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Billet de blog 5 nov. 2022

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Avancer ou reculer l’âge du départ à la retraite : un emplâtre sur une jambe de bois

Avancer l’âge du départ à la retraite ne sera jamais qu’un pis-aller si la santé des retraités est le but poursuivi, les principaux déterminants que sont la position sociale et les conditions de travail pendant la carrière professionnelle ayant déjà fait leur œuvre au moment de la retraite.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La santé des retraités est une préoccupation totalement absente dans le discours de ceux qui veulent retarder l’âge du départ à la retraite. Un tel « oubli » n’est pas très surprenant puisque la santé de la population n’a jamais été leur objectif. Leur obsession, c’est le financement des retraites au travers d’un système de protection sociale basé sur des cotisations patronales et salariales qui, en majorant les salaires, minorent les profits des entreprises. Pourtant, derrière la moyenne de l’espérance de vie à la naissance qui atteint 82 ans en France (1) - les disparités sociales sont frappantes. Ainsi, 25 % des personnes les plus défavorisées meurent avant l’âge moyen actuel du départ à la retraite (62 ans) alors qu’elles ne sont que 5 % chez les plus favorisées (2). La différence d’espérance de vie à la naissance peut atteindre une quinzaine d’années dans les cas les plus extrêmes. Le problème est encore plus prégnant si l’on considère l’espérance de vie en bonne santé qui plafonne en moyenne à 64 ans (1), beaucoup moins chez les personnes socialement défavorisées, ce qui veut dire qu’à 62 ans, plus de la moitié d’entre elles sont déjà malades. Cela change tout au moment de partir à la retraite.

La santé d’une personne d’une soixantaine d’années est l’aboutissement d’un parcours de vie qui se caractérise d’abord par un héritage familial et culturel plus ou moins important, puis par des études plus ou moins longues, enfin par une profession exercée dans des conditions plus ou moins pénibles. Bien que pour un métier donné, les conditions de travail puissent varier de manière significative, elles sont généralement fortement liées au type de profession : le travail d’un ouvrier est en moyenne beaucoup plus pénible que celui d’un cadre, quels que soient les indicateurs retenus : contraintes organisationnelles ou ergonomiques, expositions physico-chimiques, intensité physique, reconnaissance, marge de manœuvre ou pressions psychologiques. La position sociale influence également grandement l’adoption de comportements à risque pour la santé comme le tabagisme, la consommation d’alcool, la malbouffe ou la sédentarité ainsi que l’accès au système des soins médicaux.

C’est la combinaison de l’ensemble de ces facteurs qui va déterminer l’état de santé d’une personne en âge de prendre sa retraite. Un point important est qu’ils ont tendance à s’agréger soit favorablement, soit défavorablement. Il y a en quelque sorte ceux qui cumulent tous les problèmes depuis la naissance et ceux qui les évitent, en sus des facteurs de risque qui sont largement partagés dans la population comme l’exposition aux polluants chimiques présents dans l’environnement.

L’âge de départ à la retraite peut-il aussi affecter la santé des retraités ? C’est la question à laquelle répond une étude qui vient d’être publiée (3). Elle indique que l’âge du départ à la retraite n’a aucune influence sur l’état de santé des retraités contrairement à la position sociale et aux conditions de travail durant les décennies précédant la retraite qui ont un effet majeur. Même si cette étude, qui porte sur une cohorte d’environ 15 000 salariés de l’ancienne entreprise publique EDF-GDF ayant pris leur retraite entre 1979 et 2014, présente des limites puisqu’il s’agit d’un échantillon non-représentatif des salariés français avec un âge moyen de départ à la retraite plus précoce que la moyenne (55 au lieu de 62 ans), elle suggère néanmoins sans ambiguïté qu’avancer ou retarder l’âge du départ à la retraite ne modifiera guère l’état de santé des retraités. Si l’objectif est qu’ils soient en bonne santé, il faudrait plutôt élever la position sociale et améliorer les conditions de travail.

Élever la position sociale de l’ensemble de la population ne pourra pas se faire sans changer radicalement le système socioéconomique dans lequel nous vivons. Améliorer les conditions de travail pourrait sembler un but plus facilement atteignable mais il n’en est rien car il est incompatible avec les impératifs de la valorisation du capital comme le montre l’action du patronat et de l’État français en la matière depuis 150 ans (voir le texte reproduit après cet article qui est extrait du livre « 2084 »).

C’est également la conclusion qui saute aux yeux lorsque l’on considère la prise en compte de la pénibilité du travail proposée par l’État en échange du report de l’âge du départ à la retraite et de la suppression des régimes spéciaux. En l’occurrence, un système à points permettant d’alimenter un compte professionnel de prévention ouvrant la possibilité d’un départ en retraite anticipé (4). Ce système, qui existe depuis 2016 pour les salariés du privé, intégrait au départ dix critères de pénibilité dont quatre ont été supprimés en 2017 (le port de charges lourdes, les postures pénibles, l’exposition aux vibrations et la présence d’agents chimiques dangereux), excluant ainsi plus de 300 000 salariés de la possibilité d’un départ anticipé (4). De plus, l’évaluation de la pénibilité revient non pas à l’inspecteur ou au médecin du travail mais à l’employeur qui doit déclarer chaque année les critères s’appliquant à ses salariés. Le résultat est qu’avant sa suppression en 2017, un des critères de pénibilité, l’exposition à au moins un agent chimique cancérigène, concernait 40 000 salariés selon les employeurs alors qu’une vaste enquête commanditée par l’État lui-même donnait le chiffre de 1,8 million (5). En 2018, sur la base des six critères de pénibilité restants, seulement 1 500 salariés ont pu anticiper leur départ en retraite d’un ou plusieurs trimestres grâce à leur compte professionnel de prévention sur un total de 600 000 départs (6). Un chiffre ridiculement faible alors que l’enquête déjà citée estime qu’un seul des critères de pénibilité retenus, le travail répétitif, concerne plus de 2,5 millions de salariés (5).

En résumé, la position sociale et les conditions de travail ont peu de chance de s’améliorer sensiblement dans une société capitaliste, sans compter que même avec la meilleure volonté du monde, on voit mal comment rendre sain l’exercice de certaines professions particulièrement pénibles. C’est pourquoi, rien n’est plus légitime que de revendiquer, pour les personnes socialement défavorisées qui tombent malades et meurent plus tôt en moyenne, le droit de partir à la retraite plus tôt, non pas pour améliorer leur santé, les dégâts sont déjà faits, mais pour avoir une retraite moins courte et bénéficier d’un quotidien plus agréable que celui infligé par un métier pénible.

Pourquoi l’État qui est obsédé par la prévention, la sécurité et la santé dès qu’il est question de consommation de drogues, d’accidents de la route, de terrorisme ou d’épidémie virale, cesse subitement de l’être quand il s’agit des principales causes de mortalité et de morbidité que sont les maladies cardiovasculaires et les cancers, et des facteurs qui augmentent leur fréquence (7). La réforme des retraites n’est qu’un exemple, on pourrait aussi citer la réforme de l’assurance chômage qui ne contient pas le moindre paragraphe sur la santé des chômeurs alors que le chômage est un facteur de surmortalité majeur chez les personnes en âge de travailler (8).

(1) https://www.insee.fr/fr/statistiques/3281641?sommaire=3281778

(2) https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03770357/document

(3) https://link.springer.com/content/pdf/10.1007/s00420-022-01886-0.pdf

(4) https://www.bastamag.net/Reforme-des-retraites-la-penibilite-du-travail-reste-tres-peu-prise-en-compte

(5) https://www.inrs.fr/dms/inrs/CataloguePapier/DMT/TI-TF-273/tf273.pdf

(6) https://votreargent.lexpress.fr/retraite/financement-des-retraites-ou-en-est-on-vraiment_1964173.html

(7) Pierre Meneton, 2084, Éditions humenSciences, 2021.

(8) https://www.medecinesciences.org/en/articles/medsci/pdf/2017/07/medsci2017338-9p785.pdf

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LES CONDITIONS DE TRAVAIL (texte extrait du livre "2084" publié en 2021 aux Éditions humenSciences)

Les adultes passent une grande partie de leur temps à travailler et les conditions dans lesquelles s’exerce ce travail influencent de manière importante leur santé, un lien qui a été reconnu dès l’Antiquité (97). Les gestes réalisés qui peuvent être très répétitifs ou violents, les postures plus ou moins contraignantes, les chutes et blessures de toute sorte, la température, l’humidité, le bruit, les vibrations, les radiations, les poussières et polluants divers, tout cela peut évidemment agir sur l’état de santé (98). Mais ce n’est pas tout, l’organisation du travail, les horaires, la pression de la hiérarchie, la possibilité de prendre des décisions ou de faire preuve d’initiative, la reconnaissance du travail réalisé, les responsabilités, les relations avec les collègues ou avec le public, le stress, la durée et la pénibilité du trajet domicile-travail sont aussi des facteurs qui peuvent avoir un fort impact sur la santé (99).

De fait, l’état de santé des travailleurs a été l’objet de multiples études réalisées par les médecins depuis le Moyen Âge, parfois extrêmement détaillées (100). Au XIXe siècle, des enquêtes encore plus complètes ont mis en lumière la très mauvaise santé de beaucoup de travailleurs, incluant celle des enfants qui, à l’époque, pouvaient commencer à travailler dès l’âge de cinq ans dans des métiers comme le ramonage (101). Par la suite, les connaissances sur les effets des conditions de travail sur la santé ont continué à s’accumuler jusqu’à aujourd’hui (102) où elles sont considérées comme des déterminants majeurs d’une multitude de maladies reconnues d’origine professionnelle, parmi lesquelles plusieurs types de cancers (103). Officiellement, plus de 50 000 travailleurs tomberaient ainsi malades chaque année en France (104), un chiffre qui serait largement sous-estimé pour des raisons sur lesquelles je reviendrai (105). Cela sans compter les accidents du travail dont le nombre officiel est supérieur à 600 000 chaque année (106) et les maladies cardiovasculaires dont la survenue est fortement influencée par les conditions de travail, malgré le fait qu’elles ne soient pas considérées comme d’origine professionnelle (107).

Là encore, l’État a été très longtemps inexistant. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, le contrat de travail instaure seulement l’obligation pour l’employé (homme, femme ou enfant) d’exécuter le travail qui lui est confié et pour l’employeur de payer le salaire convenu. Aucune loi ne contraint alors l’employeur à assurer des conditions de travail précises en matière de durée, d’hygiène, de moralité, ou à indemniser l’employé en cas d’accident du travail ou de maladie professionnelle. Les textes législatifs apparus à partir des années 1840 et au cours du XXe siècle, loin de témoigner d’une volonté d’améliorer la santé des travailleurs, ont plutôt reflété une réponse pragmatique à la pression grandissante des luttes sociales (actions syndicales, manifestations, grèves) lors des périodes de grande tension comme au sortir des deux guerres mondiales, ainsi qu’au besoin de disposer de jeunes adultes aptes à intégrer l’armée française (108). Surtout, ces textes législatifs ont souffert d’une absence quasi-complète de moyens pour les faire appliquer et d’une tendance à vouloir les détricoter à la moindre occasion. Il a ainsi fallu attendre la fin du XIXe siècle pour voir le travail des enfants aboli, non pas à cause des deux lois votées en 1841 et 1874 qui n’ont jamais vraiment été appliquées, mais bien pour satisfaire aux exigences de la vie militaire indispensable pour la défense de la patrie face à l’Allemagne et à l’obligation scolaire, autre nécessité nationale dans un pays s’industrialisant à grande vitesse. Il faut dire que l’état d’esprit des députés qui ont voté ces lois transparaît clairement dans leurs propos. Ainsi, le député de Beaumont en 1841 : « C’est le premier pas que nous faisons dans une voie qui n’est pas exempte de périls, c’est le premier acte de réglementation de l’industrie qui, pour se mouvoir, a besoin de liberté. Il ne s’agit aujourd’hui que des enfants en bas âge. Mais soyez-en sûrs, un temps long ne s’écoulera pas sans qu’il s’agisse aussi de réglementer le travail des adultes » ; ou le député Gay-Lussac, la même année : « Malheur au pays si jamais le gouvernement venait à s’immiscer dans les affaires de l’industrie (109). »

L’application de la loi de 1841 interdisant le travail des enfants de moins de 8 ans est confiée à des inspecteurs bénévoles, l’État ne jugeant pas nécessaire de les rémunérer ! Leur nombre est proprement astronomique : un par département. Le préfet de la Somme, quelques mois après le vote de la loi, ne peut s’empêcher d’écrire au gouvernement : « Les inspections demandent un temps considérable, elles exigent des voyages fréquents pour ce qui concerne les établissements situés à la campagne. Ces voyages seront surtout nécessaires en hiver, époque où les travaux manufacturiers ont, à la campagne, le plus d’activité. L’assiduité et les retours fréquents prouveraient que la surveillance est sérieuse et quelques exemples de sévérité feraient comprendre que la loi n’est pas un vain épouvantail. On sent bien que cet inspecteur, qui devrait être toujours en action, parcourir les villes et les campagnes industrielles en toutes saisons, y trouverait tout l’emploi de son temps, et qu’il faudrait le rétribuer (110). » Le résultat est évoqué par le docteur Frary, « inspecteur pour l’honneur », trois ans plus tard, toujours dans la Somme : « la loi tombe en désuétude : elle n’est appliquée dans aucune localité » ; par M. Lecomte, patron d’une fabrique dans le même département : « aujourd’hui, je regrette véritablement d’avoir poussé à l’exécution de cette mesure. Tous nos concurrents de Rouen, de Saint-Quentin et compagnie vendent au-dessous de nos cours et ils peuvent le faire parce qu’ils travaillent à grandes journées et sans aucuns frais, nouveau résultat de la loi dont ils ne se préoccupent pas le moins du monde » ; ou bien par M. Varchet, inspecteur du travail en Ardèche : « lorsque j’arrive dans les fabriques ou dans les ateliers, le mot d’ordre est donné. Le premier qui me voit se porte de suite à l’atelier, prévient le maître ou le contremaître de mon arrivée ; celui-ci fait disparaître les enfants au-dessous de 12 ans, et même de 16, et me dit ensuite qu’il n’y a pas d’enfants dans son atelier, moi n’en voyant pas effectivement, je suis obligé de m’en rapporter (111) ».

L’inspection du travail est créée en 1874 avec des inspecteurs divisionnaires cette fois-ci rétribués par l’État, mais au nombre de quinze pour tout le pays qui compte alors 18 000 établissements industriels ! De plus, ces inspecteurs sont surveillés de près par des commissions locales, dans lesquelles siègent un grand nombre d’industriels, dont le rôle officiel est de « contrôler le service de l’inspection », faisant dire à l’inspecteur Biaise que « le rôle des commissions locales en province paraît se transformer en une protection des industriels gênés par la loi de 1874, au détriment des enfants (112) ». Par ailleurs, une multitude de dérogations sont accordées dans les filatures de coton, de laine, de soie, dans la papeterie, la verrerie, le recordage, précisément les industries où travaillent les enfants. Et lorsqu’il n’y a pas de dérogation, que peuvent faire les inspecteurs divisionnaires ? En 1880, celui basé à Bordeaux constate que la plupart de ses contraventions contre les verriers sont classées sans suite par le procureur de la République « attendu que ce serait les gens les plus honorables de Bordeaux qui seraient condamnés (113) ». En 1885, celui basé à Belfort est muté à Limoges par l’administrateur du territoire car « son attitude ainsi que sa manière d’inspecter ont indisposé contre lui la plupart des industriels chez lesquels il s’est rendu (114) ». Il faut dire que les instructions générales de 1892 sont claires : « Lorsque l’établissement n’a pas encore été visité, il est bon de ne pas user de rigueur la première fois, les inspecteurs du travail doivent tendre à donner à leur action un caractère plutôt préventif que répressif (115). » L’inspection du travail évolue très peu au début du XXe siècle comme le signale le journal La Voix sociale en 1928 : « Les syndicats ouvriers se plaignent depuis longtemps et avec raison de l’insuffisance du service de l’inspection du travail. On comprendra facilement la légitimité de ces plaintes quand on saura que pour visiter plus d’un million d’établissements, le service de l’inspection du travail se compose d’environ 200 inspecteurs (116). » Quelques avancées législatives ont lieu par la suite avec notamment l’élargissement des prérogatives de l’inspection au temps de travail, à l’hygiène, à la sécurité, aux conventions collectives et la possibilité de créer des Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) au sein des entreprises (117).

Tout cela pour avoir dans les années 2000 un peu plus de 2 000 inspecteurs et contrôleurs du travail chargés de surveiller 1,6 million d’entreprises regroupant 16 millions de salariés, soit un fonctionnaire pour près de 800 établissements (118). Malgré ce sous-effectif criant, ils arrivent à dresser quelques procès-verbaux en cas d’infraction constatée... dont trois sur quatre sont classés sans suite (119). Sans compter l’inefficacité manifeste du Code de procédure pénale à sanctionner les délits constatés dans les entreprises, que ce soit les homicides et blessures involontaires, la mise en danger délibérée de la vie d’autrui, les atteintes à la dignité ou la non-assistance à personne en danger (120).

Quelles sont les dernières actions de l’État pour améliorer la situation ? Depuis 2014, il a réduit le nombre d’inspecteurs et contrôleurs du travail de plus de 6 %, « une diminution regrettable des effectifs affectés au contrôle » selon la Cour des comptes (121). Il a également supprimé les CHSCT en 2017 alors qu’il n’y en avait que 22 000 pour les 1,2 million d’entreprises qui auraient dû en avoir, ce qui donne une idée d’à quel point cette mesure obligatoire avait été imposée par l’État (122). Pourtant, quand il existait, le CHSCT permettait, en réunissant au sein d’une même instance la direction de l’entreprise, des représentants du personnel, l’inspecteur et le médecin du travail et un agent de la Caisse régionale d’assurance maladie, d’agir pour la prévention en matière d’hygiène, de sécurité et de conditions de travail. Un seul exemple : dans les années 2000, c’est le CHSCT de France Telecom et non la direction, qui ne voulait rien entendre, qui a sollicité des experts indépendants pour mener l’étude qui a établi que la manipulation quotidienne des parafoudres contenant des éléments radioactifs était à l’origine du taux anormalement élevé de cancers parmi les employés de l’entreprise (123).

L’évolution de la médecine du travail est, elle aussi, instructive. L’importance d’un suivi médical des salariés dans les entreprises afin de prévenir et détecter les maladies professionnelles est soulignée par les médecins dès le début du XXe siècle (124). Il faut cependant attendre 1946 et la tension sociale de l’immédiat après-guerre pour qu’une loi officialise la médecine du travail dans les entreprises avec pour objectif « d’éviter toute altération de la santé des travailleurs du fait de leur travail (125) ». Dans les années 2000, il y avait ainsi environ 6 500 médecins du travail chargés de surveiller plus de 16 millions de salariés, ce qui signifie qu’un médecin devait suivre en moyenne 2 500 salariés et qu’il ne pouvait les voir qu’une fois tous les trois ans (126). C’était apparemment déjà trop puisque le nombre de médecins est aujourd’hui tombé à moins de 5 000 à cause d’un renouvellement partiel de ceux partant à la retraite, ce qui espace les visites tous les cinq ans, dont une partie peut d’ailleurs être maintenant réalisée par des infirmiers (127). Autre curiosité pour une institution créée par l’État, les médecins du travail sont salariés... par les entreprises, ce qui laisse perplexe quant à l’indépendance de leur exercice (128). Cette indépendance très limitée est encore beaucoup trop importante si l’on en juge par le nombre croissant de plaintes déposées par les entreprises auprès de l’Ordre des médecins pour contester les certificats médicaux suggérant un lien entre les problèmes de santé constatés et l’activité professionnelle (129).

Le faible engagement de l’État sur la santé saute également aux yeux lorsque l’on examine les réformes récentes de l’assurance chômage et des retraites. Dans la première votée en 2019, alors que les études indiquent depuis longtemps que le chômage est probablement encore plus nocif pour la santé que les mauvaises conditions de travail (130), on cherche en vain un paragraphe sur la santé des demandeurs d’emploi dont les indemnités vont être substantiellement réduites (131). Dans la seconde élaborée en 2020, le lien entre les conditions de travail durant la vie professionnelle et la santé des retraités est complètement ignoré dans une réforme purement comptable « qui injecte de l’argent dans les retraites », comme l’a dit l’actuel ministre de la Santé Olivier Véran (132). Sinon comment comprendre la suppression proposée des régimes spéciaux permettant à des salariés ayant une espérance de vie réduite de plusieurs années - dix-sept ans en moins en moyenne pour les égoutiers - d’échapper plus tôt à leurs conditions de travail, tout en maintenant le régime des policiers et des gendarmes dont l’espérance de vie n’est pas plus courte que la moyenne ? La prise en compte de la pénibilité du travail qui est proposée en échange, « un des piliers de l’universalité » dixit le Premier ministre Edouard Philippe le 19 décembre 2019 (133), est fondée sur un système à points permettant d’alimenter un compte professionnel de prévention ouvrant la possibilité d’un départ en retraite anticipé. Sauf que ce système, qui existe depuis 2016 pour les salariés du privé, intégrait au départ dix critères de pénibilité dont quatre ont été supprimés en 2017 (le port de charges lourdes, les postures pénibles, l’exposition aux vibrations et la présence d’agents chimiques dangereux), excluant ainsi plus de 300 000 salariés de la possibilité d’un départ anticipé (134). Autre « détail » remarquable, l’évaluation de la pénibilité revient non pas à l’inspecteur ou au médecin du travail mais à l’employeur qui doit déclarer chaque année les critères qui s’appliquent à ses salariés. Le résultat n’est guère surprenant : avant sa suppression en 2017, l’exposition à au moins un agent chimique cancérigène concernait 40 000 salariés selon les employeurs alors qu’une vaste enquête commanditée par l’État lui-même donnait un chiffre de 1,8 million (135). En 2018, sur la base des six critères de pénibilité restants, seulement 1 500 salariés ont pu anticiper leur départ en retraite d’un ou plusieurs trimestres grâce à leur compte professionnel de prévention sur un total de 600 000 départs, un chiffre ridiculement faible qui pourrait atteindre 18 000 en... 2060, selon le Conseil d’orientation des retraites (136), alors que l’enquête commanditée par l’État déjà citée estime qu’un seul des critères de pénibilité retenus, le travail répétitif, concerne plus de 2,5 millions de salariés (137).

Le 3 octobre 2019, le président de la République Emmanuel Macron a bien résumé la prise en compte de la pénibilité du travail par l’État : « Moi, je n’adore pas le mot de pénibilité, parce que ça donne le sentiment que le travail serait pénible (138). »

NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 

(97)                 « Santé et travail, les origines, les acteurs et les indicateurs » : https://www.hcsp.fr/Explore.cgi/Telecharger?NomFichier=ad092434.pdf

(98)     DAVEZIES P, THEBAUD-MONY A., VOGEL L. et VOLKOFF S., Les risques du travail, Paris, La Découverte, 2015.

(99)     Ibid.

(100)   RAMAZZINI B., Essai sur les maladies des artisans : https://www.prc.cnrs.fr/aux-fondements-de-la-medecine-du-travail-essai-sur-les-maladies-des-artisans-de-morbis-artificum-diatriba/

(101)   VILLERME L. R., Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6503b.pdf

(102)   « Santé et travail » : https://www.irdes.fr/documentation/syntheses/sante-et-travail.pdf

(103)   « Tableaux de maladies professionnelles » sur Wikipédia.

(104)   Rapport annuel 2019 de l’Assurance Maladie - Risques professionnels : https://assurance-maladie.ameli.fr/sites/default/files/rapport_annuel_2019_de_lassurance_maladie_-_risques_professionnels_decembre_2020.pdf

(105)   « Pourquoi les accidents du travail et les maladies professionnelles sont-ils insuffisamment déclarés et reconnus en France ? » : https://www.atousante.com/actualites/accidents-travail-maladies-professionnelles-declares-reconnus/

(106)   Rapport annuel 2019 de l’Assurance Maladie - Risques professionnels, réf. citée.

(107)   DUTHEIL F. et CHAMOUX A., « Pathologies cardiovasculaires professionnelles », EMC - Pathologie professionnelle et de l’environnement, vol. 13, 2018, p. 1-18.

(108)   VINCENT J., « Pour une histoire par en bas de la santé au travail », Mouvements, n° 58, 2009, p. 68-78.

(109)   « Ces anges dans un enfer » : https://www.fakirpresse.info/spip.php?page=article_pdf&id_article=190

(110)   « L’inspection du travail, “plus dangereuse que les grèves” ! » : https://www.fakirpresse.info/spip.php?page=article_pdf&id_article=523

(111)   Ibid.

(112)   Ibid.

(113)   Ibid.

(114)   Ibid.

(115)   Ibid.

(116)   Ibid.

(117)   Historique de la création du CHSCT et les principales dispositions législatives : https://infosdroits.fr/historique-de-la-creation-du-chsct-et-les-principales-dispositions-legislatives/

(118)   FILOCHE G., On achève bien les inspecteurs du travail, Paris, Editions Jean-Claude Gawsewitch, 2004.

(119)   Ibid.

(120)   THEBAUD-MONY A., Travailler peut nuire gravement à votre santé, Paris, La Découverte, 2008.

(121)   « Toujours plus loin, toujours plus fort dans la destruction d’une inspection du travail au service des salariés » : https://www.cnt-tas.org/2020/10/06/toujours-plus-loin-toujours-plus-fort-dans-la-destruction-dune-inspection-du-travail-au-service-des-salaries/

(122)   « Pourquoi Pénicaud-Macron s’attaquent-il au CHSCT ? » : https://alencontre.org/europe/france/france-pourquoi-penicaud-macron-sattaquent-il-au-chsct.html

(123)   WEILER N., « Santé au travail : pourquoi la suppression des CHSCT est devenue la priorité des milieux patronaux les plus rétrogrades », Basta! 11 septembre 2017: https://www.bastamag.net/Sante-au-travail-pourquoi-la-suppression-des-CHSCT-est-devenue-la-priorite-des

(124)   « Santé et travail, les origines, les acteurs et les indicateurs » : https://www.hcsp.fr/Explore.cgi/Telecharger?NomFichier=ad092434.pdf

(125)   Ibid.

(126)   Collectif des médecins du travail de Bourg-en-Bresse, La santé au travail en France : un immense gâchis humain, Paris, L’Harmattan, 2010.

(127)   BIZARD E, « Médecine du travail, un autre symbole de la défaillance des pouvoirs publics en santé ! », Les Échos, 7 janvier 2018 : https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/medecine-du-travail-un-autre-symbole-de-la-defaillance-des-pouvoirs-publics-en-sante-129971

(128)   BOUQUET V., « Médecin du travail, médecin du patron ?», Les Échos, 27 novembre 2014 : https://www.lesechos.fr/idees-debats/leadership-management/medecin-du-travail-medecin-du-patron-1247170

(129)   Du ROY I., « Souffrance au travail : de plus en plus de médecins censurés sur demande des employeurs », Basta !, 22 janvier 2014: https://www.bastamag.net/Souffrance-au-travail-de-plus-en

(130)   MENETON P et al., « L’impact du chômage sur la santé », Médecine/sciences, vol. 33, 2017, p. 785-789 : https://www.medecinesciences.org/en/articles/medsci/pdf/2017/07/medsci2017338-9p785.pdf

(131)   WEILER N., « La réforme du chômage va aggraver l’état de santé des demandeurs d’emploi », Basta! 15 juillet 2020: https://www.bastamag.net/Chomeur-etat-de-sante-surmortalite-malbouffe-stress-maladies-cardiovasculaires

(132)   « “Notre réforme va offrir des retraites dignes aux français les plus fragiles” (Olivier Véran, député LREM) » : https://www.francebleu.fr/infos/politique/dddd-1580973286

(133)   WEILER N., « Réforme des retraites : la pénibilité du travail reste très peu prise en compte », Basta! 8 janvier 2020: https://www.bastamag.net/Reforme-des-retraites-la-penibilite-du-travail-reste-tres-peu-prise-en-compte

(134)   Ibid.

(135)   « Premiers résultats de l’enquête SUMER 2017 » : https:// www.inrs.fr/dms/inrs/CataloguePapier/DMT/TI-TF-273/tf273.pdf

(136)   BLONDEL A., « Financement des retraites : où en est-on vraiment ? », L’Express, 30 novembre 2017 : https://votreargent.lexpress.fr/retraite/financement-des-retraites-ou-en-est-on-vraiment_1964173.html

(137)   « Premiers résultats de l’enquête SUMER 2017 » : https:// www.inrs.fr/dms/inrs/CataloguePapier/DMT/TI-TF-273/tf273.pdf

(138)   NADAU L., « Monde parallèle : Macron conteste le mot “pénibilité” car... “ça donne le sentiment que le travail serait pénible” », Marianne, 4 octobre 2019 : https://www.marianne.net/politique/monde-parallele-macron-conteste-le-mot-penibilite-car-ca-donne-le-sentiment-que-le-travail

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