Eric Rohmer

« Tenez, je vais vous montrer mes mandarines. » Il extirpe du placard une valise hors d'âge dont il dénoue la cordelette, et l'ouvre, l'air gourmand. Voir Rohmer travailler donne le sentiment d'une liberté et d'une joie.

« Ah ! Je voulais... on ne fume pas dans mon bureau... par ici. Entrez. »

J'éteins ma cigarette à une époque où elles s'égayaient partout et je pénètre dans l'antre où se sont écrits la plupart des Contes Moraux. « Voyez, je noircis des cahiers, n'est-ce-pas, on répète beaucoup. » Calligraphie fine, tirée au cordeau. Toujours émouvant d'accéder aux manuscrits.

« Je tiens vraiment à ce que les acteurs aient une élocution claire, qu'ils prononcent chaque syllabe. Ensuite, je les laisse libres. Je veux qu'ils bougent et s'habillent comme ils le souhaitent, comme des jeunes de leur temps. » Avec Eric Rohmer, pas besoin d'entame. Comment allez-vous, serait superflu. Un sourire illumine souvent le visage longiligne de cet affable intellectuel cinéaste qui aime les bouts de ficelles.

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« Tenez, je vais vous montrer mes mandarines. Je les conserve et m'en sers parfois. Nestor Almendros les a utilisées pour Pauline à la Plage. » Il extirpe du placard une valise hors d'âge dont il dénoue la cordelette, et l'ouvre, l'air gourmand. « Voyez, là c'est...n'est-ce-pas... on a pas besoin d'énormes projecteurs pour faire du cinéma. Quand nous tournions aux Buttes-Chaumont, je racontais aux passants qu'il s'agissait d'un petit film amateur. Il faut rester discret. Voyez, j'aime bien faire le clap. C'est une sensation... »

L'homme se montre facétieux et ravi de présenter les deux projecteurs orange-mandarine qui éclairaient les reportages des années soixante.

« Ces machines sont inusables. Ornées d' un filtre en tulle, elle procurent une lumière douce, intéressante. » Rohmer effleure le métal, il ne s'en séparera jamais.

La première rencontre eut lieu avec mon frère. Nous sonnâmes à la porte d'une maison de campagne sarthoise parce que son assistante avait pris un ami en stop : « Un cinéaste, Eric Rohmer, cherche de jeunes figurants pour son prochain film qu'il tournera au Mans. Faites passer le mot. »

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Rohmer, bien sûr. Le choc de Ma nuit chez Maud, je l'avais reçu cinq ans auparavant. Conversations philosophique et scènes d'église pendant une heure trente. Trintignant et Françoise Fabian magnétiques. On peut faire de tels films et tenir le spectateur en haleine ? Oui, on peut.

« Je ne connais pas bien son visage, mais il m'a semblé voir Eric Rohmer dans le Vieux-Mans » avait dit François. Aussitôt je pris ma voiture pour faire mon repérage et découvris le cinéaste qui repérait lui aussi, près du Pilier Rouge. Rohmer au Mans. Incroyable. Ce jour-là, caché dans l'habitacle, je cherchais, sans la trouver, une raison de l'aborder.

Jean-François et moi sonnons et c'est Arielle Dombasle qui ouvre, inconnue à l'époque. Présentation rapide, ambiance conviviale et nous voici autour d'un thé avec force commentaires sur les biscuits qui l'accompagnent. Dans mon souvenir, ce développement sur les gâteaux dura longtemps. Je découvrais Rohmer précis, méticuleux, habile dialecticien, posant mille questions sur la composition et la provenance des friandises. Du film, - Le Beau Mariage - on ne parla point. Nous étions engagés.

Une séquence d'anniversaire dans cette maison-même. Je n'osais poser les questions qui pourtant me brûlaient sur le cinéma, son art et sa manière de le réaliser. Quand il apprend que je suis musicien, il tient absolument à me faire entendre les maquettes. « Qu'en pensez-vous ? C'est une musique de danse, n'est-ce-pas. » Arielle Dombasle, enjouée, le tutoie, s'improvise maîtresse de maison et prend notre rendez-vous pour le jour J. N'oubliez pas ! « On s'habille comment ? — Eh bien... comme vous voulez. »

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Voir Rohmer travailler donne le sentiment d'une liberté et d'une joie. Dussollier qui connait l'importance du cinéaste et son statut, un maître, semble étonné de la simplicité avec laquelle les choses se font. Comme un repas frugal, parfois aride mais dense. Tout est écrit à la virgule près. On est donc calme, serein, on prend le temps de danser entre deux prises.

Plus tard, je découvre Nestor Almendros, joyeux lui aussi, mais inquiet. « Suis-je aussi rapide que mon prédécesseur pour la lumière ? Ça va ? » Il sortait d'un film à Oscar avec cinquante techniciens mais se battait pour tourner avec Rohmer. Comme les comédiens, un cadeau ses dialogues.

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Pauline à la plage. Je rencontre l'homme un matin presque par hasard dans les rues de Granville. Toujours intimidant malgré lui ; svelte, élancé, déjà âgé mais portant jeune, ancien professeur de lettres, toujours aimable, souriant. « Vous faisiez un concert ici ? Tenez, nous tournons demain soir une scène de casino. Passez donc nous voir. » Et le lendemain, la scène avec Almendros oscarisé.

Rohmer a marqué le cinéma de son empreinte. Il est parvenu à construire un système autonome, une économie stricte et saine qui lui permettait de mettre en oeuvres sa farouche indépendance. Bravo !

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Il recevait facilement, se livrait professionnellement. Toute question donnait lieu à de riches développements. La Cinémathèque, Rossellini, Rivette, Truffaut, Godard, l'Histoire en marche et les mandarines. Les micros utilisés, celui-ci est plus chaud. Écoute toutes ses prises au casque avant de décider.

« Notez Marie, on tire la troisième. Et vous, la musique ? » Rohmer, quelle chance j'ai eue !


Extrait de Mets du Jour, à paraître aux éditions Stellamaris.

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