Lettre au Ministre de l'Education Nationale, Jean-Michel Blanquer

Lettre envoyée à M. Blanquer par un enseignant lassé de sa gestion des concours de l'EN (candidats lésés en 2020), lassé par sa gestion du COVID et lassé par le gel des salaires. En conséquence, j'ai décidé de limiter mon travail. En voyant la liste de tout ce que je faisais et que je ne ferai plus, notre Ministre se rendra compte de mon désarroi (et je ne suis pas le seul…).

Courier adressé en recommandé avec accusé de réception à : Ministre de l’Education Nationale, Directeur de cabinet du Ministre de l’Education Nationale.

                                    

                                                         Bonjour Monsieur le Ministre,

Je suis enseignant depuis près de 20 ans dans une académie du centre de la France. J’ai toujours été bien évalué par mes chefs d’établissement ainsi que par mes différents IPR notamment lors de mes RDV de carrière. En 2020, j’ai préparé activement mon agrégation interne pour laquelle j’ai été déclaré admis sur liste complémentaire après la suppression des oraux décidée unilatéralement par vos services. Nous avons dû être extrêmement bienveillants afin de « donner » le BAC 2020 au vu de la pandémie traversée par nos élèves. Pour les enseignants par contre, aucun geste, à tel point que même certains postes vacants en 2020 n’ont pu être pourvus par des candidats admis sur ces listes complémentaires malgré vos propres  engagements (vous avez préféré recruter des contractuels moins payés et corvéables à merci). Soi-disant pas d’argent pour faire preuve de bienveillance et recruter les candidats lésés placés sur liste complémentaire et là coup de théâtre en fin 2020, on apprend que vous « réattribuez » 200 millions d’euros non utilisés par votre Ministère dans le budget 2020. Enfin à la session 2021, environ 400 postes déjà budgétisés n’ont pas été pourvus (doubles admissions, renonciations,…) mais vous n’avez pas souhaité faire appel aux candidats malheureux de la session précédente qui sont eux-aussi environ 400. Pour information, la totalité de la liste complémentaire des gendarmes session 2020 a été admise en 2021…

Si j’ajoute à cela le Grenelle de la honte pour lequel je ne verrai pas un centime d’augmentation de salaire alors que vous vous pavanez dans la presse vantant votre « revalorisation historique », pour ma part, la coupe est pleine !

Votre gestion calamiteuse des concours 2020 ainsi que votre Grenelle de la honte m’ont profondément démotivé à servir une administration incapable de la moindre bienveillance envers son personnel alors que celle-ci prône la même bienveillance à l’égard de ses élèves. Suite à cela, je vous informe qu’à compter de ce jour (ou à terme selon mes engagements déjà pris), je me cantonnerai à effectuer uniquement mes obligations de service sans consacrer la moindre minute supplémentaire à l’Education Nationale. Ainsi :

  • Je refuserai les heures supplémentaires hormis celles imposées légalement. Même pour 15 minutes de service supplémentaire au-delà de mes obligations réglementaires de services, soit 20H, il faudra faire appel à quelqu’un d’autre.
  • Je n’accepterai plus d’être professeur principal quel que soit le niveau.
  • Je n’assurerai plus le rôle de coordonnateur de ma discipline.
  • Je ne participerai plus au conseil pédagogique ni au conseil d’administration.
  • Je ne remplirai plus le rôle de « référent sécurité » pour mon établissement. Je demande expressément à ce que mon nom soit supprimé de cette fonction que je n’assurerai plus.
  • Je ne participerai plus à aucun atelier pédagogique au sein de mon établissement.
  • Je n’organiserai plus de rencontre dans mon établissement avec des professionnels en activité afin de sensibiliser mes élèves à l’orientation et à les aider à faire des choix pertinents.
  • Je ne participerai plus à des manifestations promouvant la culture et les travaux menés dans mon établissement.
  • Je ne serai plus présent systématiquement à tous les conseils de classe de toutes mes classes. Je me limiterai dans certains cas à une participation écrite.
  • Concernant les réunions et/ou stages où je serai contraint de venir, je m’en tiendrai strictement à l’horaire prévu. Ainsi, si un conseil de classe est censé se tenir de 18H à 19H, je quitterai l’assemblée à 19H quel que soit le degré d’avancement de ladite réunion (tant pis pour les derniers sujets ou cas d’élèves abordés à la fin …).
  • Je ne m’inscrirai plus aux stages proposés au PAF. Si je suis désigné pour participer à ce type de formation, je me cantonnerai à ce qui était prévu sur mon emploi du temps en termes d’horaires (pas de stage sur une ½ journée ou sur une journée où je ne travaille pas). De la même manière, je refuserai toute forme de travail supplémentaire en dehors de cette période de formation qui pourrait m’être demandé lors de ce type de stage.
  • Je ne viendrai plus vingt minutes avant mon cours pour préparer le PC, faire mes photocopies et vérifier que tout soit bien en place. Mes cours « effectifs » seront donc légèrement raccourcis puisque je serai juste présent à l’heure de la sonnerie. S’il y a du monde au service reprographie, mes élèves attendront …
  • Je n’utiliserai plus mon imprimante personnelle pour le travail ne serait-ce que pour une seule impression. Cette tâche se fera dorénavant durant mon temps de classe.
  • Je ne répondrai plus aux messages de l’ENT ainsi qu’au mails après 17H30, le mercredi après-midi, les week-ends et durant les vacances (je ne consulterai plus ces mêmes messageries pendant ces créneaux-là). La redirection de ces mails vers ma boite personnelle sera annulée.
  • Je ne chercherai plus à rattraper mes heures de cours lorsque je serai absent ou bien à laisser du travail à mes élèves.
  • Lorsque ma gorge sera douloureuse, je ne ferai plus avec en me soignant avec une pastille et un café à la récréation. Je ne forcerai plus sur ma voix et me rendrai directement chez mon médecin.
  • Lorsque j’aurai besoin de rendez-vous médicaux (dentiste, kiné, spécialiste, …), je ne patienterai plus des mois pour avoir un créneau le mercredi ; j’accepterai sans scrupule la première disponibilité libre en prenant une demi-journée sur mon temps de travail. Ma santé passera avant tout !
  • Chaque fois qu’une heure d’information syndicale sera proposée dans mon établissement, j’y participerai (quel qu’en soit le motif) afin de pouvoir libérer mes élèves (et moi-même …) de cours.
  • Si du télétravail nous est de nouveau imposé, j’utiliserai exclusivement les outils fournis par l’Institution (ENT et ma classe à la maison du CNED). En cas de dysfonctionnement de ces dispositifs, mes élèves et moi-même seront ainsi dispensés de cours.

En termes de pédagogie également, ce sera aussi « service minimum » :

  • Je ferai systématiquement les activités proposées dans le livre utilisé dans mon établissement (fini le travail de recherche et l’innovation pédagogique), en plus cela m’épargnera des photocopies, ce qui est plutôt bon pour la planète.
  • Je ne vérifierai plus systématiquement le travail à faire de mes élèves : ceux qui auront fait leurs devoirs seront naturellement récompensés et tant pis pour les autres.
  • Mes bulletins trimestriels seront remplis de manière très laconique avec des appréciations basiques et impersonnelles du type : ensemble faible, assez bon travail, bon travail et très bon travail et surtout beaucoup de copier-coller !! Dans tous les cas, je valoriserai plutôt chaque élève afin qu’aucun d’eux ne pâtisse du différent qui nous oppose.
  • Mes livrets scolaires seront eux-aussi remplis de manière très succincte mais toujours dans l’optique de ne pas pénaliser mes élèves grâce à des appréciations plutôt flatteuses et toujours du copier-coller.
  • En termes de notation, mes élèves auront environ 5 évaluations par trimestre dont 3 QCM Pronote qui se corrigent et se rentrent seuls dans le logiciel de manière automatique sans intervention de ma part. Ces QCM téléchargeables sur internet ne me demanderont absolument aucun travail.
  • Je ne rechercherai plus chaque année à varier mes énoncés d’évaluations afin que les élèves ne disposent pas à l’avance des sujets. Si certains ont pris la peine de chercher le contrôle de l’année précédente et de le faire, tant mieux pour eux, ils en seront récompensés.
  • Je ne m’emploierai plus à corriger rapidement mes copies dans la semaine afin que mes élèves puissent rapidement prendre en compte leurs erreurs et les rectifier au plus vite pour mieux réussir. Mes copies passeront en second plan et seront traitées en fonction du planning de mes week-end avec ma famille et mes amis.
  • Si en fin d’année scolaire, la totalité de mon programme n’a pas été traité, je ne ferai plus d’heures supplémentaires (même rémunérées) pour compenser. Mes élèves recevront sur l’ENT le cours ainsi que la correction des activités et exercices initialement prévus.
  • Si des corrections de copies de BAC me sont confiées, je les corrigerai sans la moindre conviction ni motivation en y consacrant le juste temps nécessaire (je ne renoterai pas une copie suite à un changement de barème comme cela m’est déjà arrivé). Il en sera de même pour d’éventuels oraux de rattrapage du BAC. Avec une rémunération de 3,20 € par candidat interrogé, cela ne couvre même pas mes frais de garde d’enfant pour une demi-journée…

Concernant les concours, je vais continuer à les présenter mais maintenant dans l’unique but d’être dispensé de cours et d’en profiter pour aller me promener et faire les boutiques. Entre l’agrégation interne, l’agrégation externe et les autres concours connexes, avec les jours de congés dus de droit à chaque fois, cela me fait quasiment deux semaines de congés payés supplémentaires avec en prime les déplacements pris en charge par l’Education Nationale (et dont je ne priverai pas). De la même manière, pour payer moins cher un billet d’avion durant mes vacances, je ne me dispenserai pas d’être absent un jour avant ou un jour après mes congés (même si on me retient un jour de salaire).

Comme vous l’aurez compris, devant le manque évident de considération de l’Education Nationale, je prends mes dispositions afin de réduire significativement mon temps de travail encore plus que si j’étais agrégé. Je n’aurai certes pas le salaire qui va avec mais au moins j’aurai tout mon temps pour m’adonner à mes loisirs et profiter de ma famille. Je regrette profondément d’en arriver là mais devant le manque flagrant de bienveillance de l’Education Nationale envers son personnel, je n’ai pas d’autre possibilité. Veuillez donc considérer ce courrier comme un avis de grève du zèle d’une durée illimitée avec maintien intégral de mon salaire.

Dans une interview télévisée un dimanche midi, un journaliste vous demandait de réagir aux propos d’un ancien Président de la République qui affirmait que 30 % des enseignants n’étaient là que pour le salaire et les vacances. Vous avez minimisé les faits en disant ne pas croire ces allégations. Veuillez considérer qu’à compter de ce jour je fais partie de ces 30 % et que je ne fais mon métier que pour son « petit » salaire et ses « grandes » vacances.

Je ne vais pas terminer ce courrier en utilisant une formule du type « dans l’espoir d’avoir une réponse de votre part, veuillez agréer… » car devant le mutisme dont ont su faire preuve vos services lorsque je les ai appelés en vain de poste en poste, je ne m’attends plus à obtenir des réponses.

Cordialement,

Remarque 1 : j’espère de tout cœur que ce courrier sera largement diffusé afin que les très nombreux enseignants en désaccord avec votre politique éducative puissent également vous faire part de leurs revendications. Si vous recevez un nombre significatif de lettres dénonçant votre gestion chaotique de l’Education Nationale, peut-être vous poserez-vous les bonnes questions…

Remarque 2 : comme vous l’aurez compris, il ne s’agit pas de mon vrai nom (ni même de mon adresse postale), je préfère garder l’anonymat afin d’éviter les représailles de vos services qui pour une fois, j’en suis sûr, seraient capables de faire preuve de réactivité pour bloquer mon avancement.

Remarque 3 : je profite également de l’occasion qui m’est donnée de vous écrire pour vous signifier mon mécontentement face à votre gestion très approximative de la pandémie de COVID-19. Entre les multiples protocoles tardifs et confus plus ou moins applicables, l’impossibilité d’aérer efficacement les salles de classe, les autotests promis et dont on a peine vu la couleur en passant par la non priorité au vaccin pour la communauté éducative, il y aurait de quoi écrire tout un roman !! Comme j’ai mieux à faire de mes vacances que de vous écrire un pavé qui de toute façon ne vous fera ni chaud ni froid, je vais en rester là.

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