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Billet de blog 4 mars 2022

Bannir les « chats russes » ne freine pas les chars russes

Dans un contexte de surenchère chauvine atteignant des sommets d'absurdité, la fédération internationale féline a décidé de bannir de ses compétitions les « chats élevés en Russie ». Si l'on sait bien que les chats n'ont ni patrie ni frontière, la question des sanctions est très sérieuse et, loin de freiner l'offensive militaire russe, elles conduisent à dégrader la situation politique, économique et sociale au plan mondial.

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Dans un contexte de surenchère chauvine, la fédération internationale féline, jusqu’alors parfaitement inconnue, a décidé de bannir de ses compétitions les "chats élevés en Russie" ou "appartenant à un propriétaire de nationalité russe". Au même moment, les chars russes progressent, sans se soucier de cet étrange ostracisme et le gaz continue de couler à flot dans les gazoducs, parce que ni la Russie ni les pays de l’OTAN ne veulent à ce stade s’en passer. L’engrenage des sanctions et la guerre économique ne peuvent que mener au pire.

La guerre sème le trouble et divise et si les mesures les plus ridicules comme le bannissement des chats russes peuvent prêter à sourire, elles n’en sont pas moins pour autant le résultat d’un funeste engrenage guerrier qui pénètre profondément les sociétés et conduit à ce que des artistes ou sportifs russes soient ostracisés sans avoir rien demandé, ni même sans avoir soutenu leur propre gouvernement. L’invasion russe, son cortège d’atrocités, et les grands dangers qu’elle fait peser sur l’humanité, lorsque comme aujourd’hui une centrale nucléaire est touchée par un tir, nous jette dans le plus grand désarroi et remue les consciences en Europe et dans le monde, plus encore sans doute que les dernières guerres, peut-être parce qu’elles étaient perçues comme plus lointaines.

Beaucoup rejettent à juste titre toute intervention militaire de l’OTAN dans le conflit et voient avec une crainte mêlée d’anxiété le redéploiement du porte avion à propulsion nucléaire Charles de Gaulle en Méditerranée, annoncé aujourd’hui. Face au risque bien réel d’une guerre entre l’OTAN et la Russie, beaucoup se disent que les sanctions peuvent être un moindre mal, ou du moins que certaines sanctions pourraient être soutenues, pour toucher comme on le dit « au porte-feuille », Poutine et les « oligarques ». C’est la position que défendent de nombreux militants et candidats qui se revendiquent de « gauche », mais qui appellent même à renforcer ces sanctions faisant un tri entre les « bonnes » et les « mauvaises » sanctions. Ce seront les populations de Russie (chute du rouble, hyperinflation), mais aussi du monde qui seront les premières à subir les conséquences de ces sanctions économiques, avec une hausse du coût de la vie et une accentuation de la misère sociale.

Même si les Etats impérialistes qui mettent en place ces sanctions économiques prétendent le faire au nom du Bien et « pour les Ukrainiens », il n’en demeure pas moins qu’elles s’inscrivent dans une guerre économique contre la Russie qui a débuté bien avant l’invasion de l’Ukraine et dont les fins sont loin d’être humanitaires, une guerre économique que ne cache pas le ministre de l’économie français, Bruno Le Maire. Les Etats cherchent toujours à défendre leur intérêt, qu’ils maquillent souvent de bonnes intentions, a fortiori en contexte de guerre. C’est pourquoi par exemple un tri est déjà opéré. Les banques russes sont retirées du système bancaire swift, mais à ce stade les pays de l’UE continuent d’acheter du gaz à la Russie, parce que ni Poutine, ni les dirigeants de l’UE ne veulent s’en passer. Le choix entre telle et telle sanction n’est pas dicté par ce qui serait leur éventuelle efficacité pour stopper la guerre, mais dans la mesure où celles-ci entrent en contradiction ou non avec les intérêts des Etats occidentaux et des entreprises dont ils se font les garants. La guerre et le réarmement sont par ailleurs un très juteux marché pour le secteur militaro-industriel français dont les actions ont bondi ces derniers jours.

Les gouvernants de l’Union Européenne ne nous ont pas demandé notre avis sur les sanctions et ils font peu cas du sort des populations d’Ukraine, qui n’ont pas demandé non plus à servir de « bouclier de l’Europe » comme le proclame haut et fort le président Zelensky sur la bannière de son compte Twitter. Elles subissent malgré elles une guerre dont elles n’ont pas voulu et beaucoup d’Ukrainiens quittent le pays. Si l’on perçoit combien il serait honteux et criminel de blâmer les Ukrainiennes et les Ukrainiens qui refusent de se battre et fuient le pays, pourquoi certains proposent (d’ailleurs sans bien sûr être prêts à verser la moindre goûte de leur propre sang), de soutenir les livraisons d’armes à ce gouvernement qui annonce « défendre l’Europe », en faisant reposer sur la population ukrainienne et sur elle seule le sacrifice que cette guerre suppose en terme de destructions et de vie humaines. Poutine peut cependant être stoppé, et celles et ceux qui peuvent faire émerger une issue progressiste à cette guerre, ce sont les milliers de Russes qui manifestent et risquent la prison en Russie et les centaines de milliers de personnes qui par le monde manifestent contre cette guerre de part le monde.

La voie de la guerre, a fortiori en cas d’immixtion plus directe de l’OTAN dans le conflit, ne peut que conduire au pire. On ne peut qu’être solidaire avec les Ukrainiens qui en toute indépendance, tant du gouvernement Zelensky que des groupuscules d'extrême droite, résistent d’une façon ou d’une autre à l’invasion et les vraies expériences d’auto-organisation seront riches d’enseignement. Mais notre rôle n’est pas d’appeler nos gouvernants à intervenir militairement avec l’illusion qu’ils pourraient-être à leurs côtés. Une armée impérialiste agit toujours en fonction des intérêts de l’Etat qui l’envoie, indépendamment de ce que peuvent penser les simples soldats eux-mêmes. Tout change en cas de mutinerie, et c’est pourquoi il faut être aux côtés des soldats russes qui pourraient être tentés par cette option. Il est illusoire que l’armée d’un pays impérialiste de l'OTAN comme la France,  qui est intervenue au Mali pour défendre son pré-carré semi-colonial avec le « succès » que l’on sait, puisse être d’une quelconque aide pour la population ukrainienne, si ce n’est ouvrir la voie à une escalade militaire, avec les morts qui vont avec. Il en va de même des armes que l’UE livre au gouvernement Zelensky, qu’il serait simpliste de considérer comme un saint. La logique de la croisade et de la guerre au nom du Bien, si elle peut donner bonne conscience à quelques uns, n’est d’aucun secours pour celles et ceux qui sont sous les bombes. C’est l’Ukraine qui est victime de cette invasion russe, ce sont les Ukrainiens et les Ukrainiennes qui sont les premiers à en faire les frais.

De même qu’il est illusoire à ce stade de distinguer ce qui seraient des armes offensives et défensives (et de toute façon qui ferait le tri ?), il l’est tout autant de vouloir distinguer des bonnes ou des mauvaises sanctions. Les sanctions actuelles n’ont pas fait reculer d’un pouce les chars russes, cela saute aux yeux et les sanctions portées par les puissances impérialistes n’ont toujours fait qu’empirer les choses, comme peuvent en témoigner les Iraniens hostiles à leur propre régime réactionnaire, mais qui subissent pourtant les effets dramatiques des sanctions économiques.

Demander qu’on s’en prenne aux oligarques russes, sans dénoncer le réarmement de l’Allemagne, ou le déploiement du Charles de Gaulle ou les entreprises françaises qui comme Thalès escomptent de juteux profits de la guerre, c’est mettre le doigt dans l’engrenage de la guerre économique. Penser que Bolloré, parce que français, serait moralement meilleur qu’Abramovich, ce n’est pas être un véritable anticapitaliste, mais ce que l’on appelle un social chauvin. C’est l’ensemble des marchands d’armes et des capitalistes qu’il faut dénoncer et en premier ceux de notre propre pays. L’ennemi principal est dans notre propre pays disait Karl Liebknecht, et d’ajouter : pas un sous pour le militarisme ! Cette formule vaut toujours et nous aurions tort de l’oublier, sans quoi nous serions complices d’une guerre atroce, qui est le résultat funeste tant d’un aventurisme grand-russe revanchard et belliqueux de la part de Poutine, que de tensions qui éclatent au grand jour mais couvent depuis des années.

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