Ravel, musicien du cœur

Retour sur un concert du monde d'avant, en janvier 2020. Ravel au théâtre des Champs-Elysées est un présent magnifique, une neige scintillante et fraîche. On en mangerait.

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Ravel au théâtre des Champs-Elysées est un présent magnifique. L'entrée du Prélude à la nuit envoûte, et l'on retrouve aussitôt l'orchestrateur grandiose, celui qui transforme quatre-vingts musiciens en un seul corps, une pure essence, une pure audace faite de dissonances surprenantes quand l'atonalité pointe le bout de son museau et que Ravel lui donne élégamment un coup de patte. Pas encore, tu attendras. Pour l'heure c'est la Rapsodie espagnole (1907), ses accords chatoyants, ses castagnettes rieuses et ses phrases obstinées.

La direction précise et engagée du chef Robert Trevino participe largement à la fête. L'homme est chaleureux, généreux, les musiciens aux anges. La Première violoniste, complice avec le maître, étincelle en sourires radieux. Tous heureux d'être là lorsque le chef les présente longuement, s'effaçant derrière ses musiciens. L'orchestre Euskadi, celui du pays basque dont l'américain Robert Trevino nous confie son plaisir à le diriger. Oui, il a bien dit pays, rappelant au passage l'autonomie de la communauté. Il s'agit aussi de défendre cette pelote pimentée : la musique basque.

On entendra ce soir-là la Valse de Ravel, suivie d'un autre maître : Mahler. Le Chant de la terre est sans doute plus austère, plus aride. Mais les longues phrases piano des cordes, jouées à timbre égal, le phrasé généreux de Jennifer Johnston, mezzo habitée, traversée par le texte, le dernier mouvement sombre, épuré, cette longue fin douloureuse Der Abschied le congé, le départ, le silence suspendu décidé par le chef à l’instant, tout cela restera dans notre mémoire.

Ravel reste le musicien du cœur, de la joie et de l'insolence. Simple à l'écoute, alors que d'une redoutable complexité rythmique et harmonique ; une science de l'orchestration inégalée. Ravel le basque est un sorcier. L'orchestre bisse la Feria, clôturant la rapsodie et l'on emporte ébloui ces derniers accords triple forte entrecoupés de phrases ascendantes endiablées, les cordes à la sixte atteignant les sommets. Une neige scintillante, fraîche, immaculée. Ravel, on en mangerait.

Extrait de Mets du Jour à paraître en 2021 aux éditions Stellamaris.

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