A propos de Dieudonné

Une approche globale et simpliste entraîne à minimiser les faits en les vidant de leur substance, mais en laissant intacte leur puissance destructrice, déstructurante, à moyen et long terme.

La question «faut-il interdire les spectacles de Dieudonné» est mal posée. Y répondre par oui ou non est aussi critiquable, sans apporter de proposition constructive, et propice à envenimer la controverse. Dans le fait, il existe au moins trois thèmes fondamentaux: La personne de l'auteur, la teneur de ses propos, l'audience rencontrée auprès de la population en général.

Au nom de la liberté de pensée comme d'expression, une personne est libre d'avoir telle ou telle opinion à un moment de son existence, et libre à elle de conforter ses idées ou de les infirmer, par ses recherches personnelles. En cela, on ne peut blâmer à priori une pensée, voire une expression singulière, éventuellement blessante, si ponctuelle, et d'audience très restreinte. Par exemple lors d'une altercation, sous l'emprise de la colère.

Quand un auteur monte un spectacle, fut-il entièrement d'ordre privé, le sujet est totalement différent. La nature des propos s'adresse à une assistance nombreuse, et en public, l'auteur ridiculise, avilit, et agresse en définitive des personnes, par leur mémoire, qui ont souffert le martyr autant dans leur esprit que dans leur corps. Si Bien et Mal sont des concepts très relatifs,  on peut au moins évaluer un fait en "meilleur que" ou "pire que". De tels propos ne peuvent être acceptables, tout particulièrement exprimés dans un théâtre où l'assistance vient pour se distraire. Cela devient coupable, voire hautement justiciable, d'assumer une distraction avec de tels propos. A rapprocher de ceux que subissent dans leur travail les vexations et atteintes réitérées des harcèlement. On ne peut plaisanter avec des sujets aussi graves que la souffrance et la mort d'autrui. La moindre des choses est de faire silence, dans le respect, et de tout faire pour que cela ne se reproduise plus. Or que prétendent les propos? Que cet épisode de la Shoah est du folklore, que les chambres à gaz sont des artifices, que les juifs sont des sujets de plaisanteries, etc... et à chaque expression, rires soutenus de l'assistance (selon un témoin du spectacle). Là est la dérive majeure. Ce n'est plus du spectacle, mais à travers un spectacle, c'est communiquer une incitation au mépris d'autrui, jusqu'à le rendre insignifiant, et en générer la haine. Propos insoutenables, tant pour les victimes de l'holocauste que pour leurs descendants et tout homme qui se respecte. Qui peut prétendre avoir choisi sa nationalité et sa communauté de vie lors de sa naissance? Et quand un malheur s'abat sur un groupe de personnes à cause de son nom ou de sa communauté de naissance ou de son pays, c'est inadmissible. Liberté de pensée et d'opinion: oui. Mais diffusion d'incitation au mépris et à la haine: NON.

Mais troisième point: Comment se fait-il qu'une assistance relativement nombreuse se presse au théâtre de la Main d'Or pour savourer de tels propos? Là est le problème. Quand un site web initiant un sondage sur un peu moins de 15000 participants note 61% de "oui" pour que le spectacle continue, ce n'est pas anodin. Des commentaires justifient cette position en citant que s'il fallait supprimer ce spectacle, il faudrait interdire aussi toutes les expressions agressives dans les chansons, films, spectacles si nombreux aujourd'hui. Oui. C'est bien là le problème fondamental. Dieudonné tient la place de l'amorce dans un explosif, et c'est très grave. Si notre société est malade, ce n'est pas difficile d'en trouver la cause. Les affiches de cinéma présentent en abondance des actes de violences, avec armes en gros plans, évidemment développés tout au long du film, idées relayées amplement par les programmes télévisés. La littérature policière fait florès et est devenue une part importante de ce que d'aucuns appellent encore la "culture". La suite n'est pas loin, où dans la vraie vie, dans les sociétés dite "avancées" des pays industrialisés, de la dépression aux suicides et aux meurtres (guerres comprises dans les pays moins "avancés"), les faits s'accumulent. Bien évidemment, il n'est pas souhaitable d'annuler la liberté de penser et de s'exprimer, à condition de ne pas proférer des propos et des actes contraires aux conditions élémentaires des droits de chaque être humain, de vivre paisiblement dans le respect de l'ensemble de la communauté humaine.

En conséquence, quelles que soient les idées de l'auteur, ce n'est pas tant l'interdiction de se produire sur scène qu'il faut promouvoir, mais c'est la substance même des œuvres incitant au mépris et à la haine; propices à entraîner les esprits dans la même voie que les initiateurs de la Shoah. En fait, Dieudonné ne représente que la face émergée de l'iceberg. Ses propos ne peuvent se soutenir, que par ce qu'une majorité substantielle de personnes soutendent par leur nonchalence, jusqu'à leur agressivité pour certaines, les thèmes développés sur scène. Au mémorial de la Shoah précisément, une exposition de 500 photographies des ghettos prises par les allemands nazis, montrent la réalité des faits. Dieudonné et ses spectateurs, ainsi que beaucoup d'autres personnes jugeant les faits récents sans importance, feraient bien de visiter ce lieu de mémoire, pour mesurer l'inadmissible incohérence de leurs position, et de leurs rires, pour les spectateurs, avant que la culture majoritaire ne bascule dans le cahos.

                                                                                                              Pierre Masselin

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