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Billet de blog 21 déc. 2021

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Vers une écologie sociale et populaire ancrée aux territoires

La question de faire advenir un nouvel humanisme inscrit dans le « tout vivant » devrait être mise au cœur de la campagne présidentielle. L'auteur appuie son propos sur une expérience de 13 ans d'élu local et sur les enseignements d'un parcours professionnel largement consacré au développement territorial, dans la fonction publique et dans le champ de l'aménagement.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En ce temps de pré-campagne, l’espace public est encombré par le déversement d’affirmations simplistes. Les Françaises et les Français méritent au contraire d’entendre des propos responsables et d’être parties prenantes d’un débat de fond argumenté. A cet égard, un état des lieux de notre pays, établi en toute indépendance, serait utile pour que chacun y confronte son propre diagnostic.

Le mien s’énonce autour de deux défis indissociables : bouleversement climatique et déliquescence sociétale. « Tout est lié » : pandémie récurrente, risque écologique accru par l’irrespect de la biodiversité, y compris dans sa composante humaine, et crise sociétale nourrie par l’injustice, l’absence de perspective, le ressentiment menant à douter de la promesse démocratique.

Le mouvement des Gilets Jaunes a rappelé que les transitions ne peuvent être conduites sans tenir compte des peurs et fragilités. Mais la perception du changement climatique et de l’impérative réinscription de l’humanité dans le « tout vivant », bien qu’inégale, s’accroit dans tous les milieux sociaux et fortement chez les jeunes, ce qui ouvre une perspective.

Rupture avec le « monde d’avant » 

Par rapport à ces enjeux, les propositions politiques relèvent au global de trois grandes options, au-delà des nuances entre partis ou postulants. Le projet néolibéral, après s’être immiscé dans la social-démocratie, imagine la transition écologique soluble en lui (voiture électrique, hydrogène et autres technologies à l’appui…). L’écologisme serait son poil à gratter, comme le socialisme a obligé le système capitaliste à s’adapter. Mais l’« invention du monde d’après » peine à dépasser le stade de la rhétorique : l’écologie reste une contrainte, le social une variable d’ajustement, la croissance quantitative le marqueur du progrès.

Le projet national-populiste, inconsistant sur l’écologie et incantatoire pour le reste, accapare des sujets (laïcité, immigration et réfugiés…) pour en dévoyer le traitement, pourtant nécessaire. Exemple emblématique, la montée (réelle ou perçue) de la violence et de l’insécurité préoccupe nombre de nos concitoyens, mais devrait être analysée comme symptôme du délitement du tissu social, afin que toutes ses causes soient identifiées (y compris peurs, sentiment d’abandon, désir de se faire entendre…) et que des réponses structurelles soient apportées.

Le projet écologique et solidaire conçoit autrement le développement qui n’est pas la croissance du PIB, l’humanisme qui n’est pas la domination du monde, la démocratie qui n’est pas la confiscation du pouvoir… Il suppose révolution culturelle et réinvestissement massif dans l’éducation tout au long de la vie pour développer les capacités de discernement et de tolérance. Une prospective des modes de travailler incite à élargir le champ de l’économie sociale et solidaire (à l’instar des « territoires zéro chômeur de longue durée ») et à instaurer un revenu universel, condition d’émancipation pour tous.

Pour la première fois depuis au moins 40 ans, un projet « de rupture » se dessine... mais doit vaincre les appréhensions d’une transition qu’il faut accélérer d’urgence et atteindre une complétude cohérente. Une pensée systémique est à déployer : de Karl Polianyi et Ivan Illich à Jacques Ellul, Edgar Morin, Cynthia Fleury,  Gaël Giraud… nous ne manquons pas de ressources.

Dans les quartiers populaires et les campagnes lointaine, beaucoup vivent dans leur chair les dérives climatiques (perturbations, îlots de chaleur…) et sociétales (déclassement, méfiance de l’autre…). Selon une démarche inclusive, il s’agit de construire avec tous des solutions s’inscrivant dans un nouveau récit désirable (en prenant garde aux mots qui peuvent rebuter hors de certains milieux : décroissance, sobriété…). Conférences citoyennes, groupes d’impulsion, service civique universel… devraient libérer les potentiels d’implications de celles et ceux qui seront enfin reconnus en tant que personnes, dotées d’un savoir expérimental à enrichir par une formation interactive.

Civilisation écologique inclusive

Les changements à opérer au niveau national, européen et au-delà n’auront d’efficience qu’avec une écologie populaire… et territoriale, impliquant activement acteurs économiques et société civile. Engagé dans la vie locale et passionné d’urbanisme, je constate l’ampleur de ce qui est possible de réaliser à l’échelle communale en matière de logement social, de solidarité intergénérationnelle, d’écologie du quotidien, mais aussi les limites des politiques locales de transition, bridées par la faiblesse des coopérations intercommunales, entre acteurs, entre niveaux administratifs… Conduire les reconversions économiques des territoires implique d’anticiper et d’accompagner les suppressions et créations d’emplois ou de nouveaux métiers. Les récents « contrats de relance et de transition écologique » pourraient devenir des outils stratégiques, à condition que des moyens de médiation fassent éclore à tous niveaux des projets de territoire mobilisateurs, notamment à l’échelle des bassins de vie ou d’emploi, en cohérence avec un « projet de territoire France » de référence.

Il n’est pas trop tard pour faire en sorte que la présidentielle 2022 révèle les prémisses d’une civilisation écologique inclusive. Par la confrontation citoyenne, voire via une « primaire populaire » dont les initiateurs ont esquissé un programme commun de mandature, il est possible de donner corps et visibilité à un tel projet de société, et de susciter une convergence au-delà de la gauche et de ses diverses sensibilités. Des assises de l’écologie inclusive, organisées à cet effet dès demain dans tout le pays, seraient à même créer une dynamique : la préfiguration d’un renouveau démocratique donnant la parole aux défavorisés, aux oubliés, aux indignés, et d’une « équipe de gouvernement » paritaire. C’est le moment de lancer le débat !

Pierre Narring

Ingénieur-urbaniste, élu local en Ile-de-France

Décembre 2021

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