C'est pas moi, c'est les autres ?

Doit-on dépasser nos différences d’engagement écologique au quotidien, quand elles sont grandes au point que nos actions s'opposent ?

Ibiza « Ils manifestent pour le climat mais continuent de manger de la viande / Ils sont véganes mais leur quinoa vient de l’autre bout de la planète / Ils mangent bio mais emballé dans du plastique / Ils sont zéro déchet mais continuent à rouler en voiture / Ils se déplacent à vélo mais achètent plein de vêtements neufs / Ils se fournissent dans les recycleries mais font plein d’enfants / Ils mangent local mais c’est de l’agriculture aux pesticides / Ils cultivent leur potager mais prennent l’avion / Ils partent en vacances à pieds mais achètent des produits sur internet ». Et tant d’autres éléments possibles, tant d’autres combinaisons imaginables.

Qui n’a jamais entendu ce genre de remarques ? Qui ne s’est jamais surpris à les faire ? Ça m’arrive aussi parfois, comme beaucoup d’autres personnes engagées pour l’écologie, avec un peu de dépit dans la voix. Faiblesse, sans doute.

Dans ces quelques lignes, nulle réflexion de ma part sur la convergence ou la divergence des luttes, pas de calcul savant sur les meilleures combinaisons de comportements individuels à adopter pour optimiser l’efficacité de ses gestes écologiques. Je ne suis ni intellectuel, ni stratège, encore moins historien des luttes écologiques ou sociales. Une chose est certaine : jamais adoptés dans leur entièreté par l’ensemble des citoyens - pour de multiples raisons personnelles, sociales, financières, culturelles ou autres - les gestes individuels ne suffisent pas, dès lors que les choix économiques et politiques des dirigeants permettent et encouragent une pente inverse, par l’intérêt à court et moyen terme d’une minorité ultra-riche et ultra-dominante. Elle aura eu le temps de profiter de son hyper-confort doré, allant jusqu’à s’envoyer en l’air au-delà des limites stratosphériques dans d’absurdes fusées privées.

On sait que la production de plastique est une calamité, on sait que l’élevage est une des premières causes du réchauffement climatique, on est informé du fait que l’industrie textile est une des plus grandes sources de pollution, on rabâche que l’agriculture dite intensive est une des principales causes de perte de biodiversité, entre autres joyeusetés. 

Qui est le plus vertueux ? Doit-on l’être ? Faut-il culpabiliser ? On sait par exemple qu’arrêter de manger des produits animaux est un des leviers les plus efficaces, si ce n’est le plus efficace pour agir écologiquement à l’échelle individuelle dans un pays riche. Par bonheur, c’est aussi un des gestes les plus faciles techniquement, avec un peu de motivation. Force est pourtant de constater que l’habitude et le plaisir gustatif sont visiblement plus forts pour la majorité d’entre nous, au moins jusqu’alors. Deuxième exemple, peut-être plus difficile au quotidien : n’acheter que des aliments sans emballage ; cela demande beaucoup d’organisation ; certains y parviennent ou presque, sans être des surhommes ou des surfemmes. C’est possible. Dernier exemple : ne consommer que des aliments produits localement ; franchement compliqué voire infaisable pour la plupart des citoyens en l’état actuel de l’organisation du territoire (le plus franchouillard des sojas n’est pas cultivé dans tous les cantons du pays et peu de potagers produisent du thé) ; on peut toutefois tenter de tendre au mieux vers cet objectif. Chacun pensera qu’il fait les bons choix.

Alors, tous ensemble ? Ce serait trop facile. Une démarche écologique sur certains points ne dédouane évidemment pas son auteur de son activisme contraire sur d’autres. La haie plantée par un chasseur ne fait pas de la chasse une activité écologique. De même pour le transport aérien, si les arbustes en question sont plantés par une compagnie aérienne – exemple théorique. Les choix quotidiens et individuels de résistance (opter pour le zéro déchet dans une société où le suremballage est partout) ne sont pas à mettre sur le même plan que les choix justifiant la poursuite active d’un engagement opposé (développer le transport aérien ou la chasse). 

Si ma vie quotidienne vous passionne - sinon sautez ce paragraphe et le suivant - sachez que j’use communément d’un ordinateur et d’un téléphone portable captant internet. C’est d’une affligeante banalité mais rappelons que certaines personnes choisissent de s’en passer. Je possède une voiture que j’utilise beaucoup dans toute la France, non sans remords. Je déteste ça. Et je le fais. Principalement pour le travail, il est vrai. Certains aliments que j’achète sont emballés dans du plastique ; au moins l’un d’entre eux provient d’autres continents – maudit chocolat, tentation satanique et nullement nécessaire à mon existence. J’oublie régulièrement d'apporter mes boites au magasin pour y mettre la nourriture vendue en vrac. Il m’arrive d’acheter des trucs en ligne qui ont probablement parcouru plusieurs milliers de kilomètres. Enfin, mon logement est imparfaitement isolé sur le plan thermique. En résumé, je qualifierais mon bilan écologique de médiocre au quotidien, pour un habitant de la planète. 

Toutefois je n’achète que très rarement des vêtements, ne suis pas monté dans un avion depuis deux décennies et délaisse la voiture pour le train quand c’est envisageable – c’est-à-dire trop peu souvent ; je vis dans peu de pièces, ai adopté depuis quelques années un régime végétal (pas seulement le chocolat), le plus possible local, et depuis des lustres achète tout bio par commodité de se référer à un label, aussi imparfait soit-il quand on ne connait pas forcément le producteur et ses pratiques ; tant que faire se peut, je privilégie enfin les produits les moins générateurs de déchets et les moins voyageurs. En conclusion, pour un habitant de pays riche, je qualifierais ma consommation globale de sobre. On s’en fout ? Certainement.

J’avoue éprouver parfois un peu de peine, d’agacement ou d’incompréhension quand un militant écolo ouvre un pot de rillettes, quand un membre actif d’une association de protection de la nature prend l’avion trois fois par an pour aller visiter les merveilles du monde ou à l’inverse, quand on me signale fort justement que ma voiture pollue (ah bon ?). 

Les efforts individuels sont-ils le minimum à faire ? Peut-on passer outre les imperfections personnelles aussi grandes soient-elles, tant qu’on lutte pour infléchir les orientations politiques ? Doit-on culpabiliser les compagnons ? Nos contradictions, les limites aux changements de nos propres habitudes que nous posons dans notre engagement écologique sont-elles un problème ? Dans quelle mesure doit-on s’ouvrir aux angles d’attaques différents des siens, étant donné l’urgence ? Comment vivre avec les autres, quand si peu d’humains agissent réellement - je parle ici de ceux vivant dans le confort et en mesure de faire aisément des choix, non des plus pauvres qui luttent d’abord, évidemment, pour leur survie. Je n’ai pas de réponse. Peut-être qu’on s’en fiche. Go écolo !

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