M comme « malaise »

Fallait-il inviter cet homme qui s’agonit complaisamment d’injures pour mieux se glorifier ? Qui parle comme un charretier pour revendiquer l’influence de Céline. Fallait-il vraiment qu'il nous obligeât à boire son malaise jusqu’à la lie ?

Y. M.

M comme malaise.

Fallait-il inviter cet homme complaisant qui s’agonit d’injures pour mieux se glorifier ? Qui parle comme un charretier mélangeant les niveaux de langues avec ostentation, sans doute pour nous rappeler l’influence de Céline.

Ébloui par son propre parcours, toujours doté d'un sérieux teinté d’agressivité, les yeux noirs, aigus, plantés dans l'interlocuteur – un adversaire, sauf lorsqu’il s’agit d’une jeune femme ou d’un laudateur –, l’écrivain mentionne plusieurs fois son âge, 53 ans, et déclare qu’au vu de ses origines (parents d’extrême-droite, province endormie, meilleur copain antisémite), il aurait pu tourner bien pire.

Il s’émeut devant son image à vingt ans, découvrant Kafka, n’étant pas, selon lui, la moitié d’un abruti, (entendez : d’une intelligence supérieure) et ne s’excusant aucunement – lui, de confession juive – de ses dessins antisémites d’une violence rare, qu’il produisit à cet âge, et même s’en accusant avec force détails, avec des mots horribles sur sa personne, sur son ami, pour bien enfoncer le clou, pour que, d’une certaine manière, il se révèle inattaquable.

Oui mais voilà, ça ne marche pas. Car attaquable, il l’est. Par sa mauvaise foi, ses raisonnements spécieux, sa malhonnêteté intellectuelle – qu’il reprochera d’ailleurs à son contradicteur pourtant très mesuré, le nommant par son prénom en rappelant qu’ils sont amis, ce dont on doute instantanément, puis le fustigeant d’un glacial Monsieur B. lorsque le ton monte, pour revenir ensuite à Mon cher Jean, plus consensuel mais dépourvu, on le sent aussitôt, de la moindre sincérité.

L’homme est attaquable car il est détestable. Il a beau dire : « Je suis détestable », il l’est vraiment. Ainsi, c’est un des rares auteurs dont je n’ouvrirai jamais un volume. Le personnage fait écran. Je manque peut-être une révélation littéraire ; j’écris cela sans ironie car ma curiosité dans ce domaine, comme dans toute discipline artistique, fait qu’a priori, je souhaite toujours découvrir, tester, humer, écouter, lire, ne jamais fermer la porte sur un procès d’intention. Oui mais voilà : ici, on est trop loin. Je ne peux pas. D’où mon malaise. L’homme sera parvenu à me dégoûter de son œuvre.

Pourquoi l’inviter dans cette émission ? Le programme a pâli, déjà. On avait pourtant repéré ce journaliste attentif, précis, bienveillant, entouré de compétences calmes, à la discrète culture teintée d’humour élégant. On suivait ses débats en apprenant quelque chose : une exception télévisuelle, des invités de haute volée, parfois même des inconnus. Délicieusement déstabilisant. Et puis, soudain, premier raté : une vedette,  pianiste de jazz aux yeux de la télévision française – c’est tout dire –, chargé de nous parler musique. Soit.

Et voici qu’hier soir, Y.M. envahit l’écran. Il coupe la parole, s’énerve, développe des raisonnements en trois points avec des un, deux, trois, répétés à l’envi, crispant son auditoire ; péremptoire, d’un orgueil incommensurable, d’une odieuse prétention, lui qui se fera pourtant retoquer par une simple mortelle lui répondant du tac-au-tac : oui, c’est ce que je disais… signifiant par-là que l’homme n’était pas original mais suffisamment malpoli pour l’interrompre à tout bout de chant.

Fallait-il inviter ce personnage cynique, machiste, revendiquant haut et clair ses amis homophobes – ce dont il n’est pas fier, ce dont il a honte (je suis inattaquable puisque je m’attaque moi-même) ?

Fallait-il dérouler cet espace de parole, vierge – si l’on ose dire – à celui qui en a tant bénéficié, parangon médiatique se dédouanant toujours de ses coups de gueules injustes : On a le droit de se tromper et mon parcours est brillant. Celui qui s'improvisa même, en toute impunité, critique musical. Il aura tout osé.

Fallait-il l’écouter une fois de plus attaquer ses compères, ses confrères, tous représentants d’une époque emplie de morgue et d’arrogance, tous ayant largement œuvré sur des supports à grande écoute, quand le journaliste d’aujourd’hui – on l’espère pour lui – ne les écoutait pas encore ?

Fallait-il, à nouveau, l’entendre démolir sa famille ? Nous dévoilant l’arrière cuisine jusque dans ses moindres recoins, nous obligeant à boire son propre malaise jusqu’à la lie, malaise qui nourrissait le nôtre.

Le fallait-il vraiment ? Je ne le crois pas. On aurait dû nous épargner cela.

Le Désespéré, Gustave Courbet Le Désespéré, Gustave Courbet

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.