Entretien avec une ancienne éleveuse de faisans

Mutilations, maladies, mortalité... Une ancienne éleveuse de faisans pour la chasse accepte de témoigner ouvertement sur son activité. Les chasseurs français lâchent tous les ans des millions de faisans et de perdrix dans la nature pour les abattre. L'élevage de ces animaux est une activité qui perdure depuis les années 1970, en phase avec la demande.

Faisan porteur d'un masque anti-agression © Pierre Rigaux Faisan porteur d'un masque anti-agression © Pierre Rigaux

Lucile Gillion, vous avez été responsable d’un élevage de faisans pour la chasse pendant douze ans, dans le Nord, près de Maubeuge. Comment en êtes-vous venue à exercer cette activité à l’époque ?

Je cherchais un logement. Il y avait une maison de garde-chasse libre, appartenant à une société de chasse privée. Les propriétaires m’ont mis ce logement à disposition, en contrepartie de ce travail qui consistait à élever des faisans pour eux. Je me suis occupé de cet élevage de 1982 à 1994. Tout le matériel était livré : aliments, vitamines, etc.

Vous faisiez ce travail seule ?

Oui, j’étais supervisée par un garde-chasse qui venait tous les jours.

Combien de faisans éleviez-vous ?

Je recevais au mois de mai un premier lot de 1000 poussins à élever, et un second lot de 1000 autres un mois plus tard.

Quelles étaient les demandes des chasseurs ?

Le président de la société de chasse commandait des faisans communs, des faisans sélectionnés dit “américains” pour leur vol bas et plus long, et des faisans vénérés que les chasseurs appréciaient pour la beauté de leur plumage, surtout les longues plumes de la queue qui font des trophées.

Pouvez-vous nous décrire la façon dont étaient élevés les faisans ?

Les poussins naissaient dans un élevage de Vendée, pendant la nuit juste avant d’être livrés en camion dans mon élevage, donc âgés de moins d’un jour. On les mettaient en bâtiment avec une température surveillée. Des cloches chauffées au gaz étaient suspendues au plafond pour que les poussins puissent se rassembler dessous. Ils avaient de l’eau dans des abreuvoirs. De la poudre avec antibiotiques était répandue.

Les faisans étaient nourris avec des granulés complémentés en antibiotique. Ces aliments ne devaient être délivrés que par un vétérinaire, mais les chasseurs s’approvisionnaient directement auprès du fabriquant. Ce n’est qu’en grandissant que les faisans recevaient aussi avec des graines, avec toujours des cures de vitamines et de vermifuges.

Mon travail consistait à surveiller la température dans les bâtiments, à ajouter de la sciure si besoin. Je ne nettoyais pas les bâtiments car les chasseurs le faisaient, à mon grand regret car ils rentraient sans précaution sanitaire. Malgré leurs moqueries, j’ai instauré des pédiluves pour désinfecter les bottes, car il y avait énormément de mortalité avec mes prédécesseurs, à cause des infections qui circulent d’un bâtiment à l’autre.

J’avais ouvert une pharmacie pour soigner les faisans blessés, car ils sont très agressifs entre eux, à cause de leur concentration dans les bâtiments. Ils peuvent au minimum s’abîmer le plumage. Or pour les chasseurs, la qualité du plumage est primordiale.

Comment faisiez-vous pour empêcher que les faisans s’agressent entre eux ?

Quand les faisandeaux étaient âgés de quelques semaines, les chasseurs les attrapaient et leur brûlaient la partie supérieure du bec, pour les empêcher de se « piquer », c’est-à-dire de se blesser à coups de becs. Les faisans étaient tellement stressés que certains étaient retrouvés morts le lendemain. Cette odeur de brûlé me reste en mémoire.

Ensuite, quand les faisans étaient âgés quelque mois, on leur fixait des « couvre-bec » ou des « lunettes » rouges en plastique. C’est une sorte de masque, attaché par une tige qui perfore la cloison nasale. Ça empêche le faisan de voir devant lui et d’attaquer les autres. En cas de peur, les faisans se jetaient contre les grillages et y restaient parfois accrochés en s’arrachaient les cloisons nasales.

Y avait-il beaucoup de mortalité ?

Bien sûr. À cause de la concentration, du stress, de la peur des bruits… Des poussins mourraient écrasés par les autres, des adultes s’entretuaient. Avec toutes les mesures prises (pédiluve, surveillance de chaque instant), j’avais un taux de réussite de 90%. Ça signifie que 10% des oiseaux mourraient. Avant mon arrivé, c’était bien pire, c’était une horreur. Il n’y avait pas de surveillance. C’est même à cause du taux de mortalité que le président de la société de chasse avait ajouté le deuxième lot de 1000 faisans supplémentaire à élever.

Une fois adultes ou presque, les faisans étaient placés dans des volières extérieures ?

Oui, en les rentrant d’abord tous les soirs dans le bâtiment chauffé, pour les habituer peu à peu à l’extérieur. Je me souviens m’être levée la nuit pour les faire rentrer quand il pleuvait. Je le faisais pour eux. Les chasseurs voulaient que je les laisse dehors, mais certains faisans mourraient si on les laissait sous la pluie.

Comment se passaient les lâchers en automne ?

Il fallait d’abord enlever les « lunettes » des faisans, puis ils étaient étaient transportés en véhicule dans des cages plates. Quand j’ai commencé cette activité, les faisans étaient lâchés le mercredi pour la chasse du dimanche, mais ensuite ils étaient lâchés le samedi après-midi...

Pourquoi avez-vous arrêté cette activité d’élevage ?

Pour raison personnelle, j’ai quitté la région.

Ce genre d’élevage est encore très répandu en France. Avec le recul, pensez-vous qu’il faudrait y mettre un terme ?

Oui. Ça n'est pas normal de traiter ainsi des animaux. Les chasseurs n’ont pas à vouloir gérer la nature. Les faisans lâchés ne se reproduisent pas. Là où je travaillais, les chasseurs gardaient quelques faisans pour la reproduction mais ça n’a jamais fonctionné. Alors pourquoi lâcher des faisans, si ce n’est pour le plaisir de tuer...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.