraites

Pierre MASCOMERE
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

  La Cour des comptes vient de rendre public son rapport, le 15 juin 2021, qui contient une approbation de la volonté de E. Macron, du patronat, de la droite etc., de relever l’âge de départ en retraite. La Cour ne s’appuie guère sur les projections du COR puisque elle se situe, au contraire du COR, dans un univers à venir fortement déficitaire…..rejoignant en cela les différentes paroles, non étayées au demeurant, de politiques néo-libéraux, d’économistes et surtout de propagandistes.

Indiquant que le système restera durablement en déficit, la Cour cite pourtant les prévisions du COR pour 2025 : un déficit compris entre -0,1 % ( excédent) et 0,4 % du PIB ( le PIB de la France en 2020 est de 2300 md€). Le coût global des retraites servies aujourd’hui se montant à 14 % du PIB soit de l’ordre de 322 md €, le déficit prévu se situe donc entre + 2,3 et – 9,2 md € et donc -1,1 % en moyenne des coûts globaux retraite soit 3,5 md€.

La Cour ne fait aucun commentaire sur ces déficits.

Elle cite le montant de l’augmentation de la productivité du travail sur laquelle ces chiffres sont fondés, sans toutefois indiquer l’action de ce facteur.

   La Cour invoque deux arguments majeurs pour justifier ce relèvement de l’âge de la retraite, rejoignant en cela -et ce n’est pas étonnant- le patronat.

Le premier de ces arguments est que la retraite en France fonctionne en répartition et donc est très sensible au rapport Retraités sur Actifs. Or ce rapport baisse depuis de nombreuses années et tend vers un retraité pour un actif.

Le deuxième argument est que le niveau de vie des retraités serait proche de celui des actifs.

Le premier argument n’a pas beaucoup de sens car il oublie (volontairement ou non) une composante essentielle de l’économie : l’augmentation de la productivité (que la Cour a toutefois cité dans les hypothèses du COR).

On refera donc pour la Cour des comptes la démonstration qu’avait déjà faite JC Seys en...2003..dans le Figaro, qui est enseignée dans toutes les écoles d’actuariat…...mais qui relève surtout du simple bon sens…(voir « démonstration »)

La Cour cite aussi l’allongement de l’espérance de vie. Remarquons simplement que cela joue déjà dans le rapport actifs sur retraités et que les Retraites Complémentaires s’adaptent en permanence à cette évolution. Justement cet aspect a déjà fait l’objet d’une décision dans les réformes passées...La Cour a du oublier.

S’agissant du 2° argument, le niveau de vie comparé des actifs et des retraités, on ne peut que s’étonner que traitant de la retraite, la Cour des comptes mélange deux aspects fort différents : le « niveau de vie » et le montant des pensions servies. Le niveau de vie comporte en effet, au-delà du montant de ces pensions, les revenus du patrimoine, chose que la Cour semble avoir oublié.

Or les revenus du patrimoine dépendent... du patrimoine, et celui ci n’est pas du tout réparti également dans toutes les strates de la population. Notamment les retraités, du moins les retraités aisés, ont un très fort patrimoine. Ceux qui ont le moins de patrimoine sont aussi ceux qui ont le moins de revenus « autres » (que les retraites/pensions servies) et ceux qui ont le plus de revenus « autres » sont ceux qui ont le plus de revenus de patrimoine et le plus de revenus..

Remarquons aussi que l’utilisation (implicite ou explicite) de la « moyenne » n’a ici aucun sens tant les hauts patrimoines sont concentrés vers l’extrémité haute de la répartition de ceux-ci. Ils influencent ainsi la moyenne plus que les autres patrimoines. L’argument « patrimoine pourrait donc être exprimé ainsi : « puisque les retraités riches ont du patrimoine, on peut baisser le niveau de retraite de tous…... ».

De toute manière, même en utilisant la moyenne, il suffit de prendre les actifs occupés (c’est à dire sans les chômeurs) pour que le revenu (moyen) des retraités soit inférieur au revenu des actifs « occupés ».

Il suffit en revanche de regarder la distribution des retraites servies parmi les retraités et de voir que 50 % des retraités bénéficient vraiment d’une petite retraite.

L’ argument « patrimoine » est donc un « argument » à l’usage du peuple (pris pour inculte bien sûr ou alors que l’on veut tromper sciemment) mais qui n’est vraiment qu’un pseudo-argument.

La retraite est toujours et de loin inférieure aux salaires qui lui ont donné naissance.

Un des aspects du rapport du COR est d’ailleurs de se préoccuper du montant futur des retraites qui, compte tenu de l’effet sur le long terme des différentes réformes intervenues, va considérablement baisser ! Si on ne met pas fin à ce processus, la baisse atteindra des niveaux insoutenables.

La Cour des comptes, oublie cet aspect (volontairement ou involontairement).....

Elle n’a songé qu’à conforter une idée fixe dans les milieux néo-libéraux -et toujours non étayée- : reculer l’âge de la retraite.

L’embêtant pour la Cour des Comptes est que les économistes néo-libéraux (et les patrons) savent parfaitement pourquoi ils veulent reculer l’âge de la retraite et certains économistes néo-libéraux le disent -eux mêmes-.

Le total des coûts retraite (obligatoire) en France est de quelque 14 % du PIB alors que les coûts moyen européens seraient de l’ordre de 12 %, et notamment en Allemagne.

C’est dans le système retraite, et manifestement uniquement dans ce système, que l’on peut trouver des milliards d’€, et donc diminuer la            « dette» publique, du moins d’après ces économistes néo-libéraux.

Certes on peut rappeler que ne sont pas comptées les retraites non obligatoires nationalement, mais obligatoires par exemple au plan professionnel. Ces retraites individuelles ou facultatives deviennent indispensables si le niveau de retraite obligatoire est trop peu élevé. Elles génèrent des exemptions fiscales et donc en fait des coûts, curieusement oubliés dans ces rapports. (Il s’agit pourtant ici d’une Cour des ….Comptes…...)

Retraites individuelles ou facultatives par ailleurs formidable source d’inégalités. (Aucune allusion à cet aspect dans le rapport de la Cour des Comptes)

Le propos de ces économistes néo-libéraux (pas de tous d’ailleurs) a le mérite de la clarté et de l’honnêteté.

  La Cour des Comptes, sur un sujet de long terme comme la Retraite, ne prend aucun recul, ne prend aucune hauteur de vue, se contente de reprendre des pseudo-arguments non étayés. ….Déception !

Il faut donc malheureusement prendre la Cour des Comptes pour ce qu’elle est réellement.

Comptable des deniers publiques la Cour des comptes se devait, entre autre, d’alerter sur le gigantesque gaspillage du aux privatisations (toutes les privatisations, pas seulement les autoroutes !)  menées n’importe comment (pas pour certains au demeurant), le CICE et sa transformation, le passage d’ exonération de cotisations sociales en suppression de cotisations..etc. etc.

A un moment ou beaucoup se lamentent sur le niveau trop élevé des dépenses publiques cela aurait eu du sens...mais rien…

La Cour des Comptes manque pour le moins de sérieux et de technicité.

                                                                                                        __________________

Démonstration. (1) Retraite et Productivité

4 actifs et 2 retraités (ratio retraités/actifs : 1/2)

Supposons donc les actifs, par hypothèse 4, ayant chacun 100 de revenus. Le revenu global est 400 et les actifs cotisent pour 2 retraités ayant chacun 50 de retraite.

La cotisation de chacun des actifs est alors de 25, il leur reste en net 75.

Maintenant, Il y a 3 actifs pour 3 retraités. (ratio retraités/actifs : 1)

1) Si chaque retraité touche encore 50 de retraite cela veut dire que la cotisation de chacun des actifs est de 50 et donc que le salaire net des actifs n’est plus que de 100 -50 soit 50. Il a baissé.

2) Si les actifs continuent à verser 25 en cotisations, cela veut dire que les retraités ne touchent plus que 25 et que leur retraite a donc diminué de 50 à 25. Le salaire net des actifs est toujours de 75.

3) Mais la réalité est toute autre et le revenu global des actifs est devenu 400 pour 3 actifs.

Il est resté le même, mais avec 3 actifs seulement, cela s’appelle l’augmentation de la productivité…..

Si chacun des actifs touche 400/3 soit 133, et verse 50 de cotisation retraite, chacun des actifs a un salaire net de 83 donc supérieur à celui d’avant (75). Chaque retraité touche toujours 50.

Le petit tour de passe passe du revenu global qui resterait le même ne trompe personne

(1) reprise de l’article de Jean Claude Seys dans Le Figaro du 05/02/2003

                                                                                          ___________________________

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