Ardente Fanny

Au théâtre des Bouffes-du-Nord, on l’avait vu procéder dans la loge, muette, émue, longiligne, tremblante d’intensité avec je ne sais quoi d’une malice égarée...

1
Comme on l’interrogeait sur ses débuts de carrière, sur les doutes et les peines qui sont le lot des débutants, comme on lui demandait ce qui l’avait fait tenir,  l’ardente Fanny avait prononcé ces mots : — J’avais la certitude, la certitude des fous.

Quant à moi, j’avais la certitude de ne jamais oublier cette expression, son caractère serein, présomptueux et intangible à la fois, trois viatiques qui, à vingt ans, me faisaient tant défaut.

Trente ans plus tard, le tapis n’indique rien. Alors, à gauche ou à droite ? J’hésite entre les deux entrées comme j’ai douté de l’étage. Deuxième, troisième ? Mon trouble annihile le bon sens. Il eût suffi de consulter la description maintes fois recopiée.

Arrivé au palier du troisième, moquette  moelleuse, silence ouaté, je frappe à gauche, il faut vivre dangereusement. Trois coups hésitants cependant. Pas de réponse. Je me dirige à droite quand soudain la porte gauche s'ouvre. Alors la femme d'à-côté apparaît, me regarde et me parle :

— Vous n'étiez pas sûr de l'étage ?

Truffaut me submerge. C’est écrit, non, ce dialogue ?

Protectrice, sourire en coin, terriblement séduisante, Fanny Ardant te parle. S'adresse à toi. Ludique et dramatique à la fois. Je la revois s'évanouir, embrassant Depardieu tandis que je m'emmêle dans d'interminables explications sur l'étage, le côté gauche ou droit (tiens ! La Femme d’à-côté, non, heureusement, je ne l'ai pas dit) - propos confus, abrégés tout-à-coup d'un autoritaire Entrez prononcé par la propriétaire sur le ton que l'on sait, celui de tous ses films, confirmant par là-même – ce dont on n'a jamais douté – que sa voix n'est pas du chiqué.

La certitude des fous, les graves ensorcelants,  cette tragédie qui affleure et pourrait basculer en farce à tout moment, vous font donc entrer, alors on s'exécute. Il n’y a plus de questions, de détails triviaux, on est à l’os. Elle a prononcé entrez comme on dirait je me meurs, sauvez moi.

Plus tard ce sera : — Ecrivez-moi des trucs trash.

2

Car on est là pour travailler. Madame Ardant doit répéter une chanson qu'elle interprétera à Moscou accompagnée d’un orchestre mais j'ai peur, dit-elle en se plaçant naturellement sans difficulté, slalomant avec agilité sur la mélodie,  imprimant son ton, façonnant sa marque et, tandis que je la félicite, l'encourage, me répondant tout-à-trac :

— C’est grâce à ton talent.

J'encaisse le tutoiement. L'ardente Fanny te tutoie mais reste calme. Evite de sauter tel un cabri. Ce tu sera suivi d'un vous de remerciement final ; tandis que moi,  décidément non, je n'aurai pas osé rendre la pareille. Ou alors un tout petit, un minuscule tu dont je serai certain qu'elle ne l'entendît pas, quand au feu du travail on lance enthousiasmé : — Oui, bien, mais là tu démarres en syncope.

Il ne s'agit pas d'en faire une, syncope, lorsque Fanny te demande comme tu t'es déclaré compositeur-auteur, de lui écrire des trucs trash – voir plus haut. On rêve quelque instant à cette perspective stimulante puis l'on revient sur terre, vers Moscou, plutôt à Paris, boulevard Saint-Germain, après que sa dame de compagnie vous a dépêché un verre d'eau sur une coupelle en argent. — Vous êtes sûr que vous ne voulez pas autre chose ? — Non merci, un verre d’eau c’est magnifique. Terme un peu disproportionné pour un verre d’eau mais le bon sens est bel et bien absent cet après-midi-là, et l’esprit occupé à enregistrer des souvenirs pour faire bisquer les copains.

Au théâtre des Bouffes-du-Nord, on l’avait vu procéder dans la loge, muette, émue, longiligne, tremblante d’intensité avec je ne sais quoi d’une malice égarée.

Elle venait d’assister à La Fausse suivante dans une mise-en-scène de Lambert Wilson, avec qui, d’une certaine façon je m’étais entendu comme larron en foire. Ce soir-là, Madame Ardant m'avait glissé quelques mots agréables sur la musique. C’était un drame, ces compliments, mais un bon drame. Car si Fanny Ardant demandait le sel, on s’interrogerait aussitôt de savoir si le sel précède l’existence ou l’essence, si dans le sel réside le cœur de la tragédie, si le sel est à l’origine du bouleversement qui la saisit.

Bon drame donc, ces mots gentils prononcés juste avant un retournement subit, subtil éclat de rire facétieux échangé avec un acteur de ses amis.

Fanny Ardant illumina l’endroit. L’on restait bouche bée, intérieurement transi, fasciné devant une divinité descendue parmi les vivants.

L’ardente Fanny n’y peut rien. Elle est ainsi, transfigurée dans nos yeux. Ne joue rien. N’a pas choisi. On l’a choisie.

La certitude des fous.

Extrait de « Mets du Jour » à paraître en mai 2021 aux éditions Stellamaris.

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