Loup & élevage : pourquoi la paix sociale n’arrive pas

Trente ans après le retour des loups en France, leur cohabitation avec l’élevage semble toujours aussi difficile. Comment expliquer que les plans successifs d’accompagnement et les moyens mis à disposition des éleveurs ne suffisent pas à garantir une coexistence apaisée ?

Les ministres de l’agriculture et de l’écologie ont signé en février un « plan national d’actions 2018-2023 sur le loup et les activités d’élevage », quatrième du genre. L’objectif officiel est de garantir à la fois la « viabilité » de la présence de l’espèce en France et la protection des activités d’élevage confrontées à la prédation. L’objectif officieux est d’avoir la paix sociale chez les éleveurs, tout en ne s’écartant pas trop des obligations réglementaires en matière de protection du Loup.

On peut prévoir que ce « plan loup » fonctionnera mal. Comme les précédents. Il ne fera pas diminuer la prédation sur les troupeaux ni le mécontentement des éleveurs, entraînant encore des abattages de loups et le mécontentement de ses protecteurs. En tant que naturaliste de terrain d'une part, et d'autre part représentant associatif participant aux concertations menées par l’État dans ce dossier, je peux tenter d’exposer quelques-unes des raisons expliquant cet échec récurrent.

La non-optimisation des moyens de protection des troupeaux

Les moyens techniques offerts aux éleveurs -par subvention- pour protéger leurs troupeaux fonctionnent certes relativement bien dans la plupart des cas, s’ils sont bien utilisés. C’est la combinaison de clôtures, de chiens de protection et de bergers (employés par de l’argent public).

Mais les limites peuvent être vite atteintes. Par exemple, les clôtures utilisées ne sont pas les plus adaptées, car elles n’ont jamais été conçues pour empêcher un loup d’entrer ; elles l’ont été pour empêcher les moutons de sortir. Quant aux chiens de protection, leur sélection et leur éducation laissent très souvent à désirer en France, alors que leur efficacité a fait ses preuves dans d’autres pays.

Enfin, certains éleveurs -propriétaires des troupeaux- disent ne pas trouver de bons bergers -employés- prêts à travailler plus que les horaires légaux (!). Pourtant, les conditions de travail ont été largement revalorisées grâce au retour des loups : réfection des cabanes pastorales, aménagement de voies d’accès carrossables, radio-communication en montagne, tout ceci offert par les collectivités publiques et autres fonds européens.

L’absence de contrôle de terrain

Les ministères en charge de l’écologie et de l’agriculture l’ont clairement précisé lors de l’élaboration du « plan loup » : malgré des annonces contraires, il n’y aura pas de contrôle de terrain des éleveurs pour savoir s’ils mettent réellement en place les mesures de protection subventionnées. Pourquoi ? Parce que ceci serait « mal vécu » (sic).

Officiellement, presque tous les troupeaux sont considérés comme « protégés » contre la prédation. En fait, cela signifie que les éleveurs perçoivent les subventions pour le faire, mais pas qu’ils le font, et encore moins qu’ils le font bien. Ne doutons pas du fait que la plupart d’entre eux le font réellement. Mais chacun peut constater sur le terrain que beaucoup de troupeaux théoriquement « protégés » ne sont en réalité que très peu, voire pas du tout quand il s’agit de brebis livrées à elles-mêmes.

Les carences de la recherche agronomique

Les rares chercheurs, agronomes ou techniciens spécialistes de l’élevage ovin et du pastoralisme ne produisent rien ou presque permettant de faire évoluer la conduite des troupeaux dans le sens d’une cohabitation pérenne avec les loups. Pire, ces quelques spécialistes ovins régulièrement sollicités par l’État et les médias ont pour principal discours la volonté d’abattre des loups, sans remettre en question les méthodes d’élevage inadaptées au contexte environnemental.

Incompétence et/ou idéologie anti-loup ? C’est d’autant plus regrettable qu’une technicité très pointue, pour le pire ou le meilleur, permet aux éleveurs de s’adapter à d’autres conditions naturelles que la présence des loups (sol, végétation, climat…). Elle leur permet aussi de répondre à toute une série de demandes économiques et sociales (critères physico-chimiques du lait, calendrier de production…).

Par exemple, les éleveurs français pratiquent depuis les années 1970 l’implantation vaginale et intramusculaire d’hormones chez les brebis pour choisir la date de production des agneaux. Dès lors, personne ne peut croire que la recherche agronomique, si on le voulait, ne serait pas capable de faire en sorte que des troupeaux de moutons ne soient pas accessibles à une poignée de loups.

La faiblesse du monde associatif écologiste

Une partie notable du monde associatif de la protection de la nature, censé défendre les loups, n’ose pas le faire. Pourquoi ? Par crainte de perdre des subventions et des partenariats avec des collectivités publiques. Au niveau communal jusqu’au niveau ministériel, en passant par les départements et les régions, l’omniprésence du lobby agricole et la présence d’élus affichés « anti-loup » sont telles que le dossier est considéré comme risqué sur le plan financier par des associations dépendantes de l’argent public.

Ajoutez à ça le risque d’agression physique des « écolos » et de leurs locaux par des groupes d’éleveurs violents, comme ça se produit régulièrement, et vous comprenez pourquoi une malheureuse hypocrisie s'est installée dans une partie du monde associatif : d’un côté, on dit vaguement défendre les loups pour contenter les sympathisants, et de l’autre on abandonne toute forme de fermeté face aux décideurs et au monde agricole, ce qui laisse le champ libre aux élus pour ne surtout rien changer.

La difficulté de valoriser les expériences positives

Il existe des éleveurs et des bergers dont les troupeaux ne sont jamais ou très rarement attaqués, alors que des loups vivent aux alentours depuis des années. En tête à tête, ces professionnels vous expliqueront leurs méthodes (chiens de protection efficaces, expérience de la conduite du troupeau…). Mais ils ne témoigneront pas devant une caméra.

Pourquoi ? Par crainte de représailles ; pour ne pas être ostracisés dans le milieu agricole et syndical. Dans ce petit monde où le discours anti-loup est dominant, la pression du voisin est si forte que les langues sont bien tenues. Seules les grandes gueules anti-loup s’expriment.

Certains bergers craignent tout simplement de perdre leur boulot. Leur discours est souvent beaucoup plus modéré que celui des éleveurs (propriétaire des moutons). Il faut dire que le job des bergers, qui dépasse largement le gardiennage des brebis contre le loup, est directement subventionné grâce au loup.

Le manque de discernement médiatique

L’attrait médiatique pour le drame et le conflit favorise la mise en exergue de la « détresse des éleveurs » plutôt que leur réussite technique face aux loups. Elle serait moins tragique à narrer. Il ne se passe pas une semaine, voire une journée, sans que la presse régionale ne montre un éleveur « qui n’en peut plus de voir ses brebis égorgées par le loup », tandis que ces mêmes journaux ne s’intéressent pas aux éleveurs qui parviennent à empêcher la prédation.

Ce manque de discernement dans la narration univoque de la détresse paysanne est favorisé par l’image sympathique dont bénéficient les éleveurs ovins. Blanches brebis dans les vertes pâtures, bergers bucoliques et folklore de la transhumance sont dissociés de l’insupportable réalité des abattoirs et dessinent une carte postale que le loup macule du sang de l’agneau innocent. La prédation humaine, qui fait pourtant 400 fois plus de victimes dans les troupeaux et constitue l’essence même de l’élevage, s’oublie dans une histoire sélective racontant la solitude du berger, la beauté de la montagne et l’amour des bêtes.

Quant aux écologistes et protecteurs des loups, ils n’ont tout simplement rien de spectaculaire à raconter qui pourrait intéresser une presse en quête de sensation. Bien polis, bien gentils, non-violents et généralement considérés par les journalistes comme extérieurs au dossier car extérieurs au vécu des éleveurs, ils n’ont rien d’autre à faire valoir que des arguments, des constats, des propositions techniques et politiques qui peuvent être pertinentes ou non, mais qui ne sont en tout cas pas assez sensationnelles pour faire la une des gazettes.

L’engluement par les syndicats et les politiques

Si le loup fait le malheur de certains éleveurs, il fait le bonheur des syndicats agricoles. Incapables de régler les problèmes de fond de la filière ovine (baisse continue de la production et de la consommation, concurrence internationale, maladies...), ils brandissent le loup comme figure repoussoir qui fonctionne à tous les coups et rassemble toutes les tendances.

Peu importe que les propositions défendues par ces syndicats ne permettent pas de faire baisser la prédation, peu importe qu’elles n’aident finalement pas les éleveurs à long terme, en ne les poussant pas à évoluer en phase avec les attentes d’une société demandeuse de nature, d’ours, de loups.

Certains élus ne font pas autre chose : afficher un soutien de façade aux éleveurs en réclamant des abattages de loups, même si ces tirs n’ont pas d’utilité pour faire baisser la prédation -elle continue tant que les troupeaux sont insuffisamment protégés.

Avantage électoral sournois : entretenir sans le dire la stagnation technique des éleveurs, au lieu de les aider à s’adapter pour le long terme ; favoriser ainsi la prédation et le mécontentement ; continuer à ne prôner que les tirs, pratiqués allègrement mais sans faire disparaître totalement les loups car la chose serait impossible réglementairement. La boucle est bouclée, rien n’est réglé.

L’éternel conflit éleveurs/prédateurs

Nul besoin ici de retracer l’histoire de l’aversion ancestrale des éleveurs pour les prédateurs naturels. Encore aujourd’hui, pour certains éleveurs, le loup ne fait pas partie de la nature acceptable.

Techniquement -c’est incontestable, le loup vient déranger une organisation de travail. Psychologiquement -c’est compréhensible, il représente une perte de maîtrise : le troupeau paniqué par le loup échappe à l’éleveur qui se sent démuni. Politiquement -c’est prégnant dans le discours des éleveurs, le loup est vécu comme un intrus imposé par l’État et par l’Europe à travers les textes réglementaires qui le protègent.

Culturellement enfin, il faut écouter certains agriculteurs pour comprendre que le loup vient déranger une vision du monde selon laquelle notre planète serait un jardin à cultiver entièrement, propret, débarrassé de l’hirsute, de l’indomptable, du sauvage. Pour un syndicat tel que la Confédération Paysanne, qui se veut plus écolo que les autres mais qui refuse tout autant les loups que son meilleur ennemi la FNSEA, l’écologie s’arrête manifestement à cette pelouse taillée ras par la dent des brebis, sans loup pour y mettre le désordre.

Le blocage dans les têtes

Finalement, c’est frappant de constater que les éleveurs qui s’adaptent techniquement le mieux à la présence des loups sont ceux, non pas qui les aiment, mais qui considèrent que leur présence est une donnée environnementale ordinaire ou presque, à laquelle l’activité agricole peut et doit s’adapter.

L’élevage en plein air a toujours voulu et su s’adapter à la rudesse de la montagne, aux conditions climatiques ou aux différents types d’herbe à pâturer, comme à tout facteur naturel du milieu dans lequel l’éleveur choisit d’exercer son activité de production. De même que les brebis ne survivraient pas si elles étaient laissées tout l’hiver dans la neige en altitude, elles ne peuvent pas non plus être laissées sans protection face aux prédateurs naturels. Dès lors que cette évidence est acceptée dans les mentalités agricoles, l’adaptation technique peut être envisagée, l’intelligence humaine peut inventer, les moyens peuvent être développés.

Si au contraire cette donnée n’est pas acceptée, tous les moyens que peut offrir la collectivité aux éleveurs (clôtures, chiens et bergers subventionnés) ne seront utilisés qu’à reculons, donc sans grande efficience. Finalement, le plus gros blocage est peut-être dans les têtes. La solution aussi.

 

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