LE SOLITAIRE

JOURNAL GRATUIT C’est au nombre de ses dons échangés et à la grandeur de sa curiosité que l’on mesure la grandeur d’une civilisation et la grandeur d’un être humain.

     LE SOLITAIRE

     La plus petite des minorités, c’est l’individu solitaire, qui ne décline aucune identité. Le solitaire est unique, il n’est identique à personne, il parle sa propre langue personnelle. Il traduit son dire dans la langue des étrangers qu’il fréquente. Sa langue en son palais parle par sa bouche et ses lèvres moulent les mots comme pains de l’hospitalité. Il nourrit sa légende comme le poème du jour. Il charme l’étranger par la grâce de ses gestes et ses attitudes élégantes.

     Le solitaire se distingue par son imaginaire de poète. Poète, il invente sa vie d’abord en rêve. Puis, artisan, il travaille sur son métier et  fabrique ses ouvrages au gré de l’inspiration que lui procure son génie charmé par les muses qui peuplent l’Univers. Il fait ce qu’il doit faire comme il peut, et puis, ce qu’il veut, c’est achever son œuvre pour la partager avec les gens, car il se doit toujours de donner ce qu’il reçoit gratuitement des muses, et il offre ses trouvailles au monde par gratitude à la beauté de la vie.

     Le solitaire aime sa propre compagnie et donc il ignore les troubles de la solitude puisqu’il ne s’ennuie jamais avec lui-même. Lui-même se sent un humain commun aux autres humains parce qu’il a, comme tous, le bon comme le mauvais de la vie. Les problèmes sont pour le solitaire une occasion d’occuper sa paresse naturelle au travail des solutions à trouver - et cela le réjouit, l’apprentissage de nouvelles leçons pour ajouter à son expérience.

     Le solitaire aime le monde qu’il fréquente et dans lequel il se reflète pour mieux se reconnaître, si semblable et pourtant bien un autre parmi les autres, mais original car le solitaire sait que personne ne vit ni ne mourra à sa place.  Ainsi le solitaire aime partager sa solitude avec tous ceux et celles qui savent et aiment être seuls. Le solitaire se sent chez lui là où il est et où personne ne le dérange. Le solitaire vient de là où il va, fait ce qu’il est en train de faire à l’instant, entre hier et demain.

     Le solitaire est agréable à vivre. Il est courtois comme il est accort. Il s’applique à ne regarder que les choses et les êtres qui dégagent douceur et beauté. Mais, comme il détourne son regard de l’horreur, il rejette la violence, il remet à sa place le goujat, et s’amuse même parfois à faire le portrait en public des frustrés qui encombrent son chemin.

     Le solitaire se remarque par sa sincérité qui lui procure les vrais amis. Le solitaire dit son fait tout de suite aux gens qui manquent à leur parole. Le solitaire a l’idée que le sou du travail est sacré. Alors, quand un coquin l’appelle « Mon ami », il joue l’idiot et baisse les yeux et observe la manœuvre de l’autre et prépare sa revanche impitoyable : quand on veut lui prendre un sou, il en prend mille !

     Le solitaire se sent comme un animal au milieu de la jungle. Il connaît la peur qui l’avertit du danger et il connait l’adversité qui l’oblige à se mesurer sur le ring de la concurrence et là encore il gagne. Il gagne ses combats en deuxième manche parce qu’il aime donner à l’adversaire l’illusion de sa force et, tandis que celui-ci se gonfle d’orgueil, il lui plante l’aiguille dans le mille.

     Le solitaire est le sujet préféré de médisance chez les  animaux de troupeaux qui le jalousent parce qu’il est beau, qu’il sourit et que sa vie est un cadeau bien rempli. Le solitaire possède tout ce qui fait envie aux rêveurs de Bohème que sont Jean Foutre et bons à rien. Le solitaire vit son rêve sans oublier la bienséance qui est d’exploiter les riches et de faire travailler les pauvres.

     Le solitaire est marié la vie, pour le meilleur et pour le pire, et la vie lui accorde bien des maîtresses. Des maîtresses avec lesquelles il pratique l’art d’Éros dans des haltes où le temps est suspendu, dans des alcôves aux styles variés où les langues se mélangent pour se comprendre, dans le lit de la grande mère Nature où les êtres s’accordent pour jouer. Après le jeu le solitaire reprend son sérieux et cause avec ses amies.

     La vie du solitaire est une harmonie naturelle anarchique où les disharmonies sont aussi des harmonies. L’ordre naturel permet les rencontres de nos semblables dans le désordre apparent du tout. Alors, ce qui est douceur, ce qui fait briller les yeux, ce qui émeut le cœur accompagne le solitaire.

     Le solitaire sait aussi qu’il est d’une race animale spéciale et qu’il partage son pays la Terre avec tous les êtres et toutes les choses de l’Univers. Ainsi il tâche d’être attentif à ses colocataires. Il commerce avec ses animaux familiers qui peuplent son quotidien et certains même vont se sacrifier pour lui procurer fraîche nourriture et abondante jouissance. Le solitaire est toujours en réjouissance.

     Le solitaire aime le travail bien fait parce que l’ouvrage livré doit être à l’image de son créateur. Même quand il ne fait rien, le solitaire le fait bien. Son ennui est délicieux et lui permet d’apprécier la sensuelle berceuse de la gravité. Après l’ouvrage, le boire, le manger, le sommeil et l’habit,  le solitaire goûte à la voluptueuse paresse. Rien ne sert de brûler, il faut vivre à point.

     Le solitaire est un grand travailleur devant l’éternel. De rien il tire toute sa connaissance car ses mains bougent et tous ses sens sont en éveil du matin au soir. Il pense, il digère ses songes, il se  nourrit des fruits de la terre. Il aime se tenir près des sources où il se désaltère. Et, s’il ne peut posséder tout le savoir des humains, il a déjà vu pleuvoir et briller le matin.

     Le solitaire économise le temps, en un instant il fait ce que d’autres font en mille ans. Ainsi, en un même temps, il règle ses problèmes domestiques, confectionne un repas, parle à ses enfants, embrasse sa bien-aimée, rit aux cuicuis des piafs, se gratte le dos, souffle sur le chat voleur de bouchées, entend le nouveau poème qu’il va créer sur la page blanche de sa journée.

     Le solitaire vit plusieurs vies suivant sa fantaisie et jamais, oh, non, jamais, il ne s’énerve pour ne pas ruiner son cœur, même s’il doit tout perdre dans un grand malheur, il retrouve vite sa joie de vivre pour guérir, et s’il lui reste la vie après la peine, il se dit qu’il possède encore l’essentiel, sa vie et presque tous ses membres. Si le solitaire est malade, il est la moitié du remède, bon partenaire avec les docteurs.

     Le solitaire a pour remède au chagrin le travail - malgré la souffrance, il se rappelle le travail et, dès qu’un brin d’énergie revient, il se remet à la tâche et ne désespère point de ses mains tremblantes : il recommence tant qu’il le peut. Le solitaire sait que l’effort donne plus de force à celui qui veut vivre. Vaut mieux s’efforcer de vivre que de s’esquinter à survivre. Le solitaire n’a pas peur de naître, de vivre et de mourir.

     La parole solitaire s’étouffe et disparaît quand le nombre parle. La bouche des gens parle comme le nombre; le tout dans chacun est identique; sans personnalité les solitudes sont des enveloppes vides marquées d’étiquettes et de préjugés interchangeables. La foule parle comme tout le monde et alors le solitaire se tait, pour ne point se perdre avec des mauvaises rencontres.

     La parole solitaire est belle à entendre. Les mots de la vie sont plus forts que les paroles déjà entendues. La parole solitaire est plus forte que la mort. Le solitaire est la personne la plus seule, la plus grande dans la foule.

     Le solitaire ne dit que ce qu’il se doit de dire, quand il est temps. Le solitaire sèchera ses larmes, serrera les poings et se lèvera pour offrir encor son amour, le rire aux larmes !

     Le solitaire ne lutte pas, ne mène aucun combat, ne profère aucune menace, ne possède aucune arme. Il est un déserteur qui possède ses deux mains, des outils, et il va réparer le monde et construire la paix.

     Le solitaire est le scribe obligé des muses et le porte-parole des humains sans voix. Il écoute la voix du cœur au plus profond des solitudes.

     Le solitaire revendique sa solitude comme étant la seule force nécessaire pour être capable d'exister sans d'autre possession que soi-même, libre et droit devant l’éternité.

     Le solitaire ne joue pas un rôle. Le solitaire offre à tout le monde les vraies richesses de sa solitude. Et il est heureux sur cette terre parce qu’il est bonhomme et que ce sont des humains qu’il nous faut. Et des humaines!

Pierre Marcel Montmory  - trouveur -

 


 

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